Mise en grille…

Publié le 29/08/2025 à 15h56

Imaginez une prison pour enfant de 13 à 18 ans. Les locaux sont sales, envahis par les fourmis, leurs murs recouverts de graffitis réalisés parfois avec du sang ou des excréments, les sanitaires sont souvent cassés et souillés depuis si longtemps que plus personne ne peut vraiment les nettoyer. Dans certaines cellules, il n’y a plus qu’une paillasse en mousse, sans protection. Il est interdit d’accrocher des rideaux aux fenêtres, même quand il fait très chaud l’été. Pour avoir un peu d’eau fraîche, il faut appeler un gardien qui va remplir une gourde au bout d’un long couloir. Quand il a le temps.

Des murs et des barreaux

Aucun produit d’hygiène n’est distribué. Les adolescents y sont enfermés 23 heures sur 24. Lorsqu’un pensionnaire dérape, il est « mis en grille ». Cela signifie qu’on le place dans une cellule barreaudée (le côté donnant sur le couloir d’accès n’est pas un mur avec une porte, mais une grille), sans siège, ni lieu d’aisance, ni point d’eau. On peut y rester jusqu’à cinq heures d’affilée. Et dans ce cas, l’enfant n’a pas d’autre choix que d’uriner sur le sol, car ces cellules sont dans un bâtiment disciplinaire qui n’est pas surveillé de façon continue*.

On songe en lisant cette description aux vieilles maisons de correction. Est-ce un texte de Hugo dénonçant les mauvais traitements observés au retour d’une visite dans l’un de ces lieux sinistres qu’il dénonçait inlassablement ? Ou peut-être un article d’Albert Londres, s’indignant de l’état d’une colonie pour enfants difficiles, comme on appelait ces établissements avant de les rebaptiser Maisons d’éducation surveillée en 1927 ? À moins qu’il ne s’agisse d’un texte contemporain, dénonçant la misère dans un pays pauvre de la planète ?

Mise en grille...
La « mise en grille » (©K Bizard/CGLPL)

Indigne, indécent, désespérant

L’établissement porte un joli nom La Valentine. Il est situé à…Marseille, France. Et l’état décrit est celui constaté en juillet 2025 par la Contrôleur général des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot. Ses recommandations sont à lire ici. L’explication avancée par l’administration ne surprendra personne : vacances de postes et absentéisme. En clair, c’est encore et toujours un problème de moyens. Alors, on fait comme on peut, avec ce qu’on a. Le résultat est indigne, indécent, désespérant. C’est une honte. Lorsqu’on a la responsabilité de personnes, et a fortiori d’enfants, on n’a pas le droit de les maltraiter. Jamais. Il faut se figurer ce que c’est que d’être enfermé, contraint à vivre dans des conditions indécentes, sans possibilité de faire quoique ce soit pour améliorer sa situation. Impossible de masquer le soleil à la fenêtre qui transforme par temps de canicule la cellule en étuve irrespirable. Impossible de sortir acheter un produit anti-fourmis pour les chasser de son lieu de vie. Impossible de repeindre sa pièce pour effacer les cris de colère ou de désespoir de ceux qui vous ont précédé. Impossible de faire autre chose que croupir dans le lieu insalubre où l’on vous a affecté.

Mise en grille...
Unité 1 Sanitaire extrêmement vétuste – Absence de robinet (Photo : K. Bizard/CGLPL)

C’est révoltant, mais cela n’indigne, à chaque fois, qu’une poignée d’individus, les services de la CGLPL qui ont vu ces horreurs, quelques avocats spécialisés qui désespèrent de se faire entendre, les personnels de la protection judiciaire de la jeunesse, les membres de l’administration pénitentiaire, victimes aussi de ces conditions indignes, et quelques observateurs.

Un sujet pas vendeur politiquement 

Et puis c’est tout. L’opinion considère le plus souvent, quand on l’alerte sur l’état des prisons en France, que leurs pensionnaires « n’avaient qu’à ne pas se retrouver là ». Quant aux politiques, ils savent que l’opinion pense ainsi, alors ni à droite, ni à gauche, ni même à l’ultra-gauche, on ne s’en préoccupe. Pas vendeur comme sujet. Et même assez risqué. La juridiction administrative, parfois saisie, répond qu’elle ne peut contraindre l’état à réaliser des travaux structurels. La CEDH quant à elle condamne systématiquement le pays des droits de l’homme. En vain. On corrige un peu, on nettoie, on rafistole, mais rien ne change, jamais.

Mise en grille...
Unité 1 – Cellule d’un mineur – Absence de literie décente. (Photo : ©K. Bizard)

Où va l’argent ? 

À l’heure où les économies budgétaires s’avèrent une impérieuse nécessité, on se doute qu’il n’y aura pas d’amélioration significative des conditions de détention en France avant longtemps. Mais lorsqu’on se souvient que l’on est aussi le pays où les prélèvements obligatoires sont parmi les plus lourds, ressurgit la lancinante question : où va l’argent ? Quelle futilité a été jugée plus rentable électoralement et plus distrayante à gérer que la dignité d’adolescents ? Combien de lourdeurs administratives inutiles et ruineuses perdurent par inertie ? Quels avantages offerts par la République sont jugés indispensables par ceux qui ont déjà beaucoup, quand ceux qui n’ont rien se retrouvent privés du respect de leur humanité ? Combien d’hémorragies d’argent public depuis combien de décennies nous ont menés là ? Quand estimera-t-on enfin que ce n’est plus supportable d’aussi mal dépenser dans un pays qui continue de revendiquer le beau nom de patrie des droits de l’homme ?

 

*La réponse du ministère se trouve à la suite des recommandations publiées au JO du 29 août. On peut y lire que la pratique de la mise en grille a été arrêtée immédiatement. Combien de temps aurait-elle duré si la CGLPL ne l’avait pas dénoncée ?

Note : La situation de La Valentine est à mettre en parallèle avec les articles de Me Jean-Michel Sieklucki dans notre série de l’été qui évoquent les établissements modèles du passé :

Quand la colonie de Mettray était un modèle de traitement de la justice délinquante 

René Courtois, l’homme qui transforma Saint-Maurice en maison d’éducation surveillée

Plan