Blocus des lycées : Comment désamorcer une escalade inédite de la violence ?

Publié le 12/10/2026 à 11h51

Face à la dénonciation des violences policières à l’occasion du blocus des lycées d’un côté, et à la colère des forces de l’ordre de l’autre, Julien Sapori, commissaire divisionnaire honoraire, rappelle les deux grandes théories du maintien de l’ordre en France et propose des pistes pour amorcer une désescalade de la violence, à commencer par l’arrêt de l’utilisation des grenades de désencerclement. 

Police
Gérard Bottino/AdobeStock

Depuis une dizaine de jours, le mouvement de protestation des lycéens fait la « une » de la sphère médiatique. Les revendications des manifestants, assez confuses et souvent contradictoires, se structurent toutefois autour d’un point commun : la dénonciation des violences policières. Si les revendications des lycéens sont soutenues par une large majorité de la population, 55 % des sondés estiment que la mobilisation devrait s’arrêter, et seulement 27 % qu’elle devrait se poursuivre. Pour résumer : « soutien total aux manifestants » de la part de la majorité des jeunes et des électeurs d’extrême gauche, et « soutien total aux forces de l’ordre » de la part de la majorité des sondés. Je ne sais pas s’il est possible de sortir de ce paradigme mais en tout cas, au 10e jour de ce mouvement social, on peut – au moins – commencer à y réfléchir avec un certain recul : « La chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule », écrivait le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel en 1820. Essayons de « prendre l’envol »…

Un bilan provisoire

D’après le ministère de l’Éducation nationale, ce vendredi 9 octobre 2026 on comptabilise 140 lycées fermés, soit moins de 4 % de l’ensemble. Il semble bien que désormais on soit arrivé au « crépuscule » de ce mouvement, ce qui permet de dresser un premier bilan des violences qu’il a suscitées.

La journée la plus violente a été le 1er octobre, avec 1 949 interpellations : elle a dépassé le « pic » enregistré pendant l’épisode des Gilets jaunes, le 8 décembre 2018, avec 1 723 interpellations. Au 9 octobre, le nombre de gardes à vue se chiffrait à 6 877 (dont 86 % de mineurs), qui ont donné lieu à 1 547 déferrements et à 21 incarcérations (15 majeurs et 6 mineurs). Des chiffres donc supérieurs non seulement à ceux de l’époque des Gilets jaunes, mais aussi à ceux enregistrés lors des émeutes consécutives à la mort du jeune Nahel en juin 2023 ; et, même, tout au long de l’« historique » mai 1968. Commentaire de Sébastien Rocher (criminologue, chercheurs au CNRS) : « On n’a jamais vu ça en France (…). Une situation aussi violente, alors que nous sommes très loin d’une situation émeutière ».

Certes, jusqu’à présent il n’y a pas eu de morts, en revanche, on comptabilise plusieurs blessés graves. À Lens, un élève de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade de désencerclement, tandis qu’à Saint-Ouen-l’Aumône un adolescent de 16 ans souffre d’une double fracture de la mâchoire et qu’à Tours un autre adolescent du même âge a perdu un œil – dans les deux cas, semble-t-il, à la suite à un tir à l’horizontale de grenades fumigènes. Au 6 octobre, le ministère de l’Intérieur enregistre 215 manifestants blessés.

Côté forces de l’ordre, le ministère de l’Intérieur enregistre à la même date 715 agents blessés.

Mais je pense que certains commentateurs n’ont pas pris en compte les blessés « tiers » : ceux qui ne faisaient partie ni des manifestants, ni des forces de l’ordre. C’est ainsi qu’à Aix-en-Provence, une passante de 51 ans a perdu un œil suite au lancement d’une pierre par un adolescent de 16 ans, qu’à Auchel (près de Béthune) le proviseur d’un lycée a été blessé par un tir de mortier, et qu’à La Ciotat un professeur a été aspergé d’essence (alors qu’il se trouvait à proximité de flammes). À Marseille, une femme de 40 ans, qui tentait de s’opposer à la destruction d’un abribus, a fait l’objet, par un élève de 15 ans, d’un jet de spray enflammé au visage. Je pense que 55 % des Français qui estiment que la mobilisation devrait s’arrêter, ont été particulièrement effrayés par ces images largement diffusées par les écrans de télévision et les réseaux sociaux. Par ailleurs, un autre sondage nous indique que 83 % des Français veulent sanctionner les élus qui encouragent ces violences (les 17 % restants correspondant, à peu près, à la base électorale de La France Insoumise, parti qui s’est illustré dans la défense inconditionnelle des manifestants).

