La version « ubuesque » de l’ex-sénateur J. Guerriau écartée : 4 ans de prison, dont 18 mois ferme

Publié le 28/01/2026 à 8h34

Les magistrats du tribunal de Paris ont rendu leur jugement hier, après 4h40 de délibéré. Ils ont condamné l’ancien parlementaire à quatre ans de prison dont dix-huit mois ferme avec mandat de dépôt à délai différé, considérant que Joël Guerriau avait voulu violer Sandrine Josso en 2023. Elle s’est dite « soulagée ». Mais le sénateur déchu fait appel, il ne sera donc pas incarcéré avant son second procès.  

La version « ubuesque » de l’ex-sénateur J. Guerriau écartée : 4 ans de prison, dont 18 mois ferme
Joël Guerriau, au centre, à gauche de Me Henri Carpentier et derrière Me Marie Roumiantseva (Photo : ©I. Horlans)

Si, ce mardi 27 janvier, la députée Sandrine Josso apparaît les traits tirés à la 10e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, que dire du prévenu ? Joël Guerriau a le visage défait, une barbe blanche plus broussailleuse que la veille, au premier jour de son procès. Même ses cheveux semblent avoir subi les vents contraires qu’il affronte dans le prétoire. Lundi, pendant des heures, il avait répété n’avoir « jamais eu l’intention de droguer », avec de la MDMA (ou ecstasy), à son insu, sa collègue parlementaire en novembre 2023. Ni, surtout, de la violer. Pour ces faits, auxquels s’ajoute la détention de drogue, il encourait cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende (notre premier compte-rendu ici).

À 22 heures, l’ex-sénateur et maire affiche la même mine fatiguée lorsque la formation collégiale regagne le prétoire. S’attend-il au pire, à la sanction requise par le vice-procureur, Benjamin Coulon, quatre ans de prison dont trois ferme ? « Au regard de la gravité des faits commis », indique Thierry Donard, le président qui a admirablement conduit les débats. M. Guerriau a compris. Si la peine prononcée est en-deçà du quantum sollicité, elle n’en reste pas moins lourde : 30 mois de sursis probatoire, 18 ferme, obligation de soins, de verser 9 000 € à la victime qu’il ne doit plus approcher, et cinq ans d’inéligibilité. Mais sans exécution provisoire ni inscription au Fijais, le fichier de l’infamie qui répertorie les auteurs d’infractions sexuelles. Joël Guerriau n’a convaincu personne. Et pour cause.

« Il ment sur un tas de choses car il est mal à l’aise »

Pourquoi ? Lancinante, la question a dominé les débats et parcouru la salle des pas perdus. Pourquoi Joël Guerriau, un homme cultivé, plutôt « gentil, affectueux », ancien banquier, auteur de livres pour enfants et serviteur de la République a-t-il intoxiqué Sandrine Josso le soir du 14 novembre 2023 ? Pourquoi, sinon pour abuser d’elle ? Ses explications durant l’instruction, qu’il a maintenues à la barre, n’ont pas résisté à l’examen.

Rappelons l’essentiel. Ce 14 novembre 2023, Sandrine Josso arrive à 20h05 chez son collègue centriste, elle est surprise de se retrouver seule avec lui. Il lui sert une coupe de champagne au fond tapissé de la MDMA que lui a fournie un sénateur. Il plaide « un acte commis par inadvertance », réalise « très vite » son erreur, « observe les signes » avant-coureurs d’un malaise. S’il dit la vérité, alors il est impardonnable de ne pas l’alerter et la prendre en charge. La dose ingurgitée – de 125 à 150 milligrammes selon l’expert – peut avoir de graves conséquences. Par ailleurs, qui peut croire la fable de l’ecstasy versé la veille dans une flûte, rangée souillée et ressortie pour la soirée ?

Deuxième incohérence : il l’invite à vider plus vite le verre, trinque à trois reprises, la distrait de tours de magie et tamise la lumière. Dans quel but ? Le timing est serré : à 22 heures, le groupe MoDem de la députée l’attend à l’Assemblée nationale. On peut légitimement supposer qu’il espère une perte de conscience d’ici là. « Non, non, non ! », a-t-il martelé la veille.

« Il ment sur un tas de choses car il est mal à l’aise », objecte le Marseillais Arnaud Godefroy, avocat de Mme Josso. « Il ment », insiste-t-il dans une anaphore, à sa famille qui ignore ses relations extraconjugales, sur son état de santé, ses émotions (il se prétend dépressif quand sa maîtresse le trouve « enjoué »), ses recherches sur Internet, sa connaissance du produit, « des phytomédicaments dans un sachet Ziploc », avance-t-il, provenant « d’un deal au Sénat ».

« Un sénateur qui a lui-même voté la loi du 3 août 2018 ! »

 Me Godefroy en arrive au « point central du dossier », l’intention sexuelle « qui est la sienne » jusqu’à « jouer sur les fluctuations de lumière activant les effets de la MDMA ». Il ne pouvait ignorer qu’il y avait 150 mg d’ecsta dans le verre « car pour verser du champagne, il faut regarder, ça mousse ! Sa défense est ubuesque, elle ne tient pas la route ». Il s’indigne enfin « du sketch des Inconnus » qu’a produit Joël Guerriau, « qui félicite Sandrine Josso pour son combat contre la soumission chimique ». En conclusion, il souligne « le parcours difficile » de sa cliente : six mois d’arrêt de travail et un suivi physique, psychique, des traitements, la peur.

