Réflexions sur la décision de la ville de Saint-Denis de désarmer sa police municipale
À peine élu, M. Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis apparenté à La France Insoumise, a annoncé que sa ville allait « rentrer dans un processus de désarmement » de sa Police Municipale, dont la première étape sera le retrait des LBD (lanceurs des balles de défense) tandis que la deuxième – qui pour le moment reste « éventuelle » – serait l’abandon des armes dites « létales », c’est-à-dire les pistolets automatiques dont elle est actuellement équipée.

Le bruit de la politique, le silence du droit
Comment analyser au plan juridique et technique une décision qui se réclame de manière explicite d’une démarche exclusivement politique ? Difficile ou… impossible ? Car si le droit bénéficie, incontestablement, d’une certaine autonomie irréductible, la politique, tout autant incontestablement, « fait » le droit – dans une large mesure : notamment lors des phases révolutionnaires de l’Histoire.
Le nouveau maire de Saint-Denis a été élu légalement, dès le 1er tour : il est donc tout à fait légitime pour décider (comme la loi le lui autorise) si la Police Municipale de sa ville sera armée ou pas, et quelles seront ses missions. Inutile de rappeler un taux de participation exceptionnellement bas (50,77 % des voix, soit 13 506 sur 27 000 – la commune comptant 63 000 inscrits sur les listes électorales) : un maire est élu à la majorité des suffrages exprimés, ce qui a été le cas pour M. Bagayoko, et que personne ne conteste.
Il semble que ce projet de « désarmement » ne soit pas très apprécié au sein de la Police Municipale dionysienne, qui compte 160 agents dont 130 policiers : selon certaines informations – qui demandent à être confirmées – 90 agents auraient d’ores et déjà demandé leur mutation. La réaction du nouveau maire ne s’est pas fait attendre : « les fonctionnaires sont avant tout des gens qui répondent en fait à une commande politique », avant d’ajouter : « celles et ceux qui, pour des tas de raisons qui peuvent les regarder d’ailleurs, ne sont pas en phase avec le projet politique, forcément, ils partiront », a-t-il déclaré. M. Daniel Amiel, ministre de l’Action et des comptes publics, lui a répondu par un courrier de mise en garde : « Aucune autorité municipale ne peut légalement laisser entendre que la situation d’agents communaux, leur affectation ou leur maintien en fonction, pourraient dépendre de leur adhésion, réelle ou supposée, aux orientations politiques de l’exécutif municipal », avant de préciser que les éventuelles pressions exercées sur ces agents, pourraient relever du harcèlement moral, et à ce titre faire, éventuellement, l’objet de poursuites devant un tribunal. Des suites juridiques sont donc envisageables, mais elles ne pourraient en aucun cas aboutir à une condamnation de la politique sécuritaire lancée par la nouvelle municipalité de Saint-Denis victime, peut-être, d’une certaine maladresse en matière de communication, mais déterminée à suivre une certaine stratégie politique qu’elle a clairement annoncée.
En termes de droit, c’est tout ce qu’on peut dire sur le sujet : ce n’est pas grand-chose, j’en conviens… Même la réaction du président du Rassemblement National, M. Bardella, annonçant que les communes gérées par son parti seraient ravies de devenir « des terres d’asile pour tout policier municipal qui souhaite œuvrer à la sécurité en étant soutenu et respecté », s’inscrit entièrement dans un cadre politique.
Les « mesures phares » du maire de Saint-Denis pour combattre l’insécurité dans sa ville : désarmement des policiers municipaux et suppression de la vidéosurveillance
Oublions donc les considérations juridiques, et tâchons d’analyser la problématique sous un angle purement « technique ». Première question à poser : quelle est la situation de la ville de Saint-Denis en termes d’insécurité ? Incontestablement, elle n’est pas mauvaise, mais… très mauvaise, puisqu’elle enregistre un taux de criminalité de 106,16 pour 1000 habitants, soit le double de la moyenne nationale (chiffres fournis par le Service des Statistiques du Ministère de l’Intérieur).
