Statistiques de la délinquance 2025 : vers une « brutalisation » de la société française ?
Le 29 janvier dernier, le SSMI (Service des Statistiques du Ministère de l’Intérieur) a publié les statistiques de la délinquance de 2025. Le bilan est « contrasté » (selon le vocabulaire consacré…) mais, dans l’ensemble, on constate que les grandes tendances des années précédentes se confirment, à savoir une consolidation – voire une aggravation – des rubriques concernant les atteintes aux personnes, accompagnée d’une stagnation/diminution de la délinquance de prédation. Par ailleurs – et sans surprise – les chiffres concernant les stupéfiants connaissent une augmentation significative.

Remarques liminaires
Cette année encore, le SSMI a produit un travail de qualité, absolument incontournable pour tous ceux qui souhaitent disposer d’un « focus » informatif objectif sur l’évolution de la délinquance en France – mais permettant aussi, on l’espère, d’inspirer les stratégies à mettre en œuvre par les autorités chargées de lutter contre l’insécurité.
Je précise que si la base statistique est celle du SSMI, je suis le seul responsable des interprétations et commentaires qui vont suivre.
Homicides et tentatives d’homicides en progression constante
L’homicide n’est pas seulement l’infraction pénale la plus grave qui soit, mais également la mieux documentée : on dispose de statistiques nationales depuis 1825. C’est, aussi, la plus « visible » de toutes, car son enregistrement ne dépend que très marginalement de l’initiative policière ou même des plaintes.
En 2025, on a dénombré 982 victimes d’homicides, avec une augmentation de 1%. En soi, le chiffre est faible et fait suite à l’année précédente qui avait connu une diminution de 2%, pourtant il n’y a pas de quoi se réjouir car la tendance, sur le long terme est incontestablement vers l’aggravation, comme l’indique le tableau ci-dessous. Je précise que les victimes d’attentats terroristes y sont incluses : elles ont été au nombre de 3 en 2017, de 10 en 2018, de 4 en 2019, de 1 en 2021, de 2 en 2023 et encore de 2 en 2025.
Progression en pourcentage du nombre de victimes d’homicides
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +1% | -2% | +4% | +9% | +7% | -4% | +3% | +1% | -9% |
Nombre de victimes d’homicides
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Victimes | 982 | 976 | 996 | 959 | 882 | 823 | 857 | 831 | 826 |
Si on prend en considération les tentatives d’homicides, on en dénombre 4501 pour l’année 2025. En la matière, la progression est bien plus importante que pour le nombre d’homicides – qu’il s’agisse du court ou du long terme : en effet, en 2017 on avait enregistré 2284 victimes de tentatives d’homicide, le nombre a donc doublé en huit ans, alors que pour les victimes d’homicides décédées on n’est passés « que » 826 à 982.
Progression en pourcentage du nombre de tentatives d’homicides
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +5% | +7% | +12% | +14% | +1% | +15% | +10% | +9% | +1% |
Nombre des victimes des tentatives d’homicide
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Victimes | 4501 | 4290 | 4015 | 3584 | 3136 | 3115 | 2718 | 2482 | 2284 |
Cette augmentation spectaculaire des tentatives d’homicide peut s’expliquer, au moins en partie, par ce que le SSMI appelle « la porosité » entre cette rubrique et « les violences physiques, parmi les différents actes de violence enregistrées par les services de police et de gendarmerie ». (…) La piste est à exploiter, mais il me semble que l’essentiel se situe ailleurs, c’est-à-dire dans une plus grande efficacité des services de secours et de la médecine hospitalière, qui permet désormais de sauver des personnes grièvement blessées qui, il y a dix ou vingt ans, seraient décédées. Or, qu’il s’agisse des homicides consommés ou de ceux qui ont été « simplement » tentés, dans les deux cas la volonté de tuer est la même : en termes de méthode statistique, on pourrait presque additionner les deux rubriques, ce qui aboutirait à un tableau encore plus sombre : on passerait ainsi de 3 110 homicides et tentatives d’homicide en 2017, à 5 483 en 2025. Tout semble indiquer que nous sommes arrivés à une époque « qui inverse un long processus de baisse de la violence ultime »[1].
Les violences sexuelles : l’effet Mee-too peut-il tout expliquer ?
