Mort de F.M. Aramburu : Le surveillant pénitentaire maintient son témoignage sur les « quatre bastos »

Publié le 18/09/2026 à 20h23

Vendredi, la cour d’assises de Paris a entendu le surveillant pénitentiaire qui a fait un rapport en 2023 sur le fait qu’il aurait surpris Loïk Le Priol, au téléphone, déclarant à son interlocuteur « ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mis dans le buffet ». Mais la défense sème le doute en révélant que les renseignements s’intéressaient de près à Loïk Le Priol, considéré comme un terroriste d’ultra-droite.

Mort de F.M. Aramburu : Le surveillant pénitentaire maintient son témoignage sur les « quatre bastos »
Palais de Justice de Paris, escalier d’accès aux salles des assises (Photo : ©O. Dufour)

Le 22 mai 2023, soit un an après la mort de Federico Martín Aramburu tué par balles au petit matin, le 19 mars 2022 boulevard Saint-Germain, un gardien fait sa ronde de nuit à Fleury-Mérogis. Parvenu devant la cellule du principal accusé, Loïk Le Priol, il ouvre l’œilleton pour procéder aux contrôles habituels de sécurité. Celui-ci est assis face à la fenêtre, un écouteur à l’oreille, il téléphone. Le surveillant écoute la conversation et surprend une allusion à un rendez-vous judiciaire, une phrase selon laquelle le détenu aurait réussi à dresser le plan de la prison et, surtout, cette sortie terrible pour la défense qu’il reproduit dans son rapport d’incident en ces termes : « Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mises dans le buffet ». Elle fuite dans les médias et contribuera largement à noircir l’image de celui qui est présenté comme un terroriste d’ultra-droite.

« J’ai noté le mieux possible ce que j’ai entendu pour que ça remonte et que ça ait un impact dans le dossier » 

C’est dire si le témoin, qui n’avait pas répondu à sa convocation le jour de l’ouverture du procès, est attendu avec intérêt ce vendredi 18 septembre. Il se présente à la barre. Le problème, c’est qu’il ne se souvient plus de rien. « C’était pendant mon service de nuit, j’ai noté le mieux possible ce que j’ai entendu pour que ça remonte et que ça ait un impact dans le dossier » explique-t-il. Il précise qu’il n’a « pas grand-chose à dire sur Loïk Le Priol, si ce n’est que c’est une personne correcte et calme ». Il a tellement tout oublié, que le président Franck Zientara est obligé de lui relire son rapport. Néanmoins, il est formel : si l’a écrit, c’est que c’est arrivé. Et s’il a oublié depuis, c’est parce qu’il entend bien pire habituellement et que là, il n’y avait pas de risques sur sa personne. Dans son box, Loïk Le Priol secoue vigoureusement la tête dans une réaction de contestation silencieuse des propos qui lui sont imputés. Au deuxième jour du procès, il avait déclaré à ce sujet qu’il n’aurait pas été assez sot pour évoquer un projet d’évasion et livrer des aveux dans une cellule potentiellement sonorisée (lire notre article ici).

Le président s’étonne de l’amnésie du surveillant, et l’on s’interroge avec lui : l’affaire est médiatique, il vient témoigner au procès, accompagné d’un collègue, cité aussi. Ils n’ont parlé de rien sur le trajet ? Ils n’ont pas tenté de se souvenir ? Ils n’ont pas lu la presse ? Dans ce prétoire, le témoin semble être le seul à ignorer ce que contient le rapport qu’il a lui-même rédigé. Mais il paraît tellement sincère et appliqué à bien faire son travail que, contrairement à d’autres  qui ont été facilement confondus, celui-ci déstabilise (lire notre article sur les témoignages du Mabillon).

À tel point que le président le cuisine, comme il ne l’a jamais fait avec personne à ce point jusqu’à présent. « En écrivant cela, vous vouliez nuire à Loïk Le Priol ?

— Non.

— Est-ce que vous mentez, quand vous écrivez cette phrase ?

— Non, je n’ai aucun intérêt.

— Est-ce que vous en rajoutez ?

— Non ».

« Ça colore différemment la personnalité, vous le comprenez ? » insiste encore Franck Zientara. Le témoin répond à côté, comme s’il ne comprenait pas l’importance de son témoignage. Il réagit sur les termes « bastos » et « buffet » courants dans une prison, il a