Trois juges reprennent « l’affaire Robert Boulin » : 46 ans après la mort du ministre, dernier espoir de dissiper le mystère
Robert Boulin, ministre du Travail, avait 59 ans lorsque deux gendarmes ont découvert son corps dans un étang des Yvelines. Il s’y serait suicidé agenouillé, plongeant son visage dans 50 centimètres d’eau. Cette thèse sera longtemps privilégiée par les magistrats saisis du dossier. Mais les négligences, les invraisemblances apparues depuis 1979, ont justifié la reprise d’investigations par le pôle “cold cases” de Nanterre. Retour sur la plus grande énigme politico-judiciaire de la Ve République.

Le 7 novembre 1979, à l’Assemblée nationale, Raymond Barre, le Premier ministre, répond à une question du député socialiste Laurent Fabius : « Il n’y a pas d’affaire Boulin ! » Le ton est sec, sans appel. Cela fait huit jours que son ministre du Travail et de la Participation s’est noyé dans un petit plan d’eau à Saint-Léger-en-Yvelines. Le gaulliste historique, résistant à 21 ans, appelé onze fois par les chefs de gouvernement depuis 1961, était un grand serviteur de l’État qui aimait passionnément Colette, sa femme, ses enfants Fabienne et Bertrand, et ses deux petits-fils.
Raymond Barre est catégorique ; il veut étouffer dans l’œuf les allégations que rapporte déjà la presse : le RPR, parti fondé par Jacques Chirac, aurait fait « fuiter » l’affaire de Ramatuelle (voir notre encadré ci-dessous) pour discréditer Robert Boulin et, ainsi, l’empêcher d’accéder à Matignon, où il était pressenti. L’infamie l’aurait conduit à se tuer. À l’époque, sa famille ne remet pas en cause le rapport du commissaire Alain Tourre, de la police judiciaire de Versailles, ni la conclusion du procureur Robert Barbat.
Suicide. Soit.
L’enquête sur le terrain et la première autopsie sabotées
Officiellement, le corps de Robert Boulin est découvert mardi 30 octobre 1979, à 8 h 40, par deux gendarmes à moto dans la forêt de Rambouillet. La veille, le ministre a quitté sa femme à 15 h 30, sans lui préciser où il allait. Il a laissé sur son bureau des dossiers, prélevés plus tôt dans son coffre-fort au ministère ; ils disparaîtront après les visites à la veuve. Des gendarmes, pompiers, policiers, magistrats, élus – une cinquantaine – foulent la scène en forêt, sans précautions pour les indices. Selon les constatations, Robert Boulin est tombé tête la première dans l’étang Rompu, profond de 50 cm à cet endroit. Sur le tableau de bord de sa Peugeot 305 bleu, un bristol sur lequel est écrit : « Embrassez éperdument ma femme, le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby. » Sans le deuxième « b » qu’il adjoignait. La recherche d’empreintes est sommaire, pas plus que ne sont exploités les traces de doigts sur la carrosserie, les tâches suspectes sur le tapis de l’habitacle, les mégots de Gauloise – M. Boulin ne fumait que des cigares. L’absence de vase de l’étang sur son pantalon et ses chaussures ne sera pas expliquée.
Le cadavre est héliporté jusqu’à l’Institut médico-légal de Paris. À l’IML, les docteurs Bailly et Deponge relèvent huit plaies sur la cloison nasale, la paupière supérieure et la région orbitaire. Ils les imputent à « des chocs » possiblement postérieurs à la mort, provoqués par une extraction brutale du plan d’eau. Cela colle à la version des policiers, contredite plus tard par des gendarmes et un pompier.
Trois autres anomalies entachent l’autopsie de 1979. « L’examen du crâne n’est pas effectué sur directives du procureur de la République », signalent les légistes dans le rapport. Il présente pourtant la marque d’un coup sur la nuque. Les poumons ne sont pas analysés : on ignore s’ils contenaient des diatomées, algues microscopiques qui auraient confirmé le décès par noyade. Des lividités cadavériques apparaissent sur la face postérieure du corps de M. Boulin : cela prouve qu’il est resté allongé sur le dos pendant une douzaine d’heures après sa mort, permettant au sang d’y coaguler. Or il est censé avoir succombé face contre terre, thorax en avant. La victime a donc été déplacée. « Par des animaux », suggère la police…
En dépit de tous les manquements et incohérences, les médecins concluent au suicide. La vérité judiciaire est dès lors établie. La famille s’y soumet à contrecœur.
