Mort de F.M. Aramburu : « Je m’en voudrai toute ma vie » déclare R. Bouvier qui se défend d’avoir voulu blesser la victime

Publié le 23/09/2026 à 11h16

La cour a entendu mardi Romain Bouvier, accusé de tentative d’assassinat. Il a tiré en premier, quatre balles, dont deux ont touché la victime. Il assure que ces tirs étaient dissuasifs et regrette d’avoir déclenché la tragédie.

Mort de F.M. Aramburu : « Je m’en voudrai toute ma vie » déclare R. Bouvier qui se défend d’avoir voulu blesser la victime
Photo : ©AdobeStock/P.Lack

Romain Bouvier, 35 ans, chemise bleu ciel, se lève à l’invitation du président. Alors que le procès touche à sa fin, il a à peu près une journée pour convaincre les jurés que le 19 mars 2022, quand il tire sur FM Aramburu, ce n’est pas pour le tuer mais pour qu’il recule. Il reconnaît les violences avec arme, mais pas la tentative d’assassinat. La veille, le principal accusé, Loïk Le Priol, a nié également l’intention de tuer.

« Je ne comprends pas ce geste de violence »

Il raconte une fin de soirée au Mabillon « légère, détendue, festive ». Avant d’arriver, les deux amis ont déjà beaucoup bu : bière, vin blanc, vin rouge, chartreuse, gin tonic. Une fois assis en terrasse, ils commandent le dernier cocktail, au rhum. C’est Shaun Hegarty, très jovial, qui leur adresse la parole en premier, demande des cigarettes, on les lui offre. La discussion s’engage. Fier de ses racines cosmopolites, le rugbyman pose une question qui lui est chère : vous êtes d’où ? Romain Bouvier répond d’ici en désignant le sol du doigt. Son interlocuteur ne perçoit pas la blague et imagine une revendication identitaire. En réalité, Romain Bouvier à l’habitude de se moquer de lui-même, il habite rue de Seine, le Mabillon est son « salon ». Il ne sort jamais de son quartier.

Un client, avocat de profession, va de table en table. « Il était ivre, envahissant, mais ça ne me posait pas de problème, je prenais tout bien », raconte l’accusé. L’homme agace en revanche Loïk Le Priol qui lui demande à de nombreuses reprises de se retourner vers sa table, en vain. Shaun Hegarty s’en mêle et, pointant du doigt l’ancien commando marine lance : « lui, c’est un con ». Loïk Le Priol se lève et va tapoter la joue du rugbyman. Absorbé précisément par le client envahissant, Romain Bouvier ne s’aperçoit pas de la tension qui monte. Lorsque F.M. Aramburu se lève et passe derrière son ami Loïk, il croit que l’autre tend la main pour leur dire au revoir. « Je n’ai quasiment pas de souvenir de lui tellement il était calme, souriant, poli, explique le témoin. Quand il a tiré Monsieur Le Pirol par le col et qu’il l’a renversé de la chaise, je suis interloqué. Je ne comprends pas ce geste de violence ».

« Ce n’était pas ma bagarre »

De même qu’il n’a pas perçu la tension, il assure n’avoir jamais eu l’intention de se battre, à aucun moment. « Ce n’était pas ma bagarre » répétera-t-il à plusieurs reprises. S’il intervient, c’est pour séparer. Le voilà à côté de Shaun Hegarty. « Je pose ma main sur son bras pour attirer son attention et je lui montre la scène, je veux lui dire, « prends ton pote, je prends le mien, on arrête ». Mais je n’ai pas le temps de terminer ma phrase, que je prends un énorme coup de poing ». Groggy, des étincelles devant les yeux, il voit Loïk Le Priol aux prises avec les deux rugbymen, et un groupe de serveurs qui tente de les séparer. Il se dirige vers le lieu de l’empoignade. « Shaun Hegarty me percute de plein fouet, comme un taureau, je suis sur le dos, le souffle coupé, j’ai l’impression d’avoir un ours qui tombe sur moi, je me dis : c’est foutu. Il me maintient d’une main et, de l’autre, me porte des coups ». La scène est hors-champ des caméras qui ont pourtant presque tout filmé. Les parties civiles contestent cette altercation, mais Romain Bouvier n’en démord pas. Finalement, le personnel du Mabillon parvient à calmer le jeu. Les rugbymen s’en vont à pied en remontant le boulevard vers leur hôtel.

