Violences familiales : Anaïs, 12 ans, témoigne à la barre contre son père

Publié le 22/06/2022 - mis à jour le 22/06/2022 à 12H31

Le 10 juin 2022, un homme accusé d’avoir frappé sa femme devant leur fille de douze ans comparaissait devant la 12e chambre correctionnelle du tribunal du Val-de-Marne. L’enfant a tenu à participer aux débats.

Violences familiales : Anaïs, 12 ans,  témoigne à la barre contre son père
Tribunal judiciaire de Créteil (Photo : ©P. Anquetin)

Anaïs*, 12 ans, s’avance à la barre sans trop d’hésitation. Elle a observé ses parents déposer quelques minutes avant elle, chacun exposant sa version des deux disputes qui les ont conduits au tribunal, après une relation extraconjugale et une séparation interminable. La représentante légale de l’enfant et son avocate ont voulu la dissuader d’assister à l’audience, lui épargner le pugilat du prétoire. La procureure estime aussi que « ce n’est pas la place d’un enfant ». Et l’avocat du prévenu retiendra ses coups : « La présence de cette petite fille nous oblige à beaucoup de modération. »

Mais Anaïs a insisté pour tout entendre, boire la coupe jusqu’à la lie, et elle estime qu’elle a son mot à dire : « Il nous a toujours menti. Moi ce que je veux c’est ne plus le voir. »

« On l’attendait »

Le père, qui est le prévenu, accuse le coup, lui adresse un regard de douleur, s’affaisse encore un peu plus. La mère au contraire se redresse. Et le tribunal se désole : c’est la parole définitive qu’ils voulaient éviter. Mais puisque l’adolescente est là, il faut bien l’interroger.

« — Que pouvez-vous dire sur les violences ?

— Il m’a tapée.

— Quand ?

(Silence)

— Tout le temps ?

— Oui. Et il a toujours menti. Il a dit qu’il allait se séparer de la dame. On l’attendait.

— Ce sont des affaires de grands. Ce n’est pas une discussion qu’il doit avoir avec vous. Vous vous sentez trahie ?

— Oui ».

Dans ce combat entre le père infidèle et la mère bafouée, la jeune fille a pris le parti de sa mère. La crise remonte à 2020 : le couple bat déjà de l’aile quand Matthieu rencontre une autre femme. Les scènes de ménage montent en fréquence et en intensité. Il quitte le foyer, revient, repart… Il demande le divorce, Mathilde refuse.

« Tu es folle »

En décembre, une dispute plus violente éclate dans l’appartement. « Il m’a attrapé la tête et donné un coup dans le visage » déclare Mathilde à la police, sans porter plainte. En mars, nouvelle scène : Matthieu est en voiture avec sa nouvelle compagne qui conduit. Ils croisent une autre auto : sa femme et sa fille. Mathilde voit rouge, elle prend son mari et la maîtresse en chasse, dépasse leur voiture et les bloque. En pleine rue, c’est l’esclandre. Pour calmer Mathilde, Matthieu accepte de monter dans sa voiture et de regagner l’appartement conjugal. Selon elle, arrivé à Créteil, il s’emporte, la frappe encore sur la tête, le visage, lui tire les cheveux. « Tu vas me le payer, tu es folle ». Cette fois Mathilde porte plainte. À la police, la fille déclare que son père l’a déjà « poussée par terre, frappée sur les jambes, le bras »

« Je regrette »

Devant le tribunal, le père reconnaît les faits et déroule sa version. « En décembre, je n’ai jamais eu l’intention de lui donner un coup de poing. Elle criait, je n’en pouvais plus, j’ai voulu l’écarter. Je suis désolé d’avoir fait ça devant ma fille, je ne le referai plus. Je n’ai jamais menacé ma fille de ma vie. »

Et en mars, demande la présidente ? « Elle nous a coincé la route, poursuit Matthieu. Elle était en furie. J’ai pris ma fille pour la calmer. Je suis monté avec elles dans la voiture. Au feu rouge elle criait, elle a failli rentrer dans une voiture, faire un accident. Je lui ai mis un claque derrière la tête. Je regrette tout ça. » Il raconte qu’après son départ du foyer, Mathilde demandait à Anaïs de l’appeler tous les jours pour lui dire : « Papa, rentre à la maison. »

L’enfant s’est confiée à son infirmière scolaire qui relève « des crises d’angoisse, des problèmes de sommeil, des difficultés d’attention. » Le médecin établit pour Anaïs 10 jours d’ITT.

Un tunnel de souffrances

À la barre la mère pleure dès les premiers mots et déploie sa douleur. « Quand il parle, il ment, je le connais depuis 18 ans. Il a foncé sur moi des milliers de fois. J’ai été manipulée. Ça a été un enfer, jusqu’à ce qu’on découvre la relation… » La présidente recentre sur les faits :

« — Pourquoi vous partez derrière cette voiture ? Vous allez au contact.

— Je suis d’accord.

— Votre fille n’est pas protégée. Elle parle comme une adulte.

— Elle a toujours été comme ça. Elle est très mûre ».

L’avocat de la défense attaque : « Vous avez dit que c’est votre fille qui voulait arrêter la voiture. Ce n’est pas ce qu’elle dit, elle. » Il obtient pour toute réponse des larmes supplémentaires.

On examine la personnalité de ce mari dans la tourmente. Il travaille comme fonctionnaire municipal, paie les loyers de l’appartement, avoue fumer encore un joint par jour. « J’aimerais arrêter complètement. » La mère aussi travaille, dans les trains de nuit. « Êtes-vous en capacité de prendre des décisions communes pour votre fille ? » demande la présidente à Matthieu. « Moi oui, mais je pense qu’il faut une tierce personne. »

« Il faut l’aider »

L’avocate d’Anaïs se lève pour une plaidoirie mesurée. « Anaïs a été victime de violences. Pas forcément de gifles, mais plutôt de bousculades, et surtout de violences psychologiques parce qu’elle était au cœur des disputes, une place qu’elle n’a pas à occuper. Aujourd’hui, elle voulait entendre de la bouche de son père qu’il y a eu des violences. » Aucune demande indemnitaire n’est présentée.

L’avocate de la mère s’attache à souligner la détresse derrière la colère : « Elle dit devant vous : j’ai trois enfants, je suis seule et j’ai besoin d’aide. Elle ne doit pas être entendue comme accusée. Il faut l’aider. » L’avocate regrette au passage qu’aucune expertise psychiatrique n’ait été réalisée, ni pour le père, ni pour la mère.

Dix mois avec sursis requis

La procureure avance sur des œufs. « Je ne vais pas pouvoir trancher sur le contexte. On ne connaît jamais la vérité », concède-t-elle. Et le prévenu a reconnu les faits et s’est excusé en public. « C’est très rare ». Elle requiert 10 mois avec sursis et obligation de soins, 2 000 € de dommages et intérêts.

Habilement, l’avocat de Matthieu plaide d’abord pour la fille : « Cette audience, Mademoiselle s’en souviendra toute sa vie. Ça serait bien que les deux adultes reprennent leur place. » En défendant le père, il vise la mère. « Monsieur n’est pas un caractériel, un manipulateur. » Pour finir, Matthieu se tourne vers sa fille : « Excuse-moi. »

Il est relaxé des violences sur sa fille mais condamné pour celles sur sa femme à 10 mois avec sursis, obligation de soins psychiatriques, de paraître au domicile, d’indemniser Mathilde à hauteur de 1 000 €. La condamnation ne sera pas inscrite au casier judiciaire.

*Tous les prénoms ont été changés.

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