La seconde autopsie et la disparition des organes sous scellés

En 1981, des photos de M. Boulin, prises à l’étang Rompu et à l’IML le jour du décès, sont communiquées à la veuve et à ses enfants. Fabienne Boulin-Burgeat est stupéfiée (lire son interview ici). Elle décide de se battre « pour que le dossier soit rouvert, nous confiait-elle en 2010, pour qu’une enquête digne de ce nom soit menée, qu’on sache qui a tué mon père. Je veux avoir raison de ses ennemis ». Elle est persuadée qu’il a été victime d’un « crime politique ». Ce dont Jacques Chaban-Delmas, le président de l’Assemblée nationale, était certain dès le lendemain de la découverte : évoquant « un dossier » que détenait M. Boulin, il avait regretté de ne pouvoir « désigner l’assassin ». Financement du RPR, contrats de la Françafrique, armement, pétrole : l’homme politique s’apprêtait-il à révéler des secrets d’État ?
Les clichés laissent perplexes : « Il avait une tête de boxeur groggy », notait déjà Jean Tirlet, adjoint au maire de Saint-Léger-en-Yvelines sur place (un témoignage écarté). Le 7 juin 1983, les Boulin portent plainte contre X pour homicide volontaire. La dépouille est exhumée. Première surprise : elle a été embaumée sans accord familial (cela permet de limiter les explorations ultérieures). À Bordeaux, les professeurs L’épée, Lazarini et Delorme sont « frappés par la légèreté » de leurs pairs. Ils décèlent deux fractures sur le nez et le maxillaire supérieur gauche, et penchent pour « un traumatisme appuyé du massif facial, du vivant de Robert Boulin ». Ils remarquent un hématome derrière la boîte crânienne et une trace circulaire à son poignet droit – marque d’une corde ? Grâce aux lividités cadavériques, les légistes confirment le déplacement du défunt.
Ils auraient souhaité conduire des recherches approfondies mais les scellés contenant le pharynx, le larynx, la langue, le sang du ministre ont disparu. Comme ses poumons, pourtant conservés dans un réfrigérateur sous clés à l’IML de Paris… Leur rapport s’achève ainsi : « La mort par noyade n’est nullement démontrée par des preuves scientifiquement indiscutables. »
Branle-bas de combat dans les ministères avant la découverte du corps
Il n’y a pas d’affaire Boulin, réaffirmera en d’autres termes, mais tout aussi formel, Laurent Le Mesle, procureur général près la cour d’appel de Paris, le 16 octobre 2007, bien que l’ex-Premier ministre Raymond Barre, auteur de l’affirmation originelle, soit revenu sur ses propos en 2004. Dans le livre « L’expérience du pouvoir » (Fayard), il a écrit avoir appris le décès de Robert Boulin par un collaborateur à 3 heures du matin, quand le cadavre n’a été trouvé qu’à 8 h 40. Lors de la promotion de l’ouvrage, sur France Inter, il a lâché cette bombe : « Nous ne pensions pas que le RPR allait assassiner Boulin ».
À Fabienne Boulin-Burgeat, le procureur général signifie donc en 2007 son refus de rouvrir l’instruction. Avant lui, les juges Yves Corneloup, Alain Verleene et Laurence Vichnievsky ont refermé le dossier ; le non-lieu a été confirmé par Martine Anzani, la présidente de la chambre d’accusation, en 1992. Ces magistrats estiment avoir fait au mieux. Mais un grain de sable va enrayer les rouages de la machine judiciaire.
Cet aléa du destin porte un nom : Benoît Collombat. Il est journaliste, très entêté. À ses yeux, il y a bien « une affaire Boulin » ; il s’y est attelé en 2002. Ses révélations, publiées en 2007*, constituent un coup de grisou dans les bas-fonds de l’exécutif. Qu’apprend-on ? Christian Bonnet, le ministre de l’Intérieur, a été prévenu de la mort de son collègue entre 1 et 2 heures du matin, soit bien avant l’heure officielle. Marie-Thérèse Guignier, ancienne membre du cabinet Boulin, a été réveillée à 2 heures par son ami procureur général à Versailles, Louis-Bruno Chalret : « Il me dit “on a trouvé le corps de Boulin ”(…) Chalret s’est levé et est allé dans les bois ». Il est ainsi envisageable qu’une équipe ait fait « le ménage » en cours de nuit – ce qui expliquerait « l’agitation inhabituelle » près de l’étang Rompu, rapportée au maire de Saint-Léger-en-Yvelines par des riverains et braconniers (des témoignages écartés en 1979). Le magistrat Chalret était proche de Jacques Foccart, l’artisan de la « Françafrique », également du sulfureux Service d’action civique gaulliste, dissout après la tuerie d’Auriol en 1981.
Aujourd’hui, des hommes de main du SAC font figure de suspects.

