Chronique d’un drame annoncé : l’assassinat irrésolu du berger de Castellar
Le 17 août 1991, à Castellar (Alpes-Maritimes), Pierre Lescheria, berger de 33 ans, est abattu dans un guet-apens minutieusement conçu. Les faiblesses de l’enquête et des instructions, le traitement judiciaire qui a suivi, qualifié de « fiasco », n’ont pas permis de confondre l’assassin. Trente-cinq ans après le crime, les proches de la victime espèrent toujours lever l’omerta qui emmure ce dossier.

Sur le strict plan du droit, cette affaire est une curiosité, « un ovni », selon Éric Dupond-Moretti, alors avocat d’un des accusés. « Un maëlstrom », reconnaîtra Roland Mahy, l’avocat général du troisième procès en 2008, jusqu’à fustiger à l’audience une justice « lamentablement empêtrée » dans cet amphigouri. Me Paul Lombard, autre défenseur, parlera, lui, de « Titanic du droit pénal » pour parachever le triptyque juridique.
Avant de rapporter les circonstances et les conséquences du crime, les raisons pour lesquelles il n’a pas été résolu, il faut exposer le caractère inhabituel d’un ensemble procédural découpé en trois parties. Voici l’étrangeté : deux accusés ont d’abord été jugés séparément, puis acquittés : le premier en 2002 ; le second en 2007. Frappés d’appel, les verdicts ouvraient la voie à de nouveaux procès distincts. Mais contre toute attente, la Cour de cassation a ordonné la jonction dans un arrêt singulier. Ainsi, l’oncle et le neveu, déjà passés sous les fourches caudines de l’accusation et blanchis, ont (re)comparu libres devant les assises des mineurs… le cadet ayant 16 ans à l’époque des faits ! Sans huis clos. Avec l’espoir que, de la confrontation, surgirait l’épilogue, la cour s’est donc attelée à démêler l’écheveau des charges deux fois écartées.
C’est alors que nous avons assisté, stupéfaits, à l’ultime naufrage judiciaire.
Au commencement, la guérilla entre chasseurs et éleveurs
L’enquête s’annonçait pourtant relativement facile, avec un mort forcément tué par l’un des 638 villageois que Castellar comptait alors. La piste sur laquelle il avait été piégé, ses habitudes quotidiennes, n’étaient connues que des ennemis de Pierre Leschiera. Le GR 51 était bien emprunté par des randonneurs, mais on imagine mal l’un d’eux armé d’une Winchester ciblant un inconnu, a fortiori un paisible berger. De toute façon, ce matin-là, pas un touriste ne s’était engagé sur le chemin menant au Monte Grammondo.
Castellar est une petite commune médiévale, repliée sur un éperon rocheux au-dessus de Menton (Alpes-Maritimes). Fief des Lascaris-Vintimille, elle a connu les procès en sorcellerie, les tentatives d’annexion, un tremblement de terre. En ces années 1980-1990, elle subit un autre séisme moins dévastateur qu’en 1887. Il coupe néanmoins le bourg en deux. Une guérilla sévit entre les chasseurs et éleveurs. Les premiers sont dirigés par la famille Verrando, « un clan », dit-on là-bas : trois frères, « trois fusils », tous maçons. Parmi les seconds, « Pierre le berger », ainsi surnommé par la presse britannique, passionnée par l’intrigue.
Pierre Leschiera, 33 ans, fils d’un ancien carabinier de Monaco, a séjourné deux ans au Bénin avec « Les volontaires du progrès », a travaillé avec les nomades, soigné leurs bêtes. En 1982, il rentre au pays afin d’y former un troupeau. Il est bientôt propriétaire d’un millier de brebis. La troupe de « fusils » et leur meute voient d’un mauvais œil ce néo-rural qui empiète sur « leur » alpage. Droits de passage, de pacage, partage de terres et d’eau, tout est prétexte à algarades. Les chiens tuent des moutons, des ruches sont saccagées, des pneus sont crevés, on règle les différends à coups de plombs.
Le 14 août 1991, la querelle s’envenime entre Pierre Leschiera et ses voisins, les Verrando. Paul, l’un des trois frères qui revendique un droit de passage, lance : « Tu nous as fait perdre 200 bâtons [200 000 francs] mais on t’aura. » Son cadet Jérôme, âgé de 16 ans, renchérit : « Un jour, je te mettrai une balle dans la tête. » L’éleveur dépose plainte auprès des gendarmes de Menton. C’en est trop : six années de brouilles, d’agressions, ont eu raison de sa placidité. Au « pays », ses proches sont inquiets tant semble s’écrire la chronique d’une mort annoncée.
