Assises des Hauts-de-Seine : « Une famille frappée par la malédiction »

Publié le 16/12/2020 - mis à jour le 16/12/2020 à 14H25

Nuby I. comparait devant la cour d’assises à Nanterre pour avoir frappé à mort un garçon de 15 ans. Il nie. Les témoins se taisent.

Me Jacky Attias
Me Jacky Attias, du barreau du Val d’Oise et défenseur de Nuby I., a tout tenté pour que le doute profite à l’accusé.
© Isabelle Horlans

Dès la lecture de l’ordonnance de mise en accusation, mardi 8 décembre, les jurés ont perçu la complexité du dossier. Il en va ainsi quand un accusé s’affirme innocent et que les témoignages sont fragiles ou contradictoires. A fortiori lorsque « la cité » impose la loi du silence aux petits caïds qui se jouent de la justice. Ainsi, dès le deuxième jour d’audience, on a compris qu’excepté Paccelis O., un ancien de L’Île-Saint-Denis parti vivre près de la frontière franco-suisse, aucun des camarades de Nuby I., jugé pour une tentative d’homicide contre Morad*, 15 ans, ne parlerait. Ce n’est pas faute de les avoir courtoisement bousculés. La patience de la présidente, Inès de Camara, les questions pertinentes de l’avocat général, Dominique Borron, l’insistance de Me Loeiz Lemoine, représentant la victime et sa famille, les ont laissés de marbre. Seul Me Jacky Attias, en défense, n’y a pas trouvé à redire ; c’est compréhensible : l’omerta pouvait profiter à son jeune client.

L’exploit de Morad : assembler un stylo

« Je ne sais pas. » Litanie monotone ponctuant les débats douloureux pour Morad qui, bien qu’handicapé à vie, n’a pas réclamé vengeance. Pas plus que ses mère, tante et grand-mère, parties civiles qui répètent prudemment « si c’est lui » ou « on ne juge pas ». Pourtant, elles auraient eu le droit de laisser leur révolte fendre la carapace. Après des mois en réanimation, puis en service de neurologie et des années de rééducation, son premier exploit a été d’assembler les quatre parties d’un stylo. Vingt-six mois après le drame, il écrit « moins bien que mon fils de 8 ans », dit sa tante Nadéra.

« Je ne sais pas », marmonnent donc Florian, Soudjaba et Kheira. Elle, c’est son ex-petite amie ; elle lui a trouvé une carte SIM et un téléphone portable quand il se cachait, il l’a chargée aussi de se renseigner sur l’état du « type vlg », comprendre : Villeneuve-la-Garenne, où l’attaque s’est déroulée. Ils sont frappés d’une opportune amnésie, par crainte de représailles à L’Île-Saint-Denis où sévissent encore des amis de Nuby I.

Des empreintes et du sang sur la barre de fer

Peu m’en chaut, semble se dire in petto l’avocat général Dominique Borron, qui observe le ballet de jogging et baskets à la barre des assises des Hauts-de-Seine. Il sait que la police a bien travaillé et que les témoins de l’accusation sont solides. D’abord les amis de Morad et la victime elle-même. Mais aussi Paccelis O., cet ancien habitant de L’Île-Saint-Denis qui redit au procès ce qu’il a affirmé sur procès-verbal : oui, les individus sur les images de vidéosurveillance sont Nuby, Florian et Soudjaba. Puis il y a la barre de fer que l’huissier extrait des scellés : l’expert y a relevé les empreintes papillaires de Nuby et le sang de Morad. Autant d’éléments à charge qui peuvent emporter la conviction des jurés, mais sans certitude : les dénégations de l’accusé et de ses copains d’expédition punitive laissent le doute s’insinuer.

« Un échec qui va gâcher ma vie »

 Au troisième jour d’audience, tout le monde semble épuisé par dix heures de débats quotidiens. Toutefois, le jury fait toujours preuve d’attention. Il écoute avec intérêt le psychiatre Franck Moquin qui a expertisé Nuby I. et prend des notes : rôle positif de sa famille, pas de maladie mentale, risque criminogène, personnalité narcissique, sans empathie, parole contrôlée et positionnement égocentré. « Il est dans le déni, au sens psychanalytique », indique-t-il, autrement dit il peut avoir refoulé ses actes pour se protéger. « Il évoque “un échec personnel qui va gâcher [sa] vie”, sans expliquer en quoi consiste cet échec puisqu’il conteste les faits. »

La présidente interroge maintenant l’accusé, qui retire son masque. C’est un jeune homme aussi beau que Morad : « Je n’étais pas à Villeneuve le 15 septembre 2018. » Voilà l’essentiel de ses déclarations. Le reste consiste en un fatras de billevesées qui plonge la cour dans un certain désarroi.

« Une famille frappée par la malédiction »

Me Loeiz Lemoine
Me Loeiz Lemoine, du barreau des hauts-de-Seine, a plaidé avec le coeur pour Morad, la victime, et sa famille.
© Isabelle Horlans

 Me Loeiz Lemoine, avocat des parties civiles, plaide avec le cœur. Il confie son rêve du premier jour, qui aurait vu Nuby I. admettre sa culpabilité et regretter ses actes, donner des explications. « Quand on est accusé à tort, on remue ciel et terre ! On lutte, on se met en pétard. Lui, il conteste mais ne se défend pas. C’est une plaisanterie ! » s’insurge le pénaliste qui, comme la cour, s’est heurté à un mur. « Je suis en colère parce que c’est tombé sur ce petit bonhomme et sa famille frappée par la malédiction, et aussi parce qu’on ne saura jamais pourquoi. »

« Quand on frappe un homme à terre avec une barre de fer, lorsque l’on cogne à ce point sur son crâne, c’est que l’on veut le tuer ! Il n’y a pas de doute », tonne Dominique Borron. « Certes, le gamin est sauvé, mais Nuby I. a tué l’homme en devenir, ses projets, ses liens sociaux ; c’est la réalité », dit encore l’avocat général, dont c’est l’ultime réquisitoire à Nanterre. Le magistrat réclame une peine comprise entre 10 et 12 ans.

Me Jacky Attias n’a pas la tâche aisée. Il a hérité du dossier après qu’un confrère a abandonné Nuby à son sort durant deux ans, et il déplore que son client mutique n’ait « même pas sorti un alibi de son chapeau. Il dit ne pas savoir où il se trouvait le 15 septembre, s’il n’était pas à la Rotonde ». A ses yeux, ce dossier construit sur « des peut-être », des « c’est possible », doit se solder par un acquittement au bénéfice du doute.

Nuby I. a la parole en dernier : « J’ai de la compassion pour la victime, j’ai été ému par le témoignage de sa famille, mais je n’ai rien à voir avec ce qui lui est arrivé. »

Les délibérations vont durer près de quatre heures. L’accusé est condamné à 11 ans de réclusion criminelle. Il accueille l’annonce de la peine avec cette même indifférence qui paraît l’avoir habité pendant trois jours.

 

*Le prénom de la victime, mineure, a été modifié

 

Le premier volet de ce récit est accessible ici 

 

 

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