Le « syndrome Malik Oussekine »

La doctrine française de maintien de l’ordre a toujours balancé entre deux conceptions. La première, statique, essaye d’éviter à tout prix le contact (fatalement violent) entre les manifestants et les forces de l’ordre. Cela est réalisable par la mise en place de barrages compacts de policiers et de gendarmes hérissés de boucliers, accompagnés de tirs massifs de grenades lacrymogènes accélérant la dispersion. L’autre, beaucoup plus dynamique, vise la neutralisation des émeutiers les plus actifs, soit en les assommant à coups de matraque, soit en procédant à leur interpellation afin d’établir des procédures permettant le placement en garde à vue et, éventuellement, la condamnation.

Le gouvernement de cohabitation qui débute le 20 mars 1986, avec Jacques Chirac premier ministre, Charles Pasqua ministère de l’Intérieur et Robert Pandraud ministre délégué à la Sécurité (tous membres du RPR), annonce sa détermination en faveur d’une politique sécuritaire « ferme ». À l’époque, la Préfecture de Police disposait d’un Peloton de Voltigeurs Motorisés (PVM), équipé de motos tout-terrain avec deux policiers à leur bord, le passager étant équipé d’un « bidule » (longue matraque en bois dur) destiné à la neutralisation des « casseurs ». Le PVM avait été créé en 1969 par le ministre de l’Intérieur Raymond Marcelin à la suite de mai 1968, et réactivé par Robert Pandraud. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des désordres importants ont lieu dans la capitale à la suite des manifestations d’étudiants contre le projet de loi du ministre de l’Éducation Nationale Alain Devaquet, prévoyant une sélection à l’entrée des universités. Le PVM est lâché et, vers minuit, trois policiers de cette unité prennent en chasse un étudiant de 22 ans, Malik Oussekine (qui s’avérera étranger non seulement aux incidents, mais même aux manifestations). Il est férocement matraqué au sol, dans le hall d’entrée d’un immeuble, et décède peu après. L’émoi est très important, le ministre Devaquet démissionne, les trois policiers sont condamnés (mais pas à de la prison ferme) et le PVM est dissous.

Le basculement des Gilets jaunes

Pendant des décennies, les forces de l’ordre sont victimes du « syndrome Malik Oussekine », et optent pour une doctrine visant à tout prix à éviter le contact direct avec les manifestants, qu’ils soient pacifiques ou « casseurs ». On limite au minimum les interventions, laissant les émeutiers détruire le mobilier urbain, vandaliser les voitures en stationnement et piller les commerces. La consigne est : pas d’interventions « musclées » pouvant provoquer la mort d’un manifestant (et la chute du gouvernement…) ; de toute manière, les assurances payeront les dégâts.

Mais, dans les décennies qui suivent, les manifestations deviennent de plus en plus violentes : apparition du phénomène des « black blocs », essoufflement puis disparition des services d’ordre des syndicats – le tout accompagné par une demande de plus en plus importante, émanant de la « majorité silencieuse », d’une plus grande réactivité des forces de l’ordre face à des émeutiers qui semblent s’imposer comme les maîtres de la rue.

Le basculement intervient avec les Gilets jaunes. Pendant des mois, ce mouvement informel, bénéficiant d’un soutien incontestable d’une partie significative de l’opinion publique, investit les ronds-points sur tout le territoire national. Des centaines de milliers d’automobilistes bloqués dans les bouchons, fustigent la passivité des forces de l’ordre qui, souvent, se limitent à observer la situation. Les incidents les plus graves ont lieu le 1er décembre 2018 à Paris. Le dispositif est impressionnant, mais concentré en grande partie sur la protection des centres du pouvoir – notamment le palais de l’Élysée et l’Assemblée nationale, que certains porte-paroles des Gilets jaunes avaient annoncé vouloir envahir. Des affrontements graves ont lieu sur la partie haute des Champs Élysées où les unités présentes sont débordées et déplorent de nombreux blessés ; finalement, elles doivent être retirées. Les manifestants restent maîtres de la place de l’Etoile, et s’attaquent non seulement aux commerces et brasseries du secteur, mais aussi à l’Arc de Triomphe où ils parviennent à pénétrer, saccageant les œuvres d’art et détruisant l’ascenseur dédié aux handicapés. Le monument est couvert de graffitis permettant d’identifier ces « casseurs » comme appartenant à l’ultra-gauche : « Abba (sic !) l’état, les flics et les fachos », « classe contre classe », « ACAB », mais aussi transpartis : « Macron démission ». Le préfet de police, Michel Delpuech, affirme qu’« il y a eu un degré de violence inouï qui visait les symboles – l’Arc de Triomphe, l’Élysée, les forces de l’ordre – et les biens – les belles voitures, les banques, les beaux quartiers. Pour les Gilets jaunes, Paris est un double symbole, celui du pouvoir et celui de la richesse ».