Samedi 17 août 1991, 6 h 05, en contrebas du Monte Grammondo…
Trois jours plus tard, Pierre Leschiera enfourche sa moto à l’aube. À l’horloge, il n’est pas encore six heures. Comme chaque matin, il emprunte le chemin de l’oratoire Saint-Joseph, une voie forestière qui conduit au Monte Grammondo, sommet frontalier de la France et l’Italie. Entre sa maison et la crête, paît son troupeau. Il n’arrivera pas jusqu’à lui. Vers 6 h 05, le berger est atteint dans le dos par une décharge de chevrotines tirée d’une carabine Winchester 16 mm, du gros calibre pour la chasse au gibier. Il est achevé par la même arme qui lui explose le visage et le crâne.
À son père, Francis Leschiera, on signale aussitôt « un accident de moto ». Le sexagénaire fonce sur le GR 51 et découvre Pierre, méconnaissable. « On a tué le petit », répète-t-il, en état de choc. Il témoignera du sang qui le couvrait, des morceaux de cervelle entre ses mains.
L’enquête des gendarmes s’oriente vers « le clan Verrando ». Deux heures plus tard, il est acquis qu’on a tendu une embuscade au berger : c’est un assassinat. Ce samedi 17 août, les frères sont placés en garde à vue avec, Emile M., un ami également suspect. Des « tamponnages » sont effectués, y compris sur Jérôme, fils de Paul Verrando. Sur tous, sont relevés des résidus de tir ; des cartouches de 16 mm sont trouvées chez Emile, curieusement jamais poursuivi.
Les premières investigations tournent court : ces hommes ont tiré en l’air dans la nuit, à la pendaison de crémaillère chez Paul Verrando. Ils sont relâchés à l’issue d’un bref interrogatoire. Mais il se produit une chose étrange, qui aura une importance capitale. Pour saisir les fusils, les gendarmes ont demandé aux Verrando de les grouper eux-mêmes en fagot, rendant difficiles les expertises à venir. Par ailleurs, la manipulation n’exclut pas qu’ils se soient les uns et les autres « contaminés ». Ce sera la thèse de Jérôme, qui n’avait « pas tiré depuis un mois et demi ».
L’enquête, mal partie, va connaître d’autres rebondissements.
Au premier procès, les experts ont disparu
Confondu par les fameux résidus prélevés sur ses mains, ses avant-bras et ses chaussures après l’exécution du berger, Alain Verrando, 42 ans, est inculpé en décembre 1991. Il se justifie, évoque le maniement de bâtons de dynamite, d’un pistolet de scellement pour des travaux chez lui. En décembre 1992, il est libéré de prison. Et le dossier en reste quasiment là. D’autant qu’il est signalé que les scellés confiés à l’expert Loïc Le Ribault ont disparu. Par la suite condamné, le scientifique les a remisés chez sa vieille mère ; ils seront découverts en piteux état lors d’une perquisition.
La deuxième juge d’instruction désignée tique face aux manquements. Elle fera au mieux, jusqu’au renvoi d’Alain Verrando devant les assises à Nice, en 1999. Il faut patienter jusqu’en 2002 pour que la cour des Alpes-Maritimes se penche sur l’affaire. Onze ans après l’assassinat. Las ! Le procès se révèle une épreuve désastreuse. Les expertises de Le Ribault, qui ne s’est pas présenté à l’audience (sous le coup d’un mandat d’arrêt, il a fui en Irlande), révèlent une succession d’erreurs. Autre absence fâcheuse : l’ex-directrice du laboratoire de police de Paris, Michèle Rudler, n’a pas déféré à sa convocation. Le procès, déjà renvoyé en 2000 et 2001 pour ces mêmes motifs, doit coûte que coûte aller à son terme, en dépit des réserves de l’avocat général. L’accusation s’appuie « à 80 % » sur les analyses desdits experts.
Les charges contre Alain Verrando volent en éclats : il est acquitté le 26 avril. Le parquet général interjette appel.
Dans la famille Verrando, la justice demande désormais le neveu
Lors de son audition aux assises à Nice, le neveu de l’accusé, Jérôme Verrando, 16 ans en 1991, s’est souvent contredit. Ses déclarations et son attitude ont fait de lui un suspect. Ne digérant pas sa défaite contre l’oncle, la justice décide de poursuivre le cadet du « clan » un mois plus tard. En mai, il fait l’objet d’une deuxième instruction pour une même affaire qui ne vise pourtant qu’un tireur. Mis en examen pour assassinat le 20 janvier 2004, il est renvoyé en 2007 devant les assises des mineurs à Nice. Son oncle, qui attend toujours un second procès, est prié de témoigner. Il refusera.