Le vice-procureur, Benjamin Coulon, ne retient pas plus la bonne foi de ce « sénateur qui a lui-même voté la loi du 3 août 2018 », notamment l’article 222-30-1 sur la soumission chimique  aujourd’hui retenue contre lui. « Il a demandé pardon de l’avoir laissé trop boire et d’avoir versé la drogue », mais « sans admettre le cœur de ce dossier ; c’est assez curieux ». Et « il dit si j’avais été mieux informé de la dangerosité du produit, ça se serait passé différemment. Il veut que le public soit mieux informé ! » Et de suggérer que, pour qu’il le soit, « le mieux, c’est la condamnation de M. Guerriau ».

Le prévenu tient sa tête à mains jointes, il pique du nez sur sa table.

Soulignant « ses déclarations aussi fantasques que fantaisistes », il oppose « la solidité des éléments du dossier », les énumère, fustigeant au final son attitude le 15 novembre : « La commissaire le contacte à 17 h 50 » pour qu’il se présente à la police, « et lui, il baguenaude dans la rue, téléphone à son médecin, à son avocat, voit son attaché parlementaire, puis il va boire une bière car il a la bouche sèche ! Il faut l’interpeller parce qu’il ne se rend pas à la convocation ». Un sentiment de toute-puissance, sans doute, chez ce membre du Bureau du Sénat, de l’OTAN, vice-président de la commission des Affaires étrangères au Palais du Luxembourg.

« On est loin du noir dessein d’un sénateur fou obnubilé par le cul »

« C’est un accident, dit-il. Je vous renvoie à sa première audition en garde à vue : elle est extraordinaire », poursuit le représentant du parquet. « Sur la même page, il indique avoir versé la MDMA dans le verre une semaine avant, puis la veille, après il ne sait plus. Il se demande : “Comment je vais pouvoir expliquer sans trop m’incriminer ? J’étais mal, mon chat venait de mourir !” Il l’avait enterré dans son jardin le matin, avant de prendre son train. Le chat a un peu disparu, hier… » Pour Benjamin Coulon, il n’y a pas de doute : « Il a intentionnellement intoxiqué Sandrine Josso dans un but sexuel ! » Il précise que l’article 222-30-1 est « une infraction obstacle » qui condamne les actes préalables à la commission d’agressions sexuelles. « Si, explicitement, il n’y a eu aucun geste, implicitement, c’est différent. »

Les réquisitions tombent comme un couperet sur la tête de M. Guerriau.

Pour le Nantais Henri Carpentier, son défenseur, l’épreuve est difficile. Le quantum de quatre ans lui apparaît « extraordinairement élevé » car, croit-il, « on est loin du noir dessein d’un sénateur fou obnubilé par le cul ». Si l’affaire a suscité « un dégoût légitime, une émotion unanime », elle a aussi été « mauvaise conseillère, elle a effacé toute nuance, tout écrasé », et Joël Guerriau s’est retrouvé « à terre ». « La clameur médiatique » en a fait « la version sénatoriale, parisienne », des viols de Mazan.

S’attaquant au délit – réfuté sauf la détention de MDMA –, Me Carpentier admet « la responsabilité civile de M. Guerriau qui a tendu le verre ». Mais l’acte est « involontaire » : « Peut-on envisager qu’il dise la vérité ? » N’y a-t-il pas des gens qui « oublient un enfant dans une voiture ? », voyant là, comme dans la flûte empoisonnée, de ces « chausse-trappes du quotidien qui arrivent parfois ».

« Je ne peux pas imaginer… J’ai tellement peur… »

 « Frappé par l’écart abyssal entre la certitude » qu’affiche le procureur et « l’absence d’acte matériel », l’avocat estime que juridiquement, l’intention sexuelle n’est pas démontrée. « Et s’il n’y a pas d’intention, il n’y a pas de délit ! » Joël Guerriau a redressé sa tête. « On tord les faits », regrette Henri Carpentier, car « on ne lit ce dossier que sous le prisme de la soumission chimique ». Plusieurs arguments font mouche, notamment celui-ci : « Il la sait attendue par son groupe à l’Assemblée, et il prendrait le risque de voir les effets de la drogue perdurer ? » Intéressant, pas suffisant.

Le Nantais, qui connaît M. Guerriau depuis dix ans, évoque le sexagénaire « traqué », « pestiféré », à qui « les amis politiques ont tourné le dos ». « Ça a explosé, tout est éparpillé en miettes ! » Il implore de ne pas « faire de lui un étendard », de ne pas offrir « sa tête sur une pique ».

Me Marie Roumiantseva, autre conseil du prévenu, mentionne « les 6 000 interactions téléphoniques entre Joël Guerriau et Sandrine Josso » durant leurs années de compagnonnage politique, sans jamais « une tentative de séduction, c’est prouvé par les expertises ». Elle déplore que la justice n’ait pas choisi de le poursuivre pour « mise en danger de la vie d’autrui », par exemple. Citant une affaire soumise à la Cour de révision (notre article du 16 décembre 2022 ici), elle conclut que « la crédibilité de la partie civile ne suffit pas à fonder la culpabilité ». Elle demande la relaxe.

Joël Guerriau se lève péniblement, réajuste sa parka. « Je suis totalement écrasé par ce qu’a dit le procureur, par ses conclusions, souffle-t-il. Je n’ai jamais eu l’intention de faire du mal à Sandrine Josso, je l’ai dit, répété. Je suis abattu… » Il secoue la tête. « Je ne peux pas imaginer… la situation. J’ai tellement peur… » Puis, il se reprend : « Je reste à votre disposition. »

La nuit est depuis longtemps tombée quand ses espoirs s’envolent. Il fuit, dos courbé, vers la sortie du palais, tandis que Mme Josso se dit soulagée. Pour l’instant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plan