« Les Français sont convaincus qu’ils n’ont pas de mafia »
Qui se rappelle que, fin mars 2017, Roberto Saviano, l’auteur italien du livre Gomorra dans lequel il avait dénoncé les agissements de la camorra napolitaine, intervenait au festival de la littérature et de la culture italienne à la Maison de la Poésie de Paris, mettant en garde la France contre la menace représentée par le narcotrafic ? Personne ou presque… Retour sur ses propos, devenus d’une brûlante actualité depuis l’assassinat à Marseille, le 13 novembre dernier, du frère du militant Amine Kessaci, auteur du livre Marseille, essuie tes larmes, sorti en octobre dernier, dans lequel il dénonçait l’emprise des gangs de trafiquants de drogue sur sa ville.

À l’époque, Gomorra, le livre de Saviano, était déjà devenu un best-seller mondial, ce qui lui avait valu des menaces de mort caractérisées de la part de la Camorra, cette organisation criminelle particulièrement violente. En 2008, son livre avait été adapté au cinéma par le réalisateur Matteo Garrone, et avait connu à son tour un formidable succès. Saviano est devenu un spécialiste reconnu de la criminalité organisée, et vit depuis 2006 sous protection policière permanente.
En France, la culture anti-mafia ne s’est jamais développée
« C’est très compliqué » avait expliqué Saviano lors de son séjour parisien, « car les Français sont convaincus qu’ils n’ont pas de mafia. C’est très compliqué, car ici, la mafia n’a jamais tué. Personne ne le dira jamais, même maintenant, dans le débat présidentiel, aucun candidat, n’y fera jamais la moindre allusion. Prenez, par exemple, Marine Le Pen : elle parle d’immigration, pas un mot sur les organisations criminelles, peut-être ne sait-elle même pas qu’elles existent…».
L’écrivain avait constaté qu’en France « la culture antimafia ne s’est jamais développée », notamment parce qu’« il n’y a jamais eu de grands faits divers sanglants, comme le meurtre d’un prêtre ou d’un magistrat ». Pourtant, a poursuivi Saviano, les filières transalpines sont « devenues fondamentales, entre la France, l’Afrique et l’Amérique du Sud, non seulement pour le trafic de drogue, mais aussi pour le coltan – le sable noir utilisé pour la production de téléphones portables – et les diamants ».
« Nous avons payé le plus haut tribut du sang »
Saviano avait poursuivi son exposé en rappelant qu’« en Italie, en raison de notre histoire, nous avons payé le plus haut tribut de sang, et donc nous racontons la mafia ; en France, rien ». Pour cette raison, avait-il conclu, « notre mission d’Italiens et d’aider aussi les autres [pays] à en parler » : c’est pour cela qu’il était venu à Paris.
En réalité, au moins un juge français a été assassiné par le crime organisé, Pierre Michel, abattu par balles à Marseille le 21 octobre 1981. Le juge Michel enquêtait sur la French connection, un important trafic d’héroïne entre les États-Unis et la France impliquant la mafia corse. L’événement avait été perçu comme exceptionnel et donc pas significatif. L’assassinat de Mehdi Kessaci, frère d’Amine Kessaci, s’inscrit dans une autre logique, car il fait suite à des dizaines d’assassinats perpétrés depuis deux ou trois ans à Marseille, tous en lien avec le narcotrafic local et notamment avec le gang actuellement le plus puissant, dont l’appellation est on ne plus explicite : DZ mafia. Cette fois-ci, ils ne se sont pas attaqués à des adversaires, mais, à défaut de pouvoir abattre Amine Kessaci, placé – comme Saviano – sous protection policière, à son frère, manière de le faire taire en l’intimidant (lire notre article ici). Il s’agit, même, d’une double intimidation qui s’adresse à la fois à ceux qui forgent l’opinion publique (le militant Amine) et à ceux qui voudraient devenir policiers (c’était le projet de Mehdi). Cela marche de moins en moins à Naples et en Sicile (mais à quel prix !) : espérons que ça ne marchera pas non plus à Marseille, mais d’ores et déjà, des travailleurs sociaux ont annoncé qu’ils ont peur, et que donc ils « lèveront le pied » dans la dénonciation publique des agissements des trafiquants de drogue.
« Une menace pour les intérêts fondamentaux de la Nation »
Oui, la situation de la France a changé, et les Français (élus en tête) ne l’avaient pas encore réalisé en 2017, et il n’est pas certain qu’aujourd’hui les consciences aient évolué. La commission sénatoriale sur le narcotrafic a pourtant réalisé un travail remarquable et ses conclusions, publiées le 14 mai 2024, sont on ne peut plus inquiétantes : elle décrit un marché qui atteint désormais le chiffre de 3,5 milliards d’euros par an, a évoqué une « France submergée par le narcotrafic », concluant même à « une menace pour les intérêts fondamentaux de la Nation ». Un constat encore plus alarmant que celui fait par Saviano !
Le jour même de la publication du rapport du Sénat avait lieu l’évasion de Mohamed Amra au péage d’Incarville en Seine-Maritime, opération à l’occasion de laquelle – événement sans précédent dans l’histoire criminelle française – deux agents pénitentiaires étaient tués par les assaillants. Amra est considéré comme un gros caïd, organisant notamment l’acheminement de la drogue depuis les Caraïbes vers Marseille.
Avec une police judiciaire affaiblie à cause de la réforme néfaste entrée en vigueur le 1er janvier 2024 (lire notre article ici), des forces de l’ordre dont le moral est à plat et une justice mise en cause par des élus de premier plan, on peut craindre que des années difficiles nous attendent…
Référence : AJU502754