Le nouveau collège d’experts, mandaté après le désastre causé par Le Ribault, n’est guère plus convaincant, une contamination a pu se produire dans le cercle de chasseurs où les armes circulent de mains en mains. Surtout, deux témoins, dont la compagne de Jérôme, assurent qu’il dormait chez ses parents, où ils se trouvaient aussi, à l’heure de l’exécution de Pierre Leschiera.
Faute de preuves irréfragables, l’avocate générale déroule un réquisitoire basé sur ses sentiments, sur le climat castellarois : « J’imagine », ose-t-elle plusieurs fois, avançant que Jérôme et Alain Verrando « se tiennent ». Elle finira toutefois par admettre qu’il « faut du courage pour prononcer une condamnation » – 15 ans requis.
Après l’oncle, le neveu est acquitté. Le parquet général fait encore appel.
C’est alors que, au lieu d’attendre les procès séparés des innocentés, la Cour de cassation joint les procédures, dans une torsion du droit dont elle est garante. Comme au poker, la justice fait tapis. « Du jamais-vu », tempêtent les avocats. Y compris Mes Gilbert Collard et Edouard Martial, qui représentent la famille du berger : « Tel que construit, ce procès est une honte », martèleront-ils.
Troisième audience, et un cinglant revers pour l’institution judiciaire
Mercredi 12 novembre 2008, les chroniqueurs judiciaires sont venus en nombre à la cour d’assises des mineurs (Jerôme avait 16 ans lors des faits) des Bouches-du-Rhône, qui siège à Aix-en-Provence. Se peut-il que nous découvrions enfin la vérité ? Qui a tué le berger de Castellar ? Seule question posée aux trois juges et neuf jurés. Libres sur des fauteuils, comparaissent Alain Verrando, 59 ans, et son neveu Jérôme, 34 ans. Objectif, en confondre au moins un. Pourquoi pas n’importe lequel, n’est-on pas loin de penser. Dans le prétoire, on se figure un troisième personnage : la haine. Pas celle des Leschiera, dignes depuis 17 ans, mais des « fusils » castellarois. Elle a provoqué la mort du berger. Éberlué par l’atmosphère détestable durant les débats, le président Jean-Pierre Deschamps lâchera : « Ce n’est pas le sud-est de la France, c’est le Far West ! »
Le pire est qu’ils n’établiront rien. Les suspicions, exprimées avec force détails par Paule et Francis, les parents, Anne, la sœur, Colette, la veuve, Laure, la fille de 4 ans quand son père fut abattu, ne font pas des preuves. Et les expertises, « catastrophiques » selon le juge, finiront dans les poubelles de l’ordalie. Les Verrando, « des grandes gueules », « des chasseurs fanatiques » ? Oui. Ont-ils pourri la vie de Pierre Leschiera ? Oui. Pour autant, sont-ils responsables de sa fin tragique ? Impossible de répondre.
À telle enseigne que, le 20 novembre, Mes Gilbert Collard et Edouard Martial, au nom des parties civiles, renoncent à plaider contre Jerôme Verrando. Leur désistement est acté. « Toutes ces années… J’ai subi tout ça pour rien », souffle-t-il. Avec courage, l’avocat général, Roland Mahy, emboîte le pas des avocats. Stigmatisant « les défaillances, les ratés, les insuffisances » des instructions, il veut « essayer, dans ce maelström judiciaire, d’être un petit peu à la hauteur de [sa] mission. Je ne suis pas sûr d’y parvenir ». Il poursuit : « La situation a été voulue par notre Cour suprême. Avec le résultat que nous subissons. Oui, je connais le poids des mots : que nous subissons (…) Je comprends, j’admets, j’adhère aux objections formulées. » Il se désolidarise « de hauts magistrats qui se sont peut-être trompés ». Contre Alain Verrando, dépourvu d’alibi, 20 ans sont requis. S’agissant du neveu, il abandonne les poursuites.
Les défenseurs achèvent leur travail de sape contre « ce Yéti du droit pénal » –expression de Me Lombard (1927-2017). Deux heures de délibéré suffisent pour acquitter les accusés, qui s’étreignent. Les Leschiera sont anéantis.
Aujourd’hui, les parents et la sœur de « Pierre le berger » sont décédés. Mais il reste des proches, en particulier sa fille Laure et l’ami de toujours de son père, Christian Le Bozec. Ils espèrent l’élucidation du mystère. Soit grâce à l’appel à témoins qu’a lancé ce dernier en août 2025 ; soit par la saisine du Pôle national des crimes sériels et non élucidés, à Nanterre, habilité à réviser ce “cold case”, comme il s’y emploie dans « l’affaire Robert Boulin » (notre article du 3 juillet ici).
Référence : AJU506015