Affaire Robert Boulin : « C’est la dernière ligne droite, mais je suis persuadée que la vérité est vraiment tout près »

Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, ministre du Travail et de la participation de Raymond Barre, est retrouvé mort dans un étang, en forêt de Rambouillet. L’enquête conclut vite à un suicide et, depuis 47 ans, sa famille se bat. Le pôle national des crimes sériels ou non élucidés est désormais saisi du dossier : la vérité est peut-être tout près…
Au milieu de la forêt de Rambouillet, comme jeté par la fenêtre d’un camion roulant sur la départementale 138, le petit étang Rompu n’a rien pour attirer l’attention. Encore moins les fourgons de police et les hordes de journalistes. Mais, le 30 octobre 1979, à 8 h 40, c’est sur le petit chemin qui y mène que deux motards de la gendarmerie retrouvent la Peugeot 305 métallisée du ministre du Travail, Robert Boulin. Puis, à quelques mètres du rivage, émergeant sous 50 centimètres d’eau, le corps inerte de celui qui fut un héros de la Résistance, accroupi sur les genoux, la tête en avant, le visage couvert d’ecchymoses, un bras encore levé, comme protestant pour ce qui suivrait. En pleine guerre des droites opposant Valéry Giscard d’Estaing à Jacques Chirac, l’enquête de la mort du ministre conclut rapidement à un suicide par noyade après ingestion de barbituriques. Des conclusions que s’empressent de répandre les médias, confortés par les écrits de Robert Boulin qui auraient été postés de sa main à l’AFP, dans lesquels on peut lire : « J’ai décidé de mettre fin à mes jours. Une grande partie de ma vie a été consacrée au service public. Je l’ai fait scrupuleusement, désirant en toute occasion demeurer exemplaire. » Il mentionne également des menaces dont il aurait été l’objet mettant en cause sa probité : « Or voici que la collusion évidente d’un escroc paranoïaque, mythomane, pervers, maître chanteur et d’un juge ambitieux, haineux de la société, considérant, a priori, un ministre comme prévaricateur, et de certains milieux politiques où, hélas ! mes propres amis ne sont pas exclus, qui aboutit, pour ma part à auditions, campagnes de presse et suspicion. Tout cela serait dérisoire, compte tenu de ma transparence dans cette affaire si le côté scandaleux ne s’en emparait et si je n’étais ministre en exercice. Cela m’est insupportable et je ne peux pour moi-même et surtout pour les miens le supporter. »
Dans un climat de doute généralisé et de rumeurs sur ce qui est rapidement appelé l’affaire Boulin, la société admet la vérité qu’on lui tend. Le dossier judiciaire est remis à la famille en deuil en 1981. En juin 1983, la famille – aidée par Me Jacques Vergès – dépose plainte contre X pour homicide volontaire et demande une seconde autopsie après « la parodie d’autopsie » qui aurait été menée à l’époque. Mais en mars 1992, la justice conclut à un non-lieu. Ce n’est que le début de la recherche de la vérité pour nombre de journalistes qui travailleront sur l’affaire et surtout pour les proches du disparu – regroupés en l’association Robert Boulin pour la vérité.
En 2007, c’est d’ailleurs à la faveur de la sortie d’un livre empli de nouveaux éléments et de témoignages imparables (Un homme à abattre : Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, du journaliste Benoît Collombat), que la fille de Robert Boulin, Fabienne, réclame une réouverture d’information judiciaire sur la base d’éléments nouveaux – en vain. La requête est refusée par Laurent Lemesle, procureur général de la cour d’appel de Paris, ex-conseiller pour les affaires de justice de Jacques Chirac, ce qui redonne à cette affaire le lustre d’une affaire d’État.
Le 10 septembre 2015, soit près de 36 ans après les faits, le parquet de Versailles annonce l’ouverture d’une information judiciaire pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivi de mort ou assassinat » dans le but de clarifier les circonstances de la mort du ministre. C’est au moment où la juge allait prononcer un nouveau non-lieu faute d’éléments suffisants qu’un témoignage-clé surgit, nourrissant la thèse d’une manœuvre d’intimidation du service d’action civique (SAC) gaulliste ayant mal tourné. Les commanditaires ne seraient autres que Charles Pasqua et Pierre Debizet…
La vérité sera-t-elle un jour connue ? C’est sans doute pour éviter un nouveau non-lieu que le 17 avril, juste après la mort de ce témoin clé – déjà victime d’une tentative de meurtre en 2025 –, les parquets de Versailles et Nanterre ont décidé conjointement de dessaisir le tribunal de Versailles de l’affaire et de la transférer au pôle cold cases du tribunal judiciaire de Nanterre, le pôle national des crimes sériels ou non élucidés (PCSNE). Une première pour cette institution créée en 2022, et un nouvel espoir pour ce qu’il reste de la famille de ce républicain convaincu. Nous avons rencontré Fabienne Boulin, fille de Robert Boulin, qui continue d’espérer que la vérité finisse par sortir.
