Mort de F. M. Aramburú : Loïk Le Priol regrette « le drame absolu » mais réfute la préméditation

Publié le 22/09/2026 à 6h25

 Loïk Le Priol, accusé de l’assassinat de l’ex-rugbyman argentin Federico Martín Aramburú, a été interrogé hier durant près de huit heures. Avec fermeté, parfois d’un ton hautain, cinglant, il a répété que « jamais il n’a eu l’intention de tuer », disant regretter « ce drame absolu ». Son passé à l’extrême droite a été, pour la première fois, indubitablement établi.

Mort de F. M. Aramburú : Loïk Le Priol regrette « le drame absolu » mais réfute la préméditation
Photo : ©Florence Piot/AdobeStock

Sur les images de la nuit du 19 mars 2022 à nouveau projetées dans la cour d’assises de Paris, hier, on voit nettement Federico Martín Aramburú qui mange, placide, l’œil attentif, sans plus, à la tension qui monte en terrasse du bistrot Le Mabillon, dans le VIe arrondissement. Sous sa joue renflée, on devine les bouchées de son dernier hamburger, et le voir ainsi noue la gorge. Dans quelques minutes, l’ancien rugbyman sera abattu boulevard Saint-Germain, à 6 h 09 et dix secondes. Sur les dix tirs de Romain Bouvier et de Loïk Le Priol, les principaux accusés du procès qui s’est ouvert le 4 septembre, six ont atteint l’Argentin de Biarritz. Deux balles que contenait le revolver de Le Priol ont provoqué « une défaillance circulatoire aiguë », fatale. (Nos articles des 4, 7, 9, 10, 14, 15, 16, 17 et 18 septembre ci-dessous).

Durant la première bagarre, « à aucun moment je ne sors mon arme »

Alors que les trois semaines d’audience s’achèvent vendredi, le président Franck Zientara a enfin autorisé ce dernier, lundi, à s’exprimer sur les faits. À exposer « sa vérité », pendant près de huit heures. Parce qu’il a assuré s’être « défendu » après une fin de nuit « bon enfant », au cours de laquelle « on a sympathisé avec Messieurs Aramburú et Hegarty », les rugbymen installés à la table à côté, la cour a diffusé une nouvelle fois la séquence au Mabillon. « Parce que la vérité, ce sont les vidéos », a signifié l’accusé.

Il a raison sur un point : l’atmosphère est détendue, les consommateurs se parlent, plaisantent, rient : « C’est une ambiance parfaite et ça aurait dû se finir comme ça. » Mais un client, Jérémy L., importune l’amie de Le Priol, Lyson R., qui répond de complicité de tentative d’assassinat. La mâchoire de l’ex-béret vert des forces spéciales se crispe sur l’écran. Dans le box, il commente : « Je vois un premier geste de M. Hegarty, il m’invective et me pointe du doigt. Quand il fait un troisième geste, je suis blessé dans mon ego. Je m’approche, lui tapote trois fois la joue. C’est outrageant, et on voit que je participe de façon claire à l’escalade. Au videur [qui s’interpose], je dis qu’il ne se passera plus rien. Il s’écoule huit minutes et M. Aramburú, qui était resté stoïque, fait le geste qu’on a tous vu. »

Tiré en arrière par sa capuche, Loïk Le Priol tombe contre un tabouret, se relève : « Je me sens profondément humilié. Je crie “pourquoi t’as fait ça ?” Il y a une réelle incompréhension… Je suis en mode bagarre. » Elle explose. « Je prends des coups, je suis en difficulté, j’ai deux rugbymen en face et je ne fais pas le poids. Mais à aucun moment je ne sors mon arme ! »

 « Il y a ce côté coq, je veux montrer que je n’ai pas peur »

 Ayant cru que Le Priol avait initié la rixe, le vigile le ceinture : « Il me serre très fort, je sors mon brassard Police pour qu’il me lâche. L’arme est dans ma poche. » Il évoque « une blessure narcissique » : « C’est évident, ça s’est passé devant ma copine et tout le monde me regarde. » Il indique vouloir « comprendre » : « Je suis clairement en mode bagarre, redit-il. J’étais celui qui avait le plus le droit d’être énervé ! Mais je ne suis pas dans l’idée de prendre des vies. Il y a un côté coq, je veux montrer que je n’ai pas peur. »

Alors il s’élance à la suite de Shaun Hegarty et Federico Martín Aramburú, partis boulevard Saint-Germain. Ils ont eu le dessus mais sont blessés ; ils vont demander des glaçons à un hôtelier.