132 300 victimes d’agressions sexuelles ont été enregistrées en 2025, contre 122 400 l’année précédente (soit une augmentation de 8%). En 2017, on avait enregistré 57 000 victimes d’agressions sexuelles, le chiffre a donc plus que doublé en huit ans !
Progression en pourcentage du nombre de victimes d’agressions sexuelles
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +8% | +7% | +8% | +10% | +25% | +2% | +12% | +18% | +10% |
Plus que d’autres catégories d’infractions, les violences sexuelles font souvent l’objet de plaintes tardives, pour des raisons psychologiques sur lesquelles il n’est pas nécessaire de revenir ici ; or, en la matière, les faits constatés ne le sont qu’à la suite des plaintes. En somme, toute réticence ou tout retard dans les dépôts de plaintes impacte donc non seulement les statistiques, mais aussi le travail d’investigation : un retard de plusieurs mois (voire de plusieurs années) rendra les investigations très difficiles – voire impossibles en dehors de l’ultima ratio : les éventuels aveux du mis en cause. Or le mouvement Mee-too, s’il a incontestablement encouragé les dépôts de plainte a, aussi, insisté dans ses critiques contre les institutions policières et judiciaires, accusées d’être « patriarcales » : de ce fait, il n’hésite pas à encourager soit une « justice » extra-judiciaire (Balance Ton Porc), soit un dépôt de plainte tardif (dans l’attente que les victimes soient psychologiquement « prêtes »).
Le résultat est qu’en matière de violences sexuelles, les délais de dépôt de plainte se sont allongés : il ressort du bilan du SSMI qu’on est passés d’un délai moyen de deux mois en 2016, à cinq mois en 2021 et six mois en 2025. Pour ce qui concerne plus particulièrement le nombre de plaintes déposées au-delà de cinq ans après les faits, la situation est même devenue, en termes d’efficacité des investigations, dramatique, puisqu’on on est passés de 9% en 2016 à 17% en 2021. Il faut espérer que ces plaintes tardives ne représentent qu’une « phase » historique, correspondant à une nouvelle (et positive) sensibilité, une sorte de « rattrapage », et qu’à terme elles soient déposées plus rapidement, de manière à améliorer le taux d’élucidation, actuellement fort médiocre, des faits dénoncés – ce qui ne relève pas d’un présumé laxisme « patriarcal » de la Justice, mais, tout simplement, de l’impossibilité matérielle de démontrer la culpabilité des mis en cause.
Pour ce qui concerne les viols (qui sont enregistrés dans la rubrique « violences sexuelles » dont ils représentent le spectre le plus grave), 50 400 victimes ont été enregistrés en 2025, avec une augmentation importante de + 9%. Comme pour les homicides, on constate sur le long terme une progression constante, mais bien plus accentuée puisqu’elle est, souvent, à deux chiffres.
Progression en pourcentage du nombre de victimes de viols
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +9% | -2% | +9% | +12% | +33% | +11% | +19% | +17% | +17% |
La part des viols dans l’ensemble de la rubrique des « violences sexuelles » a tendance à augmenter, puisqu’elle est passée de 29% en 2017 à 38% en 2025.
Reste à déterminer si l’augmentation très importante et constante de ces deux rubriques sur le long terme, est imputable uniquement à une plus grande propension des femmes (principales victimes des agressions sexuelles) à déposer plainte, ou bien à une évolution de la société tendant à banaliser la violence sous toutes ses formes – y compris donc en matière de relations sexuelles. Je crois qu’on aurait tort de négliger complètement cette deuxième piste, d’autant que l’« affaire Weinstein », considérée généralement comme le « déclencheur » mondial de cette prise de conscience, date de la fin 2017. Or les statistiques de la délinquance démontrent qu’en la matière, la forte augmentation des plaintes est bien antérieure : en 1974, on avait enregistré 1 500 viols et 5 604 agressions sexuelles, et en 2009, 10 000 viols et 13 411 agressions sexuelles[2]. Nous sommes en présence d’une lame de fond qui ne doit que très peu (ou rien) aux effets de manches des vagues médiatiques.
Les violences physiques comme les violences sexuelles ?
473.000 victimes de violences physiques ont été comptabilisées en 2025.
Progression en pourcentage du nombre de victimes de violences physiques
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +5% | +1% | +6% | +12% | +12% | -1% | +7% | +8% | +4% |
La rubrique « violences physiques », compte deux sous-rubriques : les violences physiques intrafamiliales (256 900 victimes en 2025, soit +5%) et celles hors cadre familial (216 100 victimes en 2025, soit +5% également).