Actu-Juridique : Voilà plus de 46 ans que vous vous battez pour que la vérité soit faite sur la mort de votre père. Comment parvenez-vous à garder espoir ?
Fabienne Boulin : L’association Robert Boulin pour la vérité s’est créée quasiment le jour de la mort de mon père. Dès le début, ma mère a été la seule persuadée qu’il s’agissait d’un assassinat. Nous avions été élevés dans le gaullisme, le respect de la République. Comme tout le monde nous disait que l’enquête avait été menée correctement et que nous n’avions aucun doute à avoir, nous avons mis beaucoup de temps à nous rendre compte que les éléments qu’on nous avait donnés étaient soit mensongers, soit erronés. Nous avons mis du temps, avec mon frère, à voir que l’enquête de 1979 avait été uniquement orientée pour nourrir la thèse du suicide, mettant de côté les nombreux éléments démontrant le contraire. Le fait que l’urgentiste a constaté qu’il ne s’agissait pas du cadavre d’un noyé, mais d’un homme tabassé à mort et déjà mort avant d’être mis à l’eau ; le fait qu’il n’y avait pas de vase ni de terre sur le bas du pantalon ou les chaussures alors qu’il était censé avoir marché sept mètres dans l’étang ; le fait qu’il avait des ecchymoses et une fracture sur le maxillaire de plus d’un centimètre de large… Ce qui me rassure, c’est que le dossier soit transféré vers un parquet compétent, mais cela m’inquiète aussi. La règle, pour résoudre des cold cases, c’est d’avoir un alignement des étoiles et que les choses aient été bien faites dès le départ, les scellés bien conservés. Or dans les faits, certaines parties du corps sont manquantes, le corps a été momifié sans l’accord de la famille.
AJ : Vous évoquez une bataille pour la vérité, tous les coups étaient-ils donc permis ?
Fabienne Boulin : Nous avons passé quatre décennies à nous bagarrer avec la justice car l’enquête n’avançait pas. Quand les scellés étaient analysés, ils disparaissaient. Certains juges d’instructions volontaires étaient empêchés de mener leurs enquêtes, par exemple quand nous avons été envoyés au cimetière de Thiais pour retrouver les poumons qui y avait été localisés, bénéficié d’une aide juridictionnelle pour obtenir le droit d’ouvrir le monument, et que nous n’y avons finalement rien trouvé. C’est un exemple que je pourrais multiplier une dizaine de fois. Nous sommes très déçus de voir qu’il est impossible de redonner son honneur à cet homme qui a été honnête, intègre, qui a donné le meilleur de sa vie pour l’intérêt général, en se mobilisant entre autres pour la Résistance. Et, oui, tous les coups semblent permis : nous avons avec ma mère et mon frère vécu de nombreuses menaces, nous avons reçu à l’époque la visite de faux agents des PTT… C’est un vrai roman noir.
AJ : Vous gardez espoir malgré tout, en particulier à la lumière de récents scandales politiques qui peuvent laisser entendre qu’une certaine impunité est potentiellement terminée ?
Fabienne Boulin : J’ai espoir, oui, mais je pense que tous les hommes politiques de très haut niveau, qu’ils soient de gauche, de droite, du centre, veulent conserver la possibilité de faire disparaître certaines personnes qui résistent aux pressions et refusent de se taire. Mon père était intègre et honnête. Quand on a mis cela en doute, il a décidé de se battre pour son honneur, qu’il rendrait coup pour coup, ce qui lui a sans doute coûté la vie. Du côté de ma mère, nous sommes une famille de vignerons, nous sommes des provinciaux qui aiment l’éthique, l’honnêteté, nous défendrons toujours notre valeur. Des personnes pleurent encore en parlant de Robert Boulin. Les gens veulent une réponse et que ce combat pour revisiter les tiroirs cadenassés de la Ve République trouve son issue. C’est un combat que j’ai mené avec ma mère, puis mon frère et désormais mon mari. Cela n’a pas été facile d’élever mes trois enfants sans leur mentir sur la fiabilité de la police, de la justice, de ne pas leur transmettre que les institutions ne sont pas fiables. Nous avons insisté sur le fait que certaines personnes étaient très honnêtes, mais pouvaient être bâillonnées. Tous les trois ont fait carrière en se mettant au service des autres.
AJ : Que pensez-vous du PCSNE ?
Fabienne Boulin : Je suis toujours optimiste de nature, j’ai été élevée comme cela. Je pense que si la vérité doit arriver, cela se fera par cet intermédiaire : ce sont des magistrats de grande compétence et qui surtout sont plus indépendants, ils regarderont davantage les faits que ce qui arrange l’État. J’ai 74 ans, j’ai dépensé beaucoup de sous dans cette quête : je me lève à cinq heures du matin pour faire mon jardin et je dois monter moi-même sur le toit pour l’inspecter alors que je pourrais payer des gens pour faire ça. C’est la dernière ligne droite, mais je suis persuadée que la vérité est vraiment tout près…
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Référence : AJU018t1