« Ils auront ma peau », avait-il confié à propos du SAC
Benoît Collombat a interviewé de nombreux témoins présents sur la scène du drame et des collaborateurs du ministre décédé. Dont Guy Albert qui, lui, a été informé de sa fin la veille du 30 octobre, à 20 heures, comme le Girondin Jacques Douté (M. Boulin était maire de Libourne). Et le postier, jamais entendu, qui a vu des plis volumineux envoyés par M. Boulin le 29, jamais récupérés. Neuf lettres posthumes du ministre, reçues le 31, posent aussi question. Sa secrétaire, Françoise Lecomte, se rappelle leur contenu, tapé à la machine, excepté la mention suicidaire au début : « J’ai décidé de mettre fin à mes jours » et quelques lignes à la fin. La version officielle opte pour un ajout par lui-même.
Au chapitre des interrogations, on peut encore citer les menaces reçues par Robert Boulin durant les semaines précédant sa disparition, de la part de membres du SAC notamment : « Ils auront ma peau », avait-il confié à des proches.
Ces éléments troublants, auxquels s’en ajouteront d’autres, révélés par des documentaristes, viendront étayer le dossier d’instruction rouvert en août 2015 pour « enlèvement et séquestration, suivis de mort ou assassinat ». Il est désormais établi que Robert Boulin a été vu dans sa voiture près de la forêt de Rambouillet, le 29, avec deux hommes, dont au volant. Toutefois, les investigations vont à nouveau échouer, même si, en 2020, une expertise met à mal la thèse du suicide. Mais les archives restent classifiées et la CIA, qui avance que le ministre faisait l’objet d’un contrat, n’a pas communiqué ses documents.
Un avis de fin d’information est rendu en 2022, le parquet requiert un non-lieu, estimant ne pas avoir assez d’éléments pour conclure à un homicide. C’est alors qu’un vieil homme, Elio Darmon, se manifeste : quelques jours après la mort du ministre, attablé avec des membres du SAC, il a entendu Pierre Debizet, l’un de ses responsables, dire : « Le patron avait demandé de ne pas le tuer. Juste de lui mettre une danse et de récupérer les dossiers (…) Je ne sais pas ce que je vais dire à Pasqua. » Charles Pasqua, sénateur (RPR), ancien membre du SAC. Auditionné en 2023, Darmon a désigné le meurtrier potentiel du ministre, décédé en 1986. Puis le témoin est mort à son tour, le 1er avril dernier, dans le Morbihan. Un ex-braqueur a, lui aussi, confirmé avoir été approché pour « intimider » l’ancien résistant et surtout « récupérer des dossiers ». Il a décliné la proposition.
Cette tentaculaire affaire échoit donc maintenant à trois juges d’instruction du Pôle national des crimes sériels et non élucidés, à Nanterre. Une charge très lourde tant les fautes, les singularités et rebondissements ont émaillé, à ce jour, 46 années et huit mois de mystères.
* « Un homme à abattre – Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin », par Benoît Collombat, Éditions Fayard, 2007.

La fumeuse affaire dite « des terrains de Ramatuelle »
L’enquête ouverte en 1975 pour une escroquerie immobilière dans le Var connaît en 1979 un rebondissement : le ministre Robert Boulin y serait mêlé ! Le journal d’extrême droite Minute publie l’information, suivi par Le Canard enchaîné et Le Monde. Selon la version officielle, M. Boulin se serait suicidé pour échapper à l’opprobre.
L’affaire des terrains de Ramatuelle, vendus par un certain Henri Tournet –intime de Jacques Foccart, l’homme de la Françafrique – à des acheteurs normands puis, doublement, à Robert Boulin, est dérisoire au regard des conséquences qui en découleront. Mais, puisqu’elle reste avancée comme la cause du suicide, il faut en dire quelques mots.
L’affairiste Tourner, finalement condamné par contumace en 1980 à 15 ans de prison pour l’entourloupe, se retrouve en fâcheuse posture à l’été 1979. Il a vendu un terrain de deux hectares à son ami, ancien résistant comme lui. À Ramatuelle, M. Boulin va construire sa résidence secondaire. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il apprend que des Normands ont déjà acquis la parcelle, même si la vente n’a pas été dûment enregistrée ! Il dépose une plainte auprès de la chambre des notaires.
L’instruction judiciaire va prospérer jusqu’à l’arrestation, en juin 1979, de Henri Tournet et de son notaire Gérald Groult. Pour se sortir du pétrin, le premier révèle l’existence d’une transaction financière en espèces entre lui et le ministre, suggérant que celui-ci savait prendre part à l’escroquerie – il sera lavé de tout soupçon après son décès. Mais la boule puante fait son effet. Remis en liberté en juillet 1979, Tournet s’enfuit (il est mort au Chili en 2008). La manipulation a fonctionné, Robert Boulin est pris dans les rets de la justice et « balancé » aux journalistes. Selon sa famille, les allégations visaient à l’intimider alors qu’il entendait dénoncer des faits de corruption sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.
Référence : AJU505704