Progression en pourcentage du nombre de victimes de violences physiques intrafamiliales
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +5% | +3% | +10% | +15% | +15% | +10% | +15% | +10% | +3% |
Le SSMI constate que l’augmentation importante des violences intrafamiliales s’explique par « l‘effet positif du Grenelle des violences conjugales », dont la première réunion a eu lieu en novembre 2019, qui « a renforcé la volonté d’améliorer la politique d’accueil des victimes (…) et incité les victimes à davantage déposer plainte ». Or, si on observe le tableau ci-dessus, l’année qui a suivi immédiatement la première réunion du « Grenelle des violences conjugales », à savoir 2020, a marqué un ralentissement dans le nombre des plaintes (+10% au lieu de +15% en 2019), et les années 2021 et 2022 n’ont fait que reprendre la progression de 2019, avant qu’elle ne baisse très sensiblement en 2024 et 2025. Les violences physiques intrafamiliale étant portées à la connaissance des services de police essentiellement par les plaintes déposées dans le cadre familial, il me semble donc impossible de constater un lien quelconque entre le « Grenelle des violences conjugales » et l’évolution des chiffres de cette sous-rubrique.
On peut simplement constater que, sur le long terme, les chiffres des victimes des deux sous-rubriques de violences physiques ont tendance à augmenter – celles des violences intrafamiliales plus rapidement que l’autre : en 2016, elles représentaient 41% de l’ensemble, alors qu’en 2025, elles ont grimpé à 54%. C’est à partir de 2021 que les violences intrafamiliales ont dépassé, en chiffres, l’autre rubrique : depuis, l’écart augmente.
Violences physiques et violences sexuelles suivent donc une évolution analogue : cela devrait nous interpeller…
Les refus d’obtempérer : au-delà de l’anecdote
Pour la première fois, le SSMI a eu l’heureuse idée de faire figurer dans son bilan annuel les « refus d’obtempérer routiers ». Cette rubrique est très sensible en matière de sécurité : je rappelle que le 27 juin 2023, à la suite d’un refus d’obtempérer, le jeune Nahel Merzouk avait été tué par un motard de la Police Nationale, ce qui avait provoqué une vague d’émeutes, encouragées par un important parti politique. Il me semble donc intéressant de se pencher sur cette rubrique trop souvent négligée et susceptible d’impacter la vie politique nationale.
Le Code de la route (articles L 233-1 et L 233-1-1) fait la distinction entre le refus d’obtempérer « simple » à une sommation de s’arrêter effectué par un agent des forces de l’ordre, et celui « commis en exposant directement autrui à un risque de mort ou de blessures de nature à entrainer une mutilation ou une infirmité permanente ». De 2017 à 2025, les premiers ont connu une augmentation minime, passant de 21 700 à 22 000, tandis que les deuxièmes ont fortement progressé, de 4 200 à 6 200. La part des refus « aggravés » (entraînant donc un risque mortel) est ainsi passée de 16% en 2017 à 22% en 2025.
Une délinquance de prédation qui stagne
J’analyserai ici plusieurs rubriques qui, bien que les pratiques mises en œuvre soient fort différentes, se distinguent toutes deux par des caractéristiques communes : le vol (quel que soit le mode opératoire) et une tendance à la diminution des faits constatés (sur le bref comme sur le long terme).
*8 000 vols avec armes (qu’il s’agisse d’armes à feu, d’armes blanches ou par destination) ont été enregistrés en 2025 (contre 10 000 en 2017). La diminution est quasi constante sur le long terme. L’époque des « braqueurs » (de banques, de pharmacies, d’épiceries etc.) semble être définitivement révolue en raison de la quasi-disparition du numéraire, remplacé par les payements par carte de crédit.
Progression en pourcentage des vols avec armes
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | -7% | -1% | +1% | +1% | -1% | -6% | +1% | -10% | -8% |
*49 300 vols violents sans arme ont été enregistrés en 2025, en légère augmentation par rapport à l’année précédente (mais 89 500 avaient été enregistrés en 2017). Même cause, même effets que dans la rubrique précédente : la quasi-disparition du numéraire.
