Qui demandera pardon au cardinal Barbarin ?

Publié le 16/04/2021 - mis à jour le 16/04/2021 à 15H26

Dans un arrêt du 14 avril, la chambre criminelle de la Cour de cassation vient de mettre un point final à l’affaire dite « Barbarin ». Elle a rejeté le recours des plaignants au motif que l’obligation de dénoncer les atteintes sexuelles sur un mineur « a pour but de lever l’obstacle aux poursuites pouvant résulter de ce que l’âge ou la fragilité de la victime l’ont empêchée de dénoncer les faits ». Or, en l’espèce les victimes étaient en situation de saisir elles-mêmes les autorités compétentes. L’innocence du cardinal Barbarin est donc reconnue par la justice, mais le mal médiatique est fait, dénonce Nicolas Kermabon, professeur d’histoire du droit, agrégé des facultés de droit. 

Photo : ©Xiongmao/AdobeStcok

L’arrêt qui vient d’être rendu par la Cour de cassation le 14 avril dernier est le dernier épisode de « l’Affaire Barbarin » de laquelle l’ancien archevêque de Lyon sort complètement innocenté. La Cour de cassation vient en effet de rendre un arrêt rejetant le pourvoi des parties civiles et rejoignant pour l’essentiel l’argumentation des juges d’appel qui avait relaxé le 30 janvier 2020 Philippe Barbarin au sujet des accusations d’omissions de porter secours et de non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs. L’affaire judiciaire avait démarré lorsque le Cardinal Barbarin avait été accusé d’avoir « couvert » les abus pédophiles du père Preynat, prêtre condamné le 16 mars 2020 pour des agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans commises dans les années 80 et 90.

Mais la façon dont Philippe Barbarin sort ainsi totalement blanchi de cette affaire contraste avec la violence avec laquelle il a été sali depuis plusieurs années par le « tribunal médiatique » de la bouche duquel n’est sorti que de la boue. Si l’on peut saluer la sérénité avec laquelle la réalité judiciaire a consacré l’innocence du cardinal, il faut dénoncer avec force le fantasme médiatique qui a contribué en partie à aveugler l’opinion publique.

Réalité judiciaire

Au milieu du « brouhaha » médiatique la justice a, il est vrai, œuvré sereinement : à l’origine, au moment où les victimes du père Preynat s’étaient manifestées pour mettre en cause l’ancien Primat des Gaules, le ministère public avait très rapidement classé sans suite les accusations d’omission de porter secours et de non-dénonciation. Le procès, reposant sur du sable, n’a eu lieu que parce que les parties civiles ont cité Philippe Barbarin devant le tribunal correctionnel en 2018. Le tribunal était certes entré en voie de condamnation mais au prix d’un raisonnement très critiquable, qui a ensuite été anéanti en appel. Entre l’arrêt de relaxe du 30 janvier 2020 et l’arrêt de la Cour de cassation du 14 avril 2021, les juges ont démontré sans doute possible l’innocence du cardinal. Pour l’essentiel, les ressorts de cette innocence se trouvent d’abord dans le fait que Philippe Barbarin ne pouvait évidemment pas se voir reprocher ne pas avoir porté secours aux victimes du père Preynat, puisqu’il n’est devenu archevêque de Lyon que près de onze ans après la commission des faits ! Mais surtout, la Cour de cassation a rejoint ce qui était au cœur de la relaxe prononcée en appel. L’ancien archevêque de Lyon ne pouvait vouloir entraver la justice en ne dénonçant pas les agissements du père Preynat, alors qu’au moment où il avait connaissance des faits, toutes les victimes étaient majeures et en état elles-mêmes de porter plainte : « La cassation n’est pas (…) encourue, dès lors que (…) la cour d’appel énonce que les victimes étaient, au moment où les faits ont été portés à la connaissance de M. Y…, en état de dénoncer elles-mêmes et que ce seul motif est de nature à justifier la relaxe ». Pouvait-on, en toute justice, reprocher au cardinal de s’être abstenu d’effectuer une démarche que les parties civiles elles-mêmes n’avaient pas accomplie ?

L’issue judicaire montre, et c’est suffisamment rare pour le souligner, que le déroulement des faits correspond exactement au récit que l’ancien prévenu en a fait dans un livre intitulé En mon âme et conscience (Plon) et paru en 2020. Il rappelait dans ce livre qu’il n’avait évidemment jamais cherché à entraver la justice ni à couvrir des abus pédophiles dans le contexte de l’affaire Preynat. À l’inverse, et comme l’a d’ailleurs confirmé l’enquête, à chaque fois que l’ancien archevêque de Lyon a reçu des confidences de victimes d’abus, il les poussait à dénoncer les faits à la justice. Voici par exemple ce qu’écrit en 2015 au cardinal l’une des victimes à l’origine de l’affaire : « (…) je sais que vous étiez supporteur de ma démarche (je vous en remercie) (…) ».