Le soir, le Président Macron déclare qu’il « n’accepterait jamais la violence » qui n’a « rien à voir avec l’expression d’une colère légitime ». Le lendemain, 2 décembre, il se rend sur les lieux et visite notamment l’Arc de Triomphe saccagé. Je précise que les suites judiciaires de cet événement majeur s’achèvent par un fiasco total, aucune condamnation à de la prison ferme n’ayant été prononcée contre la poignée de lampistes encore présents sur les lieux lorsque les forces de l’ordre sont revenues.

À partir de cette date, la doctrine française de maintien de l’ordre bascule à nouveau vers la fermeté. Le Préfet de Police Michel Delpuech, un grand serviteur de l’État mais incarnant une certaine « passivité » devenue désormais inacceptable, est remercié et remplacé par Didier Lallemand : la main de velours est remplacée par le gant de fer. Désormais, on ne se limitera plus à protéger les lieux sensibles et à dresser des barrages, on demandera à la Police et à la Gendarmerie d’interpeller sur-le-champ les « casseurs », de manière à pouvoir les présenter à la justice avec des dossiers comportant de solides éléments à charge, et obtenir ainsi des condamnations lourdes et dissuasives.

Mais il y a un revers : interpeller un incendiaire, un lanceur de pavés ou un tireur au mortier au sein d’une foule nécessite, fatalement, un usage visible de la force ; les mis en cause se sentiront encouragés à résister physiquement, et la foule qui les entoure prendra parti pour eux ; il y aura aussi des blessés, d’un côté comme de l’autre. En termes de communication, les images diffusées mettront en scène uniquement l’interpellation, et pas l’infraction commise auparavant et qui l’a justifiée : les démagogues pourront ainsi dénoncer la « violence gratuite » des forces de l’ordre. « Tout le monde déteste la police » devient un slogan unificateur, dépassant même les clivages politiques traditionnels car permettant à l’extrême gauche et à l’extrême droite de partager la même haine pour les forces de l’ordre qui, comme le 6 février 1934 place de la Concorde, avaient défendu l’État de droit – « la Gueuse », comme on disait à l’époque.

Grenades de désencerclement et LBD

L’opinion publique française (et ses élus) se partage entre deux camps inconciliables : pour certains la violence est le fait des forces de l’ordre, les manifestants se limitant à « réagir » ; pour d’autres, elle résulte des manifestants/casseurs, face auxquels les forces de l’ordre se doivent de sévir. À chaque débat télévisé on ressort les mêmes arguments, se complaisant dans un spectacle aussi prévisible qu’inutile ; une Commedia dell’Arte dans laquelle chacun joue avec agressivité et assurance le rôle qu’il s’est attribué une fois pour toutes. On se rappelle les mots prononcés par le journaliste Alphonse Karr en 1840, lors d’un énième débat sur la peine de mort : « que MM. les assassins commencent : qu’ils ne tuent pas, on ne les tuera pas ». Très amusant, mais nullement constructif.

Car c’est toujours au plus fort qu’il revient de tendre la main ; et quoi qu’on en dise, le plus fort reste l’État… comme en mai 1968, lorsque le Préfet de Police Maurice Grimaud avait adressé cette magnifique et courageuse lettre aux agents des forces de l’ordre, afin de stopper l’escalade de la violence : « Frapper un manifestant tombé à terre c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ». Je pense que seul l’État pourrait tenter (sans forcément réussir, compte tenu du contexte actuel…) une désescalade qui pourrait désamorcer ce scénario dans lequel des politiciens irresponsables sont en train de nous enfermer.

Puisque je viens d’évoquer un symbole (celui de la vandalisation de l’Arc de Triomphe), il y en a un autre qu’il me semble nécessaire de mettre sur le tapis : les grenades de désencerclement. Ces grenades sont prévues pour exploser, en provoquant non seulement une forte détonation, mais aussi la projection de plots en caoutchouc sur plusieurs mètres. Elles doivent être lancées par roulement sur le sol (pas à la verticale), et uniquement lorsque les forces de l’ordre sont encerclées, prises à partie ou pour protéger un périmètre menacé. L’adolescent qui a perdu sa main à Lens n’a pas « reçu » sur lui la grenade, non, il s’est précipité sur elle et l’a saisie volontairement – sans doute pour la relancer vers les policiers. On pourrait en rester là, car en l’état actuel de l’enquête, il semble totalement impossible de condamner l’agent qui l’a lancé, puisque de toute évidence il a respecté les consignes.