Progression en pourcentage des vols violents sans arme
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +2% | -11% | -9% | -4% | -5% | -19% | -3% | -7% | -6% |
*Les vols sans violences (par exemple, les vols de sacs à main ou de portefeuilles – dans les transports en commun ou ailleurs) : 622 800 victimes en 2025, alors qu’on en comptait plus de 700 000 en moyenne dans les années 2017, 2018 et 2019. Les chiffres sont impressionnants, mais les variations d’une année sur l’autre peuvent être importantes en raison des événements, ce qui explique la baisse de 2024 (jeux olympiques de Paris, avec une présence massive des forces de l’ordre sur la voie publique) et de 2020 (restrictions de la circulation en raison de l’épidémie de Covid).
Progression en pourcentage des vols sans violences contre les personnes
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +2% | -5% | -3% | +13% | +6% | -24% | +3% | -2% | +1% |
*Les cambriolages dans les habitations : 212 000 faits enregistrés en 2025 (contre 218 200 en 2024). En 2017, 253 000 plaintes avaient été enregistrées, on constate donc une tendance à une légère diminution. Toutefois, le SSMI rappelle que, selon les sondages, un pourcentage important de victimes renonce à déposer plainte en raison du préjudice minime, et des démarches à effectuer.
Progression en pourcentage des cambriolages
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | -3% | 00% | +3% | +11% | 00% | -20% | 00% | -6% | +2% |
*Les vols de véhicules sont en forte diminution : 125 200 faits constatés en 2025 (contre 137 600 en 2024). En 2017, ils étaient 154 800 pour un parc automobile moins nombreux. Les dispositifs électroniques anti-vols semblent donc dissuader avec efficacité les voleurs occasionnels.
Progression en pourcentage des vols de véhicules
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | -9% | -2% | +5% | +9% | 00% | -13% | -2% | -8% | -6% |
Les autres rubriques concernant les vols présentent la même tendance à la diminution ou, tout au moins, à la stagnation. Il s’agit des :
*vols dans les véhicules : 233 500 faits constatés (-9% par rapport à 2024) ; 271 800 faits constatés en 2017 ;
*vols d’accessoires sur véhicules : 95 300 faits constatés (-1% par rapport à 2024) ; 100 200 faits constatés en 2017.
Pour ce qui concerne les destructions et dégradations volontaires : 538 600 infractions ont été enregistrées en 2025 (+2% par rapport à 2024) ; 624 700 infractions avaient été enregistrées en 2017. Globalement, ces dernières années, les chiffres sont en légère diminution par rapport aux années 2017, 2018 et 2019.
Escroqueries et fraudes : un grand avenir devant elles !
En 2025, la rubrique « escroqueries et fraudes aux moyens de paiement » a fortement progressé : + 8% (448 700 victimes recensées). En 2024, le nombre de victimes avait été de 417 300 et, en 2017, 256 400 : en l’espace de dix ans, leur nombre a donc doublé.
Progression en pourcentage des escroqueries et fraudes aux moyens de paiement
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +8% | +1% | +6% | +8% | +17% | +5% | +13% | +1% | +2% |
Cette progression est imputable notamment aux infractions liées au numérique. De toute évidence, il s’agit d’une forme de délinquance promise à un grand avenir, sur laquelle s’orientent les malfaiteurs qui abandonnent (pour les raisons qu’on a évoquées ci-dessus) les formes de prédation traditionnelles, de moins en moins rentables. Mais se convertir à la délinquance informatique n’est pas à la portée de n’importe quel braqueur ou cambrioleur : les profils ne sont pas les mêmes.
À noter aussi qu’il s’agit de la rubrique qui, avec les cambriolages de logements, comptabilise le pourcentage le plus élevé de personnes âgées (soit plus de 60 ans) : à savoir 34%. Les « vieux » sont les victimes privilégiées des escrocs qui, par des manœuvres frauduleuses, leur extorquent les numéros confidentiels des cartes de crédits, ou encore des « brouteurs » africains usurpant des identités afin d’obtenir faveurs et « prêts » qu’ils ne rembourseront jamais.
Au centre du paradigme : les stupéfiants
Il est nécessaire de rappeler qu’en matière de stupéfiants, toutes les infractions comptabilisées sont, sans aucune exception, le résultat de l’activité déployée par les forces de l’ordre. Une augmentation des faits constatés n’indique donc pas, nécessairement, une progression du trafic et/ou de la consommation, mais uniquement une intensification de l’initiative policière. Il est dommage que le bilan établi par le SSMI ne fasse pas état des quantités de stupéfiants saisies, cela permettrait de disposer d’un indicateur supplémentaire de cette « économie occulte » qui, sur l’ensemble de la planète, se renforce d’une année sur l’autre.