« C’est la deuxième vague de peur haute intensité par intraveineuse »

Selon le témoignage du videur, Romain Bouvier lui aurait reproché de les avoir laissés partir. L’accusé dénonce un « contresens ». Selon lui, il leur en a voulu de ne pas avoir empêché les deux hommes de les agresser : « avec tout le fric qu’on vous lâche, c’est comme ça qu’on est traité ! ». Loïk Le Priol a le nez en sang, il lui conseille de descendre se passer le visage à l’eau aux toilettes du bar. Absorbé dans sa conversation avec le personnel sur ce qu’il vient de se passer, Romain Bouvier ne voit pas son ami emboîter le pas aux rugbymen. Surtout qu’on vient de lui dire qu’ils étaient partis en taxi, il se décrit rassuré, tout est donc fini, ils vont pouvoir rentrer. Quand un serveur lui lance soudain en pointant la direction de l’Odéon : « ton pote est en train de se faire massacrer, vas-y, vite, vite, vite, il va rester sur le carreau ! ». On apprendra plus tard que le serveur a dit ça pour qu’il parte, parce qu’il veut ranger sa terrasse et ne pas avoir d’ennuis avec les riverains. « C’est la deuxième vague de peur haute intensité par intraveineuse » raconte Romain Bouvier. Lyson R. qui n’a qu’une obsession, récupérer son compagnon et rentrer dormir, lui lance « on prend la jeep, vite, vite, on va chercher Loïk ». Une version très éloignée du « safari » qu’ont décrit les médias, comme de la volonté d’en découdre, soutenue par l’accusation. Qui croire ?

« T’en veux encore, viens te battre ! »

Le cœur qui « bat à 200 », Romain Bouvier imagine Loïk Le Priol allongé quelque part sur le trottoir, en sang. Ils n’ont pas fait 50 mètres en voiture sur le boulevard que les voilà qui aperçoivent les deux rugbymen. Lesquels seraient déjà loin, s’ils ne s’étaient arrêtés dans un hôtel pour prendre de la glace et soigner leur visage tuméfié. Romain Bouvier et Lyson R. ignorent ce point, de même qu’ils ignorent que Loïk Le Priol les a dépassés sans les voir, pour la même raison. La jeep s’arrête. Romain Bouvier déclare que son premier réflexe est de laisser les rugbymen les dépasser pour chercher Loïk. Mais F.M. Aramburu se serait approché de la jeep en l’interpellant. « T’en veux encore, viens te battre ! » lui aurait-il lancé à plusieurs reprises.

Sur le côté gauche de la jeep (un véhicule militaire des années quarante), il y a une pelle et une hache ; Romain Bouvier, craint qu’ils ne s’en saisissent, ou encore qu’ils dégagent Lyson du siège conducteur pour le frapper. C’est pourquoi, selon lui, il descend. Les voilà chacun d’un côté du véhicule, marchant l’un vers l’autre, la jeune femme recule pour tenter de les séparer, mais ils contournent la jeep. « Je sors pour désamorcer, jeter un gros seau d’eau, je ne veux pas me battre » assure encore Romain Bouvier. F.M. Aramburu aurait alors fait en sorte de le repousser vers le trottoir, pour le frapper, en lui disant « toi, t’es mort ». « Je me dis : ça y est je suis foutu, je suis le prochain, et il n’y aura personne pour nous séparer, ils ont eu Loïk, c’est trop tard, je ne vais pas pouvoir m’enfuir » ». C’est alors qu’il sort son arme. « Je tire par terre, un tir de dissuasion, pas de précision, comme un pistolet d’alarme, pour qu’il recule le plus loin de moi et que je m’enfuis ». Il décrit son sentiment de panique, le sang qui gèle, « l’impression que le cœur va casser ma cage thoracique ». Romain Bouvier tire les quatre balles que contient l’arme et s’enfuit à pied par la rue de Seine.

« Ça s’appelle l’intention homicide »

Il assure n’avoir eu à aucun moment l’intention de toucher F.M. Aramburu. La première balle a pénétré dans la cuisse, à 71 centimètres du sol, ce qui est compatible avec un tir orienté vers le bas ; mais pas la deuxième, qui a occasionné une blessure sur le côté gauche de la cage thoracique, au niveau de la 5e côte. Au premier tir, FM. Aramburu fait un pas chassé qui l’éloigne de l’arme, puis recule. Romain Bouvier continue de tirer. Selon lui, pour que son adversaire recule le plus loin possible. Si son bras a dévié de la direction du sol, c’est, explique-t-il, que lui-même recule en tirant, ce qui est la posture la plus difficile pour viser, et que par ailleurs le chien de l’arme est dur.

Me Yann Le Bras, avocat des parties civiles, balaie l’argument. Selon le rapport de la balistique, rappelle-t-il, pour tirer avec une telle arme quatre balles en quatre secondes, il faut être un expert. Et en effet, Romain Bouvier a fait trois ans de tir.

« Je n’ai jamais vu quelqu’un qui veut tuer faire ce que j’ai fait, je n’aurais eu absolument aucune difficulté à le tuer, se défend l’accusé.

— Il ne prend la balle sur le côté que par son action. S’il ne fait pas le pas chassé, il est face à vous….ça s’appelle de l’intention homicide, tacle Yann Le Bras.