Depuis 2022, on constatait toutefois une tendance à la baisse significative, notamment en ce qui concerne les cambriolages. Difficile de déterminer jusqu’à quel point cette amélioration a été le résultat de l’action d’une Police Municipale désormais « musclée » par le maire sortant, M. Mathieu Hanotin (Parti Socialiste), qui a aussi développé la vidéosurveillance, avec 850 caméras couvrant la ville. Je rappelle que le 15 mars dernier, lors de la proclamation des résultats, M. Hanotin est sorti de l’Hôtel de ville sous les huées et les insultes des vainqueurs.
Plus particulièrement, la ville est gangrenée par le trafic de stupéfiants, avec ses effets collatéraux : règlements de compte, rixes etc. Cette violence de voie publique – visible notamment grâce aux caméras de surveillance installées et exploitées par la ville – place les policiers municipaux en première ligne : ce sont eux qui, très souvent, interviennent donc les premiers et qui sont donc confrontés à des individus violents, sous l’emprise de stupéfiants et parfois même armés. L’interdiction du LBD décidée par le nouveau maire est vécue très mal chez ces agents, comme le souligne M. Augustin Dumas, référent Police Municipale auprès du syndicat policier Alliance : « Ce n’est pas compréhensible, les policiers municipaux sont les primo intervenants, et ont besoin de moyens adaptés, on ne sait jamais le danger qui nous attend, il faut défendre les concitoyens, mais aussi se défendre » soi-même. Il rappelle que le LBD est une alternative à l’usage de l’arme à feu (létale) : « Le LBD permet d’avoir un moyen intermédiaire entre être au contact et faire usage de son arme à feu quand la situation l’exige. On enlève une arme qui permettrait d’avoir une alternative à l’arme à feu ou d’aller au contact » physique, c’est-à-dire au corps à corps.
M.Bagayoko n’a pas annoncé clairement si, après avoir privé ses policiers municipaux du LBD, il passera à la phase suivante : l’interdiction des armes létales – à savoir les pistolets automatiques. Tout porte à croire qu’il le fera, puisque cette mesure est annoncée, on ne peut plus clairement, dans la « Boîte à outils » de LFI, disponible sur internet : « refuser l’armement létal des policiers municipaux», dans toutes les communes.
Le troisième point du programme de M. Bagayoko en matière de politique sécuritaire, c’est la vidéosurveillance : il n’en veut pas et, sur ce point aussi, il s’inscrit parfaitement dans le programme de LFI pour les élections municipales de 2026, annoncé par la même « Boîte à outils » : « Privilégier la présence humaine (police municipale, médiation, éducation spécialisée) plutôt que la vidéosurveillance, coûteuse, liberticide et démagogique » – « Instaurer un moratoire sur la vidéosurveillance (y compris algorithmique) financée par les communes et les intercommunalités et réaliser un audit financier et des études indépendantes pour évaluer l’efficacité réelle de ces dispositifs », dans toutes les communes.
La politique sécuritaire de LFI : « dire ce qu’on fait, et faire ce qu’on dit »
La ville de Saint-Denis, avec ses 150 000 habitants, est la commune la plus importante gagnée par LFI lors de ces élections municipales. Elle va servir de « laboratoire » à ce parti pour la mise en œuvre de sa politique sécuritaire. La détermination et la rapidité avec lesquelles M. Bagayoko a annoncé les premières mesures qu’il prendra dans ce domaine, font penser que non seulement lui, mais son parti tout entier, a bien l’intention de se lancer, en la matière, dans un virage à 360° par rapport à ce qui a été fait jusque-là, y compris au sein de la gauche « traditionnelle ».
Il est donc intéressant et urgent de se pencher sur le contenu d’un programme si radicalement novateur. Il est décrit de manière assez détaillée, et ne manque pas de clarté : on ne pourra pas dire que les décisions annoncées par M. Bagayoko constituent une surprise. Le titre : « Sécurité et sûreté – refonder le service public de la police », est immédiatement suivi d’un incipit qui annonce la couleur : « 2 500 blessés·s dont 353 à la tête, 30 éborgné·s, la mort de Zineb Redouane à cause d’une grenade lacrymogène lors de l’acte 3 des Gilets jaunes, une politique répressive brutale et légitimée par l’exécutif, la loi sécurité globale ou encore l’inscription dans la durée de l’état d’urgence : voici un extrait des résultats des politiques de sécurité d’Emmanuel Macron ». Le nœud du problème est tout de suite annoncé : l’insécurité, en France, c’est la violence des forces de l’ordre, à laquelle il faudra s’attaquer en priorité. « Tout le reste », comme on le verra plus loin, « n’est qu’un mythe ».