En 2025, on a comptabilisé 307 200 personnes mises en cause pour usage de stupéfiants, soit une progression de 6% par rapport à l’année précédente. Ce chiffre comprend les amendes forfaitaires délictuelles, mises en place il y a six ans, et qui depuis ont connu une progression très importante : 18% des mis en cause en 2020, 48% en 2021, 57% en 2022, 62% en 2023, 68% en 2024 et 70% en 2025.
En 2017, le nombre des mis en cause pour usage de stupéfiants n’était que de 182 400, mais le SSMI note qu’en 1972 ce chiffre n’était que de… 5 000. En l’espace d’environ un demi-siècle, il a donc été multiplié par soixante !
Progression en pourcentage des mis en cause en matière d’usage de stupéfiants
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +6% | +11% | +4% | +14% | +38% | -9% | -5% | -1% | +3% |
En 2025, on a comptabilisé 56 600 personnes mises en cause pour trafic de stupéfiants, soit une progression de 8% par rapport à l’année précédente. En 2017, ils étaient 44 000, mais le SSMI note qu’en 1972, ils n’étaient que… 1 000 (oui : mille !) : sur un demi-siècle, le chiffre a donc été multiplié, aussi, par environ soixante (à peu près comme pour les usagers).
Progression en pourcentage des mis en cause en matière de trafic de stupéfiants
| Années | 2025 | 2024 | 2023 | 2022 | 2021 | 2020 | 2019 | 2018 | 2017 |
| Progression | +8% | +7% | 00% | +5% | +13% | -12% | +3% | +3% | +8% |
Si on compare l’évolution récente des deux rubriques, il est évident que les pouvoirs publics ont décidés, depuis cinq ans, de s’attaquer en priorité aux usagers : sur cette période, le pourcentage d’augmentation de ces derniers a toujours été nettement plus important que celui des trafiquants (sauf en 2025).
Par ailleurs, bien que cela ne figure pas de manière explicite dans le bilan, on sait que le narcotrafic impacte, aussi, d’autres rubriques de la délinquance, et notamment celles des homicides : 51 personnes ont été tuées à Marseille en 2024 dans le cadre de la « guerre » entre gangs de trafiquants[3]. La Dz Mafia l’a gagnée, mettant ainsi fin (provisoirement) à cette guerre avec son cortège d’assassinats, ce qui explique la petite baisse constatée en 2025 dans la rubrique « homicides ».
En marge : considérations sociologiques
Depuis toujours, la délinquance est un fait d’hommes, les femmes n’y ayant qu’une part marginale. Elles représentent 51% de la population française, et ne « percent », modestement, qu’en matière d’escroqueries (24% des mis en cause) et de vols sans violence (20%). Dans les autres rubriques, on n’en retrouve que 8% dans les vols violents sans arme, 8% encore pour les cambriolages et 6% des voleurs de voitures. La violence masculine : phénomène « culturel » (comme l’affirment les féministes) et donc modifiable, ou bien « anthropologique », imputable à la testostérone ?
Aucune surprise non plus en matière de classes d’âge : les jeunes de 18-29 ans (14% de la population française) fournissent les « gros bataillons » des mis en cause, notamment dans les rubriques usage de stupéfiants (un « énorme » 63%), vols d’accessoires sur les véhicules (59%), trafic de stupéfiants (56%), tentatives d’homicides (49%), vols avec armes (49%°), vols de véhicules (47%), homicides (43%), vols dans les véhicules (43%), vols violents sans arme (42%), cambriolages (40%).
Les ressortissants étrangers constituent 9% de la population française, mais sont surreprésentés dans la délinquance. On sait que ce sujet est, politiquement, particulièrement sensible : mais les chiffres sont têtus… En matière de vols dans les véhicules, 37% des mis en cause sont étrangers ; pour les cambriolages, ils sont 36%, pour les vols violents sans arme 33%, pour les vols sans violences 29%, pour trafic de stupéfiants 22%, pour les tentatives d’homicide 20%, pour les homicides 19%, pour les vols avec armes 18%. Ils ne sont sous-représentés (c’est-à-dire avec un pourcentage de mis en cause inférieur à 9%) dans absolument aucune rubrique.
