Justice : quand la souffrance éthique révèle une institution en perte de sens
Et si la justice ne souffrait pas seulement d’un manque de moyens ? Ancienne magistrate devenue psychanalyste, Véronique Isart explore la question de la souffrance éthique des magistrats et montre comment celle-ci rend l’institution prisonnière de ses propres défenses et aggrave ses difficultés.

Et si la crise de la justice était d’abord une crise de sa capacité à penser ? Au-delà des pénuries budgétaires, se joue une crise plus silencieuse : celle du sens du travail et de la souffrance éthique de ses acteurs. En croisant la psychodynamique du travail et l’analyse institutionnelle, une ancienne magistrate par ailleurs psychanalyste explore les mécanismes de défense psychiques qui poussent l’institution judiciaire au repli. Un plaidoyer pour restaurer des espaces collectifs de pensée et rompre le cercle vicieux de la défiance de nos concitoyens.
Est-il venu le temps de l’autocritique ?
L’institution judiciaire est en crise. Les personnels qui la composent témoignent de difficultés croissantes, tandis que les justiciables expriment une défiance légitime à l’égard de son fonctionnement. Cette crise est presque toujours ramenée à une réalité difficilement contestable : le manque de moyens. Insuffisance des effectifs, surcharge des juridictions, accumulation des dossiers et dégradation des conditions de travail : il serait absurde et vain de minimiser cette réalité matérielle. Mais ne constitue-t-elle pas, à certains égards, l’arbre qui cache la forêt ?
Le manque de moyens n’explique pas tout
Si le manque de moyens explique une part importante des difficultés rencontrées, il n’explique pas à lui seul la souffrance des professionnels qui ressentent la défiance croissante de la société, la dégradation de leurs conditions et relations de travail, les assignant à une solitude pesante, dans la confrontation à un management perçu comme distant et dénué d’empathie. Cet environnement de travail dégradé conduit à une inévitable perte de sens, questionnant le cœur même de la mission dont ils sont investis.
La question du sens du travail prend en effet une résonance particulière dans la justice. Le magistrat, le greffier ou le fonctionnaire ne sont pas de simples salariés soumis aux exigences et contraintes d’une organisation de production. Ils participent à une mission hautement symbolique : rendre la justice, garantir les droits de chacun et protéger le citoyen. Lorsque les conditions de travail empêchent progressivement d’accomplir cette mission, la souffrance produite touche au cœur même du sens qui lui est attribué. Pris en étau entre ce qu’il sait devoir faire et ce qu’il est réellement en mesure de faire, le professionnel vit une rupture intime, profonde, de nature éthique. Cette contradiction génère une souffrance qui dépasse le cadre individuel pour devenir un indicateur précieux du dysfonctionnement de la structure elle-même si on accepte de la reconnaître et de la confronter.
Les données disponibles donnent un aperçu concret des tensions vécues par les personnels judiciaires tout en invitant à distinguer leur vécu de celui des justiciables.
Le rapport des États généraux de la justice remis en 2022 décrit ainsi des juridictions prises entre l’urgence toujours plus présente dans le quotidien et l’accumulation des retards. Il souligne également les difficultés de recrutement, d’attractivité et de gestion des ressources humaines.
L’enquête Justice en France 2024 de son côté, révèle néanmoins un contraste éclairant : 77 % des justiciables dont l’affaire est terminée sont satisfaits de la décision, mais 86 % des Français jugent la justice trop lente, signe que l’expérience d’une affaire et le regard porté sur l’institution ne se confondent pas.
Déplaçons alors la question : il ne s’agit plus seulement de demander quels moyens supplémentaires réclamer, mais d’analyser ce que l’institution fait de ce que ses propres difficultés produisent.
C’est ici que les travaux de Christophe Dejours et de René Kaës s’éclairent mutuellement. Dejours permet de penser la souffrance éthique face à ce qu’il décrit comme le travail empêché, lorsque l’organisation les conduit à renoncer à ce qu’ils considèrent comme un travail bien fait et conforme à leur idéal professionnel. Kaës, quant à lui, déplace la réflexion du sujet vers la structure elle-même : une institution n’est pas qu’une organisation administrative. Elle possède une réalité psychique. Elle organise des liens, des représentations, mais aussi des alliances inconscientes et des mécanismes de défense qui permettent à ses membres de supporter les contradictions… ou d’en bloquer l’élaboration.