Donc pas de faute et pas de sanction… sauf que la France est le seul pays de l’Union Européenne à autoriser l’usage de ces grenades, considérées dans tous les autres comme trop dangereuses, quelle que soit leur procédure d’emploi ! Il est vrai, aussi, que la France est le pays européen qui se distingue par la violence de ses manifestants. Je pense que l’interdiction de ces engins pourrait permettre d’entamer une certaine désescalade, car il est faux de penser que les forces de l’ordre se trouveraient pour autant « désarmées ». Les grenades de désencerclement sont davantage un symbole de fermeté qu’un moyen technique incontournable permettant d’assurer le maintien de l’ordre ; depuis le début du mouvement lycéen, seulement une vingtaine de ces grenades de désencerclement ont été lancées : je ne crois pas qu’y renoncer totalement changerait la donne.

À mon sens, l’interdiction devrait être étendue aussi aux LBD (Lanceurs de Balles de Défense), autre particularité française très dangereuse et absolument pas indispensable dans les opérations de maintien de l’ordre. Ces interdictions constitueraient un message adressé à l’opinion publique, permettant d’améliorer l’image de la Police et de la Gendarmerie, méthodiquement dévastée par ceux qui soufflent sur la braise en espérant que la guerre civile finisse un jour par éclater pour de bon.

« La garde est fatiguée »

Le ministre de l’Intérieur a annoncé cette semaine le retrait provisoire d’un modèle de cette grenade. C’est une belle avancée, mais je pense qu’on devrait l’étendre à « tous » les modèles de grenades de désencerclement. C’est envisageable, mais loin d’être acquis, car il existe un obstacle de taille : les syndicats de police. Cette semaine, on a assisté à ce qui ressemble fortement à un véritable « pronunciamento » typique de l’Amérique latine de la part d’un syndicat de police, et pas n’importe lequel : avec 40,38 % des voix, Unité est devenu, depuis 2010, le premier syndicat de la Police Nationale. Son porte-parole, Reda Belhaj, a déclaré que si un seul policier était tué pendant les manifestations lycéennes, « on lâchera les boucliers, on lâchera tout et on laissera tout brûler ». On nous rejoue une pièce bien connue (une fois encore appartenant aux stéréotypes de la Commedia dell’Arte) : celui de la « garde fatiguée », la célèbre phrase prononcée par le marin anarchiste Anatoli Jelezniakov dans la nuit du 5 au 6 janvier 1918 à Petrograd, annonçant à l’Assemblée constituante russe que le dispositif de protection était levé, laissant ainsi la place libre à la dictature bolchévique.

Comme en 1968, certains syndicats de police pensent tenir entre les mains le sort de la République : compte tenu de la chienlit actuelle, ils n’ont peut-être pas tort… Elle est loin l’époque où, en 1896, la dictée du concours d’accès à la fonction d’inspecteur de police se terminait ainsi : « Un inspecteur ne s’appartient plus à dater du jour où il entre en fonctions (…). Le service avant tout, telle doit être sa devise. Le cas échéant, il doit sans hésitation sacrifier sa vie à son devoir ». Des policiers tués, il y en a eu et il y en aura encore, car prendre des risques pour défendre l’État de droit – au lieu et à la place de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas en prendre – c’est la raison d’être, la noblesse de ce métier. Refuser toute prise de risque, c’est mettre en cause la raison même de l’existence d’une Police Nationale à statut civil.

J’ai évoqué ci-dessus l’hostilité, pour ne pas dire la haine, que les extrêmes (représentant désormais la moitié des électeurs) expriment envers l’État de droit et ses institutions. Une fois encore, ils se retrouvent, les uns comme les autres, dans la volonté, bien partagée, de neutraliser les forces de l’ordre, l’extrême droite en menaçant de « laisser tout brûler » et La France Insoumise en annonçant, dans son programme de gouvernement, vouloir supprimer la Gendarmerie Nationale : les gendarmes, jusqu’ici non syndiqués, pourront ainsi à leur tour « laisser tout brûler », pour la plus grande satisfaction des boutefeux.

 

 

 

 

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