— Je suis en panique, sous imprégnation d’alcool depuis 21 heures, vous raisonnez comme si je venais de boire un Perrier à 14 heures ! » cingle Romain Bouvier

« Se foutre en l’air »

Réfugié chez sa mère, Romain Bouvier appelle un ami, également accusé, pour qu’il l’aide à se débarrasser de l’arme, de ses vêtements et qu’il le conduise « au vert ». Celui-ci l’emmène en voiture dans la Sarthe, où lui-même se rend pour raison familiale, et lui conseille de frapper à la porte de l’abbaye de Solesmes afin de se mettre en ordre avec Dieu avant de se rendre à la Justice. L’abbaye refuse de le recevoir, il n’a pas réservé. Romain Bouvier passe une nuit en forêt. On retrouvera dans sa fouille un carnet avec des mots : « repentir des péchés, ne pas dissimuler, jamais balancer les copains, silence, se foutre en l’air, famille ou honneur, suicide ». À Me Yann Le Bras qui lui reproche de n’avoir pas écrit « remords » il lance, furieux : « et vous croyez qu’on a l’intention de se suicider pour quoi ? ». Finalement, il décidera de se rendre. Cela fait quatre ans et demi qu’il est en détention provisoire.

Le président Franck Zientara, qui l’a brutalisé tout au long de la journée, l’empêchant souvent de finir ses phrases pour tenir son calendrier, l’interroge sur ses projets après le procès. « Ce serait fou de faire des projets dans ma situation, je vais être bientôt condamné pour ce que j’ai fait, ce que j’ai voulu faire, je ne demande aucune indulgence et la condamnation maximale, la justice a bien fait de me mettre en prison, mais pour ce que j’ai fait, pas pour ce que je n’ai pas fait. » A-t-il autre chose à ajouter ? Après avoir dit à la famille de la victime qu’il n’osait la regarder de peur de l’offenser, mais qu’il pensait à elle tous les jours de sa vie, il confie, des larmes dans la voix « ce sont mes tirs qui ont fait revenir Monsieur Loïk Le Priol. Si je n’avais pas tiré, Monsieur Aramburu serait avec ses enfants. Pour ça, je m’en voudrai toute ma vie ».

 Lyson R. : « J’ai peur, je panique, je suis dans un état second complet »

Noyée dans une chemise blanche trop grande pour elle, Lyson R., 29 ans, silhouette menue, cheveux bruns et longs, est appelée à la barre pour son interrogatoire, en fin de journée. Bien que poursuivie pour complicité de tentative d’assassinat, elle comparait libre. Elle a été la première à être arrêtée, celle à qui une juge d’instruction a dit « je vous place en détention parce que les deux autres sont en fuite ». Elle y passera neuf mois. Lyson R. était en couple depuis cinq ans avec Loïk Le Priol au moment des faits. Aujourd’hui, ils sont séparés. La violence, les armes, « on s’habitue sans pour autant y adhérer » explique-t-elle. Quand ça part en bagarre en fin de soirée, le 19 mars 2022, elle ne comprend pas. « Il est six heures du matin, je suis venue voir mon mec que je n’ai pas vu depuis longtemps, je ne sais pas trop quoi faire ». On l’a décrite comme sautant dans la jeep après la première altercation pour se lancer avec Romain Bouvier à la poursuite des rugbymen. Elle répète en boucle qu’elle n’a jamais fait, tout au long de cette soirée, que chercher « Loïk ». Quand Romain Bouvier tire, boulevard Saint-Germain sur FM. Aramburu, elle raconte : « Je le vois tirer vers le bas, pour moi, c’est un pistolet de défense, je suis sidérée qu’il tire devant moi. Je reste comme ça sans comprendre ». Romain Bouvier est parti en courant. Elle est seule sur le boulevard. « J’ai peur, je panique, je suis dans un état second complet, je pars, je ne sais même pas où je vais, Loïk ne répond pas ». Il est sa « personne de confiance », explique-t-elle. Elle finit par le retrouver sur les quais de Seine. Lui dit-il ce qu’il s’est passé ? Elle assure que non. Il est « renfermé ». À sa demande, elle détruit la carte SIM de son téléphone, range celui-ci dans un emballage, et va garer la jeep au parking. Loïk Le Priol part dans le Sud, la laissant seule, perdue. « Je suis en panique complète. Loïk n’est pas là, je vomis, j’essaie de me coucher, j’ai un nuage de pensées en boucle, j’essaie de comprendre, je n’y arrive pas ». Elle est arrêtée le soir-même alors qu’elle allait déposer son chien chez ses parents avant de se présenter, sur le conseil de son avocat, à la police. Lyson R. encourt la perpétuité pour complicité de tentative d’assassinat. Et l’on songe, en la voyant tanguer à la barre sous l’emprise de la peur et de l’émotion, que cette histoire est comme cette chemise dans laquelle elle disparaît : bien trop grande pour elle.

 

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