Explosion rue de Trévise : La lenteur de la Ville de Paris contraint l’exécutif à nommer deux coordinateurs

Publié le 20/11/2021 - mis à jour le 20/11/2021 à 10H23

Les atermoiements de la mairie de Paris, qui n’a toujours pas versé les 20 millions promis le 13 septembre aux victimes de l’explosion survenue rue de Trévise en janvier 2019, ont obligé le Premier ministre et le garde des Sceaux à désigner deux fonctionnaires pour débloquer la situation.

Explosion rue de Trévise : La lenteur de la Ville de Paris contraint l’exécutif à nommer deux coordinateurs
A l’angle des rues de Trévise et Sainte-Cécile, les palissades au pied de l’immeuble toujours inoccupé (Photo : ©I. Horlans)

 

C’est une histoire dramatique ponctuée de points d’interrogation. Depuis bientôt trois ans, les familles des quatre personnes décédées, les blessés – dont certains soumis à de continuelles et douloureuses opérations – et les sinistrés de l’accident rue de Trévise (IXe arrondissement) s’interrogent : quand seront-ils indemnisés ? Quand regagneront-ils leur appartement ? Quand retrouveront-ils un soupçon de sérénité ? Certainement pas avant les fêtes de fin d’année, comme l’a pourtant certifié Emmanuel Grégoire, le premier adjoint (PS) de la maire Anne Hidalgo, au Conseil de Paris jeudi 18 novembre 2021.

Les élus de la capitale, informés à la mi-septembre par un tweet de Nicolas Nordman, adjoint à la sécurité, de la signature de l’accord-cadre validant le versement de 20 millions d’euros aux victimes, n’ont pas pu approuver la délibération lors de leur session du 12 au 15 octobre, faute d’inscription à l’ordre du jour. Un oubli regrettable. Aussi l’ont-ils entérinée ce jeudi.

 

 

Leur vote positif, tardif malgré eux, ne constitue toutefois qu’une modeste avancée. Les écueils subsistent, le premier étant de déterminer le montant de l’indemnisation provisoire à laquelle chacun peut prétendre.

Un gendarme et un magistrat à la rescousse

 Pour pallier l’impéritie municipale, l’exécutif a de nouveau pris la main : Jean Castex, Premier ministre, et Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, ont nommé deux coordinateurs, fonctionnaires à la retraite et surnommés « tiers de confiance », afin d’effectuer ce recensement ingrat et laborieux. Un gendarme et un magistrat qui, en 2019, ont accompli ce type de mission après le crash du Boeing de la compagnie Ethiopian Airlines (157 morts). Il leur revient de définir, avec les experts et assureurs, la somme à laquelle auront droit Inès, Angela, Ameroche, Amor, grièvement blessés, toujours en phase de reconstruction. Ou encore Luis Miguel dont la femme Laura a été tuée, les veuves des pompiers ou les proches de l’infirmière ensevelie sous les décombres. Les orphelins de Laura sont d’ailleurs en l’état exclus de l’accord-cadre. Me Frédéric Bibal, l’avocat de la Fédération nationale des victimes d’attentats et d’accidents collectifs (Fenvac) se bat pour que les trois enfants soient réintégrés dans le dispositif.

Inès, qui a subi en septembre sa 41e intervention destinée à « réparer » ses jambes atrocement mutilées, ne croit pas en un règlement du dossier d’ici à la fin décembre : « Les experts ne sont pas à notre disposition et l’accord-cadre n’est même pas signé », indique l’étudiante en droit. Linda Zaourar, présidente de l’association Vret*, confirme que « seul le brouillon d’accord a été soumis aux parties. Aucune ne nous a retourné le document ». Celui-ci doit être validé par la mairie, GRDF, exploitant de la canalisation de gaz qui a explosé le 12 janvier 2019, l’entreprise Fayolle en charge des travaux de réfection de la chaussée affaissée, les assureurs, sous l’égide du CLAV, le comité local d’aide aux victimes. Plusieurs intervenants, donc, et autant d’avocats qui examinent chaque phrase à la loupe dans l’intérêt de leurs clients.

 

Explosion rue de Trévise : La lenteur de la Ville de Paris contraint l’exécutif à nommer deux coordinateurs
Delphine Bürkli (à droite) et Linda Zaourar, présidente de Vret, à la mairie du IXe arrondissement jeudi 18 en soirée (Photo I. Horlans)

 

« Il faut aller vite, très vite, car les victimes sont épuisées »

 En dépit de ces aléas, Emmanuel Grégoire reste persuadé qu’il sera signé « fin novembre ». Delphine Bürkli, la maire (DVD) du IXe arrondissement qui soutient sans relâche quelque 400 familles depuis le drame, a réclamé jeudi un « calendrier précis » des dispositions à venir, « deux ans, dix mois et sept jours » après la catastrophe. Seule à s’exprimer dans l’hémicycle au cours des 35 derniers mois, elle a remercié les groupes politiques qui sont intervenus au Conseil de Paris : « Il faut aller vite, très vite, car les victimes sont épuisées, n’en peuvent plus d’attendre et doivent être respectées. » Delphine Bürkli veut que soient versées « des provisions au plus près de l’indemnisation définitive, et non pas une cote mal taillée ou un montant dérisoire ». Y compris « pour les enfants de Laura et ceux des pompiers disparus ». Elle souhaite que la Ville de Paris ait « une approche humaine et non administrative », qu’elle se place enfin du côté du droit des victimes et ne voie plus les faits sous le seul prisme de son éventuelle responsabilité juridique.