Conclusion : vers une « brutalisation » de la société ?
Si les rubriques concernant les pratiques traditionnelles de « prédation » (vols avec armes, vols violents sans arme, vols sans violences, cambriolages, vols de véhicules et vols dans les véhicules) connaissent une stagnation – voire une diminution incontestable – d’autres sont en augmentation : les homicides et les tentatives d’homicide, les violences physiques, les violences sexuelles, l’usage et le trafic de stupéfiants – ainsi qu’une rubrique un peu à part, les escroqueries (seule rubrique « non violente » qui soit en forte augmentation).
On peut tenter d’expliquer cette évolution par deux grandes tendances qui, bien que relevant de mécanismes différents, se complètent.
En premier lieu, le bilan de la délinquance 2025 nous confirme le déplacement d’une délinquance traditionnelle de « prédation » vers d’autres modes opératoires, plus efficaces car rapportant beaucoup plus pour une prise de risque inférieure : les escroqueries – notamment en matière électronique – et, surtout, le trafic de stupéfiants. Ce dernier comporte la mise en place de puissants « cartels » qui, compte tenu des profits absolument colossaux qui sont en jeu, n’hésitent pas à recourir à des méthodes extrêmes afin de s’en assurer le contrôle. On en viendrait presque à regretter la disparition des « souris d’hôtel » et des voleurs à la tire, remplacés par les tueurs à gages du narcotrafic !
L’autre tendance est davantage du domaine social (j’hésite à employer le terme « culturel »…) mais, finalement, parfaitement compatible avec la première : il s’agit d’une « brutalisation » profonde de la société, qui permet de fournir en nombre aux divers « cartels » de la drogue, les indispensables nervis acceptant d’accomplir sans états d’âmes les « basse besognes » : aujourd’hui, liquider les bandes concurrentes, demain éliminer les policiers, gendarmes, magistrats et élus qui les menacent. On peut retrouver de nombreux indices de cette « brutalisation » dans le bilan de la délinquance qu’on vient de lire. En premier lieu, bien évidemment, la progression des homicides et surtout (on l’a vu) celle, bien plus importante, des tentatives d’homicides. Elle nous est confirmée aussi par l’augmentation spectaculaire des plaintes en matière d’agressions sexuelles (et notamment des viols), qui pourrait ne pas indiquer seulement une plus grande disponibilité de la part des victimes à déposer plainte mais, aussi, une tendance bien plus profonde, à banaliser – voire à valoriser – la violence comme étant le moyen le plus efficace pour réaliser ses envies immédiates. L’augmentation des violences physiques (surtout dans le cadre familial, où se forgent les personnalités) et, même, des refus d’obtempérer, peut aussi s’inscrire dans cette logique fondée sur la désinhibition.
Tenter d’expliquer les grandes lignes de cette évolution de la délinquance par le Grenelle des violences conjugales ou encore par les effets du mouvement Mee-Too, me semble, à dire peu, absolument insuffisant : les tendances de fond dépassent largement ces phénomènes qui, pour l’essentiel, ne relèvent que des techniques de communication et qui ne peuvent concerner qu’un nombre limité d’experts et de militants. Il faut sortir du contingent et chercher d’autres « clés » plus globales.
Le concept de « brutalisation » d’une société a été élaboré par un historien américain d’origine allemande : George Lachmann Mosse (1918-1999). Selon lui, il permet de comprendre la banalisation de la violence qui a frappé les peuples européens au lendemain de la Grande Guerre et qui a conduit aux régimes nazi-fascistes. Ses fondements, sont le culte de l’esprit de corps – cimenté plus par l’action que par les idées – de la violence et de la mort. Il me semble que ces concepts peuvent, en partie, s’appliquer aussi à la « brutalisation » de notre époque par la délinquance… et au bilan de la délinquance de 2025.
[1] Alain Bauer et Christophe Soullez, « Le grand retour de l’homicide », dans Revue française de criminologie et de droit pénal, n° 14, 2020.
[2] Ces chiffres de 1974 ne figurent pas dans le bilan de la délinquance du SSMI.
[3] Ces chiffres de 2024 ne figurent pas dans le bilan de la délinquance du SSMI.
Retrouvez les analyses des chiffres 2024 et 2023.
Référence : AJU503539