Le croisement de ces deux approches conduit à formuler une hypothèse : la crise de la justice serait d’abord une crise de sa capacité à penser ce que son propre fonctionnement produit, ou, formulé autrement, comment une institution, dont le rôle est de réguler les conflits au sein de la société peut-elle, lorsqu’elle est elle-même fragilisée, se replier sur elle-même en déployant des mécanismes de défense dont le déni, qui la conduisent à perdre sa capacité d’introspection et à alimenter la défiance qu’elle redoute ?
Du déni de la souffrance au repli
Une institution vivante et saine doit pouvoir affronter ses propres paradoxes et contradictions. Elle doit être en capacité d’entendre la souffrance de ses membres, d’interroger ses pratiques et de modifier ses modalités de fonctionnement lorsque celles-ci entrent en contradiction avec sa mission. Mais quand les mécanismes défensifs se rigidifient, l’institution s’anesthésie. Elle tourne alors à vide, matériellement, tout en devenant incapable de penser ce qui lui arrive. La souffrance des agents cesse alors d’être traitée comme une information sur l’état du système et se trouve tout simplement niée.
Ce déni produit un mécanisme réflexe : le repli. Plus l’institution se sent attaquée, plus elle cherche à se protéger. Plus elle se protège, moins elle peut entendre ce que les critiques extérieures pourraient lui apprendre sur son propre fonctionnement. La défiance des citoyens risque alors d’être vécue comme une agression injuste plutôt que comme le miroir d’une relation altérée entre la justice et la société qu’il conviendrait de penser. Le paradoxe est ainsi total : menacée, l’institution se referme, et en se refermant, elle sécrète les conditions mêmes de la défiance qui la guette. En refusant la critique, elle perd sa faculté essentielle : sa capacité à s’autotransformer.
Dès lors, la réalisation de la mission première de l’institution devient secondaire à son auto-préservation et à la préservation de sa structure. Les moyens, (tels que les règles, les procédures, les process…) sont transformés en fins au prix d’une perte de vue du cœur de la mission première. En se repliant sur elle-même, l’institution produit des effets contraires à sa mission, ce, même si ses membres travaillent en toute bonne foi, dans un sens qu’ils pensent conforme à cette mission. La dynamique institutionnelle, qui se trouve entravée, conduit alors l’institution à sa propre dérive. Il ne s’agit pas d’une faille morale des individus qui la composent, mais d’une inversion du rapport entre l’institution et sa raison d’être.
Si l’on accepte cette hypothèse, la réponse exclusivement budgétaire ne peut qu’être insuffisante, voire inopérante et vaine. Si l’allocation de crédits demeure indispensable, il importe avant tout de restaurer la capacité d’auto-observation et d’élaboration de la justice, ce qui passe par :
- Considérer la souffrance éthique des personnels de justice non plus comme un problème individuel, mais comme une information clinique majeure sur l’état du système.
- Recréer de véritables espaces d’élaboration collective : une institution saine n’est pas une institution sans conflits, c’est une institution capable de transformer ses conflits en pensée.
- Rouvrir le dialogue avec le justiciable : l’écouter ne signifie pas lui donner raison, mais accepter que son vécu dise quelque chose de la manière dont l’institution est effectivement reçue.
Ce sursaut ne pourra probablement pas venir de l’intérieur seul. Prisonnière de ses propres défenses, l’institution a besoin de tiers pour remettre la pensée en circulation : chercheurs, cliniciens du travail, sociologues, psychanalystes ou espaces indépendants d’analyse institutionnelle. L’objectif n’est pas de juger la justice, mais de lui rendre sa capacité de penser et…de se penser.
Bibliographie :
- Dejours, C. (1993). Travail, usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail. Bayard Éditions.
- Dejours, C. (1998, rééd 2009). Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Éditions du Seuil.
- Kaës, R. et al. (1987, rééd. 2012). L’institution et les institutions : Études psychanalytiques. Dunod. (Notamment le chapitre : « La réalité psychique de l’institution »).
- Kaës, R. et al. (1996, rééd.2005). Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels. Dunod.
- Revue Délibérée, (2022). Dossier « Justice sur ordonnance : le travail empêché », n° 15, Éditions Délibérée.
- Actu Juridique. (25 novembre 2021). « L’appel des 3000 libère la parole des magistrats ».
- Actu Juridique. (14 décembre 2021). « Tribune des 3000 : l’épouse d’un magistrat dénonce une justice d’abattage obsédée par les statistiques ».
- Ministère de la Justice, Service de la statistique, des études et de la recherche (SSER). (2025). La justice en France en 2024. Perception, connaissances et expériences judiciaires. Infostat Justice n°204.
Référence : AJU506837