Mise en examen pour « homicides et blessures involontaires, destruction, dégradation, détérioration par l’effet d’une explosion ou d’un incendie » en septembre 2020, la municipalité parisienne a toujours refusé d’abonder le fonds d’indemnisation, au motif de possible atteinte à sa présomption d’innocence. Jusqu’à ce que l’État lui mette la pression (nos articles des 15 et 17 septembre et du 7 octobre 2021).

« L’administration les a enfermées dans un labyrinthe kafkaïen »

 Outre l’urgence à agir, notamment pour les personnes handicapées à vie, il en va aussi de la crédibilité d’Anne Hidalgo. Le « dossier Trévise », qui ne relevait jusqu’alors que du traitement juridique et humain, prend cette fois un tour politique défavorable à la candidate à l’élection présidentielle. L’opposition s’en est saisie cette semaine. Outre Rachida Dati, la maire LR du VIIe arrondissement, Danielle Simonnet (France insoumise), conseillère du XXe arrondissement, a exprimé sa perplexité : « Je ne comprends pas pourquoi la mairie a eu pour seule obsession de nier sa responsabilité dans ce drame. »

Confrontée « à l’énorme dossier » et « aux piles de courriers » envoyés par les victimes, Nelly Garnier (LR, groupe Changer Paris), conseillère dans le XIe et élue à la Région Île-de-France, a déploré les entendre « parler de tiers de confiance, de modalités de transfert, de CLAV, de coordinateurs » : « Je me dis que pour se voir reconnaître le statut de victimes à Paris, il faut être titulaire d’une thèse de droit administratif. » Selon elle, le rôle des élus eut été « de leur dire : concentrez-vous sur vos soins, la prochaine opération, faites-vous accompagner pour vous reconstruire. Tout le reste, on va s’en occuper. Au lieu de cela, on a laissé l’administration les enfermer dans un labyrinthe kafkaïen ».

Nelly Garnier a enfin déploré le flou du vote : « Je résume le délibéré du Conseil : l’administration autorise l’administration à engager des actions visant à engager des actes administratifs. »

La fresque « Ensemble » vendue au bénéfice des victimes

 Anne Hidalgo, qui aurait pu répondre aux élus et les rassurer, n’était pas dans l’hémicycle mais au congrès des maires de France. Une absence qui a suscité une avalanche de critiques. « Cela démontre le mépris qu’elle a pour nous », regrettaient jeudi soir des invités à la réception que donnait Delphine Bürkli en sa mairie. Faute de soutien financier, l’édile du IXe fait avec les moyens du bord à cinq semaines de Noël. Arthur Simony, l’artiste qui a réalisé la fresque « Ensemble » sur la palissade entourant le chantier rue de Trévise, vendra des pièces de l’œuvre à compter du 1er décembre**. Les profits de cette action de « Crypto Art » seront intégralement reversés aux associations Trévise Ensemble et Vret.

 

 

Au cours de cette soirée, qui a également permis aux blessés de dédicacer un dernier panneau, chacun a ajouté des points d’interrogation à l’histoire de ses trois dernières années. « Comment répartir les 20 millions quand la Fenvac estime les dommages corporels et matériels à 200 M€ ? » ; « Quand recevrons-nous l’argent ? » ; « Faudra-t-il à nouveau être expertisé ? ».

Explosion rue de Trévise : La lenteur de la Ville de Paris contraint l’exécutif à nommer deux coordinateurs
Angela (à droite) et sa maman, qui a quitté la Sicile pour l’aider, dédicacent le dernier pan de la fresque (Photo : ©I. Horlans).

 

Angela, belle danseuse italienne dont les rêves sont définitivement brisés, s’est présentée sans son fauteuil roulant. Ses chaussures orthopédiques et ses béquilles lui permettent de marcher deux heures par jour. Bientôt, si tout va bien, elle sera réopérée pour la 10e fois. Elle aussi a une question : « Savez-vous s’il existe des chirurgiens qui accepteraient de travailler tous les deux, l’un spécialisé en micro-reconstruction et l’autre en orthopédie, pour refaire ma cheville gauche et mon tendon d’Achille ? »

 

*Victimes et rescapés de l’explosion de la rue de Trévise

**En vente sur le site https://achetezdelart.com à partir du 1er décembre

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