Des mesures radicales seront donc nécessaires, consistant notamment à supprimer non seulement les BAC et les CRS, mais aussi la Gendarmerie Nationale : « Nous proposons d’amorcer le travail afin d’unifier les forces de police et de gendarmerie dans un même corps constitué afin de refonder la sûreté de proximité et garantir une égale sécurité des biens et des personnes. Il s’agit de créer une ’’garde républicaine citoyenne ’’afin de mettre en commun les différentes missions de la police dans un même corps (de proximité, judiciaire, aux frontières, mobile, d’intervention, de renseignement, etc.). Ce corps sera unifié par un même statut de la fonction publique civile ». Un embryon de gendarmerie sera toutefois conservé : « Certaines unités de la gendarmerie seront maintenues avec la militarité : protection et défense des institutions de l’État et des sites sensibles ainsi que les missions de prévôté (missions de police auprès des armées à l’étranger) ».
La création de cette nouvelle « police de proximité » comportera la disparition des polices municipales. « Nous intégrerons la police municipale à la police de proximité après une formation de quelques mois. Les communes continueront d’avoir à leur charge les agents·es de surveillance de la voie publique (ASVP) et les gardes champêtres. La police de proximité sera donc organisée selon les principes suivants : sous l’autorité fonctionnelle du maire pour organiser l’activité quotidienne, et sous l’autorité hiérarchique du préfet pour la gestion de la carrière, de la paye, des mutations, etc. » On se dirige donc – ce qui peut paraître comme paradoxal pour un parti qui se réfère à la tradition centralisatrice jacobine – vers un système « à l’américaine », avec des politiques sécuritaires menées en toute autonomie par les autorités locales.
« Engager un désarmement total » des forces de l’ordre
Ce programme parfaitement articulé, est fondé sur une doctrine qui n’a rien de récent, c’est celle d’une certaine extrême gauche qui, depuis le début du XXe siècle, impute tous les maux de notre planète à une seule cause : le capitalisme. Mme Elsa Marcel, membre du nouveau conseil municipal de Saint-Denis et militante du parti Révolution Permanente (fondé en 2022 et affilié à la IVe Internationale trotskiste, implantée notamment en Amérique latine) l’a exprimé avec une grande clarté le 27 mars 2026. « Augmentation constante des moyens donc, qui permet de déconstruire une autre idée reçue selon laquelle la police ferait ’’baisser la délinquance’’. Lorsqu’on regarde les chiffres, il existe une contradiction entre l’augmentation croissante des forces et de leur financement, et la stagnation objective des faits de ’’délinquance’’ depuis trente ans. Cette réalité tranche avec le discours martelé sur tous les plateaux télé sur ’’l’ensauvagement de la société’’. Ce qui génère de la violence dans la société, c’est le système d’exploitation et d’oppression qui produit la précarité, la misère, l’absence d’avenir pour la jeunesse, les exilés contraints de survivre après avoir fui des guerres. Tout le reste n’est qu’un mythe, destiné à maintenir par la force les inégalités qui structurent une société profondément injuste. Refuser de s’adapter au consensus sécuritaire construit de toutes pièces depuis les années 1980 pour imposer les offensives néolibérales brutales à des centaines de milliers de travailleurs est donc absolument vital. Ça veut dire que réclamer le retrait du LBD est une mesure minimale et urgente et qu’il faut même aller plus loin, en exigeant le désarmement total et immédiat et la dissolution des corps spéciaux (BAC, CSI 93, CRS) ».
On voit à quel point, au sujet de la politique sécuritaire en train de se mettre en place dans la ville de Saint Denis, les considérations à caractère juridique sont hors de propos. C’est la politique, et elle seule, qui règne en maître, expression de la radicalisation profonde que connaît actuellement la société française.
Référence : AJU504351