Fantasme médiatique

Mais l’innocence judiciaire de Philippe Barbarin a dû cheminer dans les brumes d’un fantasme médiatique qui a systématiquement présenté l’accusé comme un coupable. La presse écrite et audiovisuelle, dans son écrasante majorité, s’est entêtée à se servir de la notoriété d’un homme innocent pour faire le procès de la pédophilie dans l’Église et des silences de la hiérarchie ecclésiastique. Depuis 2016 et jusqu’à cet arrêt qui vient d’être rendu par la Cour de cassation, s’est peu à peu écrit dans les médias un récit entièrement faux et déversé sans vergogne sur l’opinion publique. D’articles en couvertures de journaux, avec pour illustration les photographies du prévenu les moins flatteuses choisies avec soin, s’est installée une venimeuse légende au terme de laquelle l’ancien primat des Gaules avait délibérément fermé les yeux et caché à la justice des agressions d’enfants alors qu’il était en poste. Nous en avions déjà donné quelques exemples dans un précédent article : le 17 mars 2016, Libération titrait « Rappelle-toi, Barbarin. Soupçons de couverture d’actes pédophiles (…). Le cardinal semble pratiquer un christianisme à géométrie variable ». Le 1er août 2016, alors qu’aucun jugement n’a encore été rendu, le même quotidien écrivait « Prescription pour Barbarin », suggérant alors que la seule façon pour lui d’échapper à une condamnation était la prescription des faits. En 2020, au moment de la parution du livre En mon âme et conscience, le site de France Inter affirme « le cardinal savait. Et ce depuis 2010 ». Peut-être plus grave dans l’insinuation, quelques semaines avant l’arrêt de la Cour d’appel et sans imaginer visiblement que Philippe Barbarin puisse être innocent, Libération écrit le 29 novembre 2019 : « aucun puissant ne sera plus à l’abri s’il a manqué à son devoir de protéger l’enfance ». Sans parler, évidemment, des réseaux sociaux dans lesquels Philippe Barbarin est régulièrement accusé d’avoir lui-même commis des actes pédophiles !

Et maintenant…

Cette vision de l’affaire, totalement romancée, ne s’est jamais appuyée sur les faits qui auraient pu pourtant éclairer l’opinion publique et lui permettre de comprendre que l’innocence judiciaire du prévenu pouvait difficilement faire de doute. Trois faits en particulier auraient mérité d’être martelés : d’une part, Philippe Barbarin n’était devenu archevêque de Lyon que plus de onze ans après la commission des faits d’abus sexuels du père Preynat. D’autre part, lorsqu’il a connaissance des faits, les victimes sont toutes majeures et en situation de déclencher l’action publique. Enfin, le cardinal a en réalité toujours poussé les victimes à porter plainte lorsqu’il recevait leurs confidences. Preuve en est cette journaliste qui, croyant piéger l’archevêque en 2010 au téléphone en se faisant passer pour une victime, se voit répondre que, peu importe le scandale pour l’archevêché, les faits doivent être dénoncés. L’on peut en réalité dénombrer ceux qui ont fait montre de clairvoyance et de leur attachement à la présomption d’innocence. L’on peut ainsi citer le quotidien La Croix, dont le traitement de l’affaire Barbarin a souvent fait preuve de professionnalisme. Mais aussi une tribune courageuse signée par l’avocat pénaliste Jean-Yves Leborgne, publiée le 7 avril 2019, soulignant la faiblesse de l’accusation et dénonçant l’instrumentalisation de l’affaire ainsi que la pression des médias. Avec le recul, le naufrage médiatique auquel on a assisté est en réalité une espère de caricature des dérives du « tribunal médiatique » que certains journalistes eux-mêmes commencent à dénoncer.

Maintenant que l’on peut se retourner et constater les dégâts, est-il possible que l’on prenne collectivement conscience de l’ampleur du préjudice subi par Philippe Barbarin ? Accusé injustement, sa présomption d’innocence foulée aux pieds, et injurié par des milliers d’anonymes, l’ancien archevêque ne sortira sans doute pas de sa réserve pour demander réparation. Attitude édifiante dans une société où il est désormais de bon ton pour chacun de témoigner sur les réseaux sociaux de la moindre de ses mésaventures. Mais parmi tous ceux qui se sont érigés juges et procureurs, qui demandera pardon au cardinal Barbarin ? L’on me répondra peut-être que je suis excessivement pessimiste et qu’il n’est pas bon de désespérer. Soit. Aussi, s’il vient à ceux qui se reconnaissent le courage de prendre la plume pour placer dans le secret d’une lettre cachetée leurs excuses, qu’ils sachent qu’elles seront certainement transmises à Philippe Barbarin par les bons soins de l’archevêché de Lyon.

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