Mort de F. M. Aramburú : 27 et 20 ans requis contre « un tandem maléfique » engagé dans « une mécanique meurtrière »
À la cour d’assises de Paris, hier, l’avocat général a requis des peines de 27 et 20 ans contre Loïk Le Priol et Romain Bouvier, accusés d’avoir tiré, le 19 mars 2022, sur le rugbyman argentin Federico Martín Aramburú. À l’encontre de Lyson R. et Antony S., qui ont détruit les preuves et facilité la cavale de leurs amis, Philippe Courroye a réclamé trois ans de prison. Il a déploré « la mort absurde d’un homme, au sens camusien du terme : “Une mort pour rien”* ».

Philippe Courroye prendra sa retraite en décembre, à 67 ans. Ce magistrat, qui a œuvré à l’instruction puis au parquet, qui a essuyé des controverses, notamment dans l’affaire Bettencourt, vit son dernier grand procès. Alors, quand il se dresse pour dominer le prétoire, on devine que son réquisitoire sera long, teinté d’accents lyriques, et ponctué de la férocité qui caractérise ses interventions. Face aux accusés Le Priol et Bouvier, qui ont tiré dix fois sur l’ex-international Federico Martín Aramburú le 19 mars 2022 à Paris, M. Courroye peut dérouler sans risque son argumentaire car le dossier est accablant. Un homme exemplaire et désarmé a été abattu par deux jeunes gens qui ne contestent pas leur appartenance à l’extrême droite – au moins jusqu’en 2015. Ils ont été condamné pour avoir, cette année-là, tabassé un chef du GUD (Groupe union défense), puis violé le contrôle judiciaire qui leur interdisait de détenir des armes et de se voir (voir nos chroniques ici).
« Le GUD est le ciment, le point de jonction entre ces personnalités »
Le parquetier rappelle en préambule « la dévastation » qui s’abat, samedi 19 mars, sur Maria Aramburú et ses trois enfants. Le mari et père n’est pas « mort d’un infarctus, d’un accident, mais parce qu’il a reçu six balles dans le corps ». Un homme « traversé de six ogives métalliques au petit matin », appuiera-t-il. Un fils, aussi, âgé de 42 ans, « juste quelqu’un de bien, aurait chanté Françoise Hardy ». Il dit ignorer si Maria a pu déceler, au cours du procès, « la cohérence et la bonne foi qu’elle appelait de ses vœux ». Sa fille aînée l’a rejointe pour la première fois dans la salle toujours comble.
Il revient ensuite sur la personnalité des quatre mis en cause, « tous jeunes, 32, 31, 27 et 24 ans » en 2022, « issus d’un environnement favorisé », d’un « milieu familial cadrant, avec des valeurs », « la religion catholique pour Antony et Loïk », ce dernier étant promis à « une belle carrière à l’armée, dans l’élite des forces spéciales : tout le monde n’est pas sélectionné dans les commandos Marine ». Lyson étudie la psychologie et Romain, le droit : « Il veut devenir avocat pénaliste, il aurait pu être à votre place », dit-il à ses défenseurs.
Mais il y a un élément, comme du gravier dans les rouages, qui s’immisce dans le tableau : « Le GUD, qui est le ciment, le point de jonction entre ces personnalités. » L’avocat général reconnaît que, « si le mobile de ce dossier n’a rien de politique, ni de xénophobe, leur compagnonnage au GUD n’est pas étranger à leur dérive et aux faits. » Le GUD, insiste-t-il, « n’est pas un mouvement de scoutisme inoffensif, sa matrice est le discours identitaire, radical, violent, la haine raciale, les références nazis » : « l’archétype de ce que Le Priol appelle une “masculinité toxique”. »
Les faits comparés aux « quatre temps d’un moteur »
« À ce stade, poursuit le représentant du ministère public, il me revient de retracer les faits, rationnellement, avec honnêteté intellectuelle. » Il ajoute : « Avec impartialité », comme si cela ne relevait pas de l’évidence de la part d’un haut magistrat. « Si je considère qu’une qualification ne peut pas être retenue, je le dirai. » Alors qu’il multipliera les citations littéraires, jusqu’à déclamer un poème, Philippe Courroye opte pour une singulière analogie quand il les aborde : « Les quatre temps d’un moteur », tel celui de la Jeep ; « l’admission des gaz, la compression, l’explosion, l’échappement. »
Ce dossier « est l’enchaînement d’une mécanique meurtrière qui conduit à l’irréparable, la mort absurde d’un homme au sens camusien du terme : “Une mort pour rien”». L’admission du gaz et du carburant, il la situe sur la terrasse du Mabillon : vidéos et témoignages reconstituent la scène. « Et comme on aimerait que Federico Martín Aramburú et Shaun Hegarty ne s’arrêtent pas pour un dernier verre ! »
La compression, c’est « une scène conviviale » gâchée par un Loïk Le Priol qu’« exaspère » un importun ; les rugbymen sont « choqués de la manière dont il est traité ». La première agression envers M. Hegarty « intervient à 5h52 », ces claques sur sa joue, les menaces formulées « sur un ton doux », selon un témoin : « Ferme ta gueule, je vais te fumer, j’irai baiser ta mère », a entendu l’homme assis derrière les deux sportifs.
« Il voulait dominer la terrasse, il était dans la toute-puissance »
Toujours selon les témoins, l’ancien soldat des forces spéciales, « la grande gueule de la soirée », provocateur, « voulait dominer la terrasse, était dans la toute-puissance ». D’où le questionnement de l’avocat général : « On a du mal à comprendre pourquoi Federico Martín Aramburú, si calme, qui ne bougeait pas, effectue ce geste. » Il fait tomber Le Priol en tirant sur sa capuche. La bagarre éclate. « La ligne de démarcation entre l’agressivité et la passivité des deux groupes » vient d’être franchie.
Arrive « l’explosion. On entre dans la phase meurtrière qui va conduire à l’irrémédiable ». Les Biarrots s’éloignent, « de très nombreux témoignages convergents décrivent l’état de fureur de Bouvier, et surtout de Le Priol, la volonté de les retrouver ». Ce dernier est qualifié de « fou furieux » par les consommateurs. M. Courroye énumère les propos recueillis par la police, « qui assoient la préméditation », « le dessein formé avant l’homicide ».
Des déclarations contredites par les accusés et que leurs avocats, dans leur rôle, ont tenté de réfuter à l’audience : « Ils ont posé tant de questions que, si [j’avais été] à la barre, ils auraient été capables de faire croire que je suis blonde aux yeux bleus. » La pique n’était pas indispensable, ce ne sera pas la seule.
« Intention homicide caractérisée », « incontestable »
Dans « un dessein commun, une volonté de se venger, Messieurs Le Priol et Bouvier s’élancent ». Ce qui compte, insiste le parquetier, « c’est que la décision de tuer soit prise avant [les tirs], même très peu de temps avant ». Et selon lui, qui l’a « compris dès [qu’il a] ouvert le dossier, il y a bien une chasse à l’homme ». Il ose une digression sur « la chasse à courre », lorsque « les chiens créancent le gibier. Ils ont créancé M. Aramburú qui a humilié le grand Loïk Le Priol ». M. Courroye invite à « apprécier l’ensemble », « la somme de témoignages », « l’agressivité certaine, la fureur concentrée ».
« Le premier qui ouvre la séquence meurtrière, c’est Bouvier, frère d’arme de Le Priol, le frère qu’il n’a pas eu. » Romain Bouvier qui veut sauver son ami, « le casque bleu, en quelque sorte », invoque « une vérité trafiquée ». Il assure avoir entendu : « Ton copain va se faire massacrer ». « Faux », dit le magistrat. Et ainsi de suite. L’entreprise de démolition de leurs versions, de leur défense, et d’expertises « qui confinent à la malhonnêteté », prend une telle tournure que l’on s’attend à ce qu’il requière la perpétuité. Issue logique après tant d’efforts pour prouver l’assassinat…
« Quatre tirs volontaires, chargeur vidé en quatre secondes » par Romain Bouvier ? « Intention homicide caractérisée ! » tonne-t-il. « Et 30 secondes plus tard, Loïk Le Priol ouvre le feu après une empoignade avec Federico Martín Aramburú. Six coups de feu sur un homme blessé ! Trois tirs dans le dos. Intention homicide incontestable ! »
Le Priol a « l’attitude rationnelle du fuyard en cavale »
Plus de trois heures se sont écoulées quand « l’échappement » est abordé. Il est « géographique ». S’ils avaient agi « en légitime défense, alors ils se seraient rendus », tranche M. Courroye à qui sa simple évocation apparaît inacceptable. « Où est la menace ? Où est l’attaque ? », cingle-t-il, raillant Bouvier « agressé par l’ours Shaun Hegarty » et Le Priol frappé « de trois glaçons en train de fondre dans une serviette ».
Ils ont détruit les preuves, choisi la fuite, aidés par Antony S. et Lyson R., mais il exonère la jeune femme de la complicité de tentative d’assassinat : « Est-ce qu’elle a la certitude que Bouvier est armé, sait-elle qu’il videra le chargeur ? Je l’ignore. » Retour à « l’échappement » : Romain, « le hussard vaillant qui court comme un lapin part dans la Sarthe pour se confesser et se mettre en règle avec la justice de Dieu. Mais il y a des confessionnaux à Paris ! » En fait, croit-il savoir, « il veut être hébergé par les moines, là où le milicien Paul Touvier a trouvé refuge ». Quant à Le Priol, soi-disant « en stress post-traumatique », « invoqué pour atténuer sa responsabilité, il est calme, il a l’attitude rationnelle du fuyard en cavale ». Il sera arrêté quand il s’apprêtait à rejoindre les combattants ukrainiens.
« L’émulation criminelle » d’un « tandem maléfique »
Enfin, Antony S., « le pieux, le bon samaritain, paroissien assidu qui nous a baladé pendant deux heures à la barre avec ses mensonges, qui nous a pris pour des débiles », s’est « débarrassé de l’arme et des vêtements » de Bouvier et « l’a conduit à Solesmes. “Une journée particulière”, aurait dit Ettore Scola »…
Le magistrat insiste sur la dangerosité des accusés, « tandem maléfique », sur « l’émulation criminelle du duo » et malmène une citation de Jorge Luis Borges, « tout homme est deux hommes et le plus vrai est l’autre »**. Il conclut qu’ils « sont allés vers le crime en connaissance de cause. Et pas d’un pied boiteux, comme dans le soulier de satin de Claudel ».
Au terme de quatre heures, il rend hommage à Federico Martín Aramburú avec « Les yeux », poème de René-François Sully Prudhomme, ajoute que, « où il est, peut-être les yeux de Federico voient-ils encore et réclament justice ». Il requiert 27 ans de réclusion contre Loïk Le Priol, 20 à l’encontre de Romain Bouvier, un suivi socio-judiciaire, l’interdiction de détenir une arme durant dix ans, la confiscation de celles saisies. Il sollicite trois ans de prison contre Antony S. et Lyson R., deux avec sursis pour le premier, un an pour la seconde.
Assis à un mètre du box des accusés, les parents Le Priol, la mère et l’amie de Romain Bouvier semblent anéantis.
La parole est à la défense, le verdict est attendu demain.
*L’homme révolté, Gallimard, 1951
**La vraie citation dans L’Aleph est : « Ils imaginèrent que tout homme est deux hommes et que le véritable est l’autre, celui qui est au ciel. »
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