« La course me calme, reprend Loïk Le Priol. Je suis vite essoufflé, j’ai fumé deux paquets de clopes dans la soirée. Là, j’entends des détonations. » Des paumes, il imite le claquement. « On n’est plus dans l’altercation de bistrot, je pense à ma copine, à mon ami [Romain Bouvier, entendu aujourd’hui]. Je sprinte vers le Mabillon, j’ai le palpitant à 200. Il y a cet effet tunnel, les détonations me replongent dans mes souvenirs [d’Afrique avec l’armée]. Je vois les rugbymen. Je n’ai qu’un but : retrouver mes amis. Je les dépasse et me fais percuter par M. Aramburú. Il me jette contre la vitrine de Geox. C’est un déferlement de coups, de violences de machine à laver, en avant, en arrière, ma tête se fracasse contre le sol, je suis au bout de mes capacités, les rugbymen sont sur moi. J’ai un genou à terre, je prends un énorme coup dans le visage et, dans la seconde, un énorme coup derrière le crâne. »

Shaun Hegarty vient de le frapper avec sa serviette de glaçons pour aider son ami « Fede », déjà blessé par les balles que Romain Bouvier a tirées 32 secondes plus tôt.

« Dans un pur réflexe militaire, je sors mon arme »

À ce stade de son récit, Loïk Le Priol sait qu’il doit convaincre. L’intention homicide, retenue par l’instruction et passible de la réclusion à perpétuité, peut être in fine écartée par la cour et les jurés. « Je ne réfléchis pas. J’ai le nez fracassé, les dents cassées, je vois flou, j’ai du sang partout. » Il évoque sa « déconnection avec la réalité » : « Dans un pur réflexe militaire, je sors mon arme. Je tire jusqu’à ce que ça s’arrête… »

Au président qui comprend mal l’envie de retrouver ses adversaires, d’en découdre après sa raclée au Mabillon, son « réflexe sans sommations », il rétorque que « la frontière entre le courage et la connerie est extrêmement fine ». Le juge : « Vous avez une arme, ça doit renforcer votre assurance ?

– Non. Je suis énervé. Je suis celui qui a été agressé.

– Vous pensiez en faire usage ?

– Non. On ne se bagarre pas avec quelqu’un qu’on veut assassiner ! Moi, j’y vais [au combat], c’est pour ça que l’armée m’a choisi.

– C’est peut-être aussi pour ça qu’elle ne vous a pas gardé ! C’est suicidaire d’aller au contact armé.

– C’était une bravade d’ado qui veut montrer qu’il pisse plus loin. Il n’y a pas de préméditation. Si j’avais voulu les tuer, j’aurais sorti mon arme au Mabillon », assure-t-il de nouveau.

« J’avais pris une vie, il fallait que je donne la mienne »

Loïk Le Priol raconte l’appel à son avocat qui lui conseille de se rendre, le coup de fil à Lyson R. pour qu’elle vienne le récupérer, puis « détruise les preuves », juge son comportement « invraisemblable, irréel, mais la réalité dépasse toujours la fiction ». Il précise « porter sur [ses] épaules quelque chose d’effroyable » : « Je ne cesserai jamais de demander pardon. » Quant à sa cavale vers l’Ukraine, il la justifie ainsi : « J’avais pris une vie, il fallait que je donne la mienne. C’est la religion qui veut ça, j’étais peut-être dans une logique sacrificielle. Il y a aussi une forme de lâcheté. »

Le président multiplie les questions. Loïk Le Priol a réponse à tout, même s’il ne convainc pas toujours. Par exemple, lorsqu’il soutient avoir été dans « un état second », « inapte à la réflexion » et « en situation de choc post-trauma » après avoir entendu « Fede » dire deux fois : « Je vais te tuer » – assertion démentie par Shaun Hegarty. Étonnant, remarque le juge, qu’un ancien des commandos, « un professionnel, ait fait n’importe quoi ! Sans réfléchir avant de tirer ».

L’accusé insiste sur son taux d’alcoolisation, sur la banalisation des armes, ses « deux faces », ses « défauts qui sont devenus des excès », ses « phases de violence », son sentiment de « toute-puissance ».

Sa personnalité, son environnement, sont étudiés lors de l’interrogatoire. Il reconnaît avoir « failli », tant à l’armée qu’au retour à la vie civile : « C’est une déception immense. J’ai échoué. J’étais si fier d’intégrer les bérets verts [des commandos Marine]. Je n’ai jamais remonté la pente… »

« J’ai failli me battre avec un nègre Uber Eats »

La pente, il l’a dévalée bien avant d’intégrer les forces spéciales. Ainsi est-il découvert dans son sac, dès l’école, des tracts de l’extrême droite : « Oui, je m’en souviens, répond-il simplement. Il suffit de ça pour vous coller une étiquette… J’assume tout ce que j’ai fait, ce pour quoi j’ai été condamné. J’ai été perméable à ça dans mon adolescence, surtout à 15, 16 ans. Mais je n’ai jamais été condamné pour des paroles racistes ! Mes réseaux sociaux ont été lasérisés. » Il « assume [ses] mauvaises fréquentations », « un fascisme de posture », un « compagnonnage de circonstance avec le GUD. C’était pas du tout mon truc, j’étais très loin de tout cela », invoque son « divorce clair » avec l’extrême droite après l’affaire Klein.

Sont pourtant projetées des photos de lui, tout de noir vêtu, participant à des manifestations du GUD – « j’avais 16 ans » ; il en paraît cinq de plus. Clichés et vidéos, aussi, d’entraînement au tir avec Bouvier et le quatrième accusé, Antony S., visant des affiches de Rachida Dati durant la campagne d’élections municipales : « J’étais profondément matrixé. » Il l’est au point d’écrire ce texto à Lyson une semaine avant le drame : « J’ai sorti ton chien qui n’avait pas chié depuis le matin. J’ai failli me battre avec un nègre Uber Eats devant la pharmacie à cause de lui. »

« Vous employez souvent le mot nègre ?

– Non. C’est une faute de frappe. »

Les dinosaures qui ont mangé leur papa, c’est moi »

 Il est aussi question de son mot de passe « Panzerlied88 », 88 en référence à la huitième lettre de l’alphabet, HH pour « Heil Hitler », accolé au chant du Panzer : « Des mots de passe automatiques. » Le montage qui montre Marine Le Pen avec une pancarte « Bon ramadan les bougnoules » ? « Un truc qui vient de groupes de policiers et militaires. » Et ce document, “The Plan”, prévoyant une attaque de synagogue ? « Je ne lis pas l’anglais. »

Cassant envers les conseils des parties civiles et l’avocat général, l’accusé élude tout ce qui lui nuit et veut revenir à l’essentiel : « Le drame absolu. » Il réfute encore tout projet de tuer, exonère Romain Bouvier et Lyson R. de collusion meurtrière, fustige les expressions « chasse à l’homme » ou « safari » inventées par la presse : « C’est délirant, complètement fou ! Une chasse, c’est [quand il y a] un chasseur et un gibier. » Il ne dévie pas de sa ligne : « Je me suis défendu. Fallait-il que j’attende qu’on me fracasse la tête ? Je dis juste la vérité. Mais un homme est mort, et c’est injuste. »

Quant aux témoins cités à comparaître, ils ont tous menti ou interprété les événements au rythme des révélations des médias qui « ont colorisé [son] dossier ». Et les trois balles dans le dos de Federico Martín Aramburú sont dues « à l’effet rotatif. Il tourne sur lui-même ».

Deux moments d’émotion seulement, durant ces huit heures. L’avocat de Maria Aramburú, Me Yann Le Bras, lui rappelle sa déposition : son mari est mort, cela aurait pu être un autre, car Loïk Le Priol était « une grenade dégoupillée » : « Elle a raison », concède-t-il en essuyant des larmes. Puis son avocat, Me Xavier Nogueras, lui pose une ultime question : « Qu’avez-vous envie de dire à ses trois enfants ?

–  Que les dinosaures qui ont mangé leur père, c’est moi. Cette phrase du fils de Federico Martín Aramburú m’a déchiré le cœur. Du fond du cœur, je leur demande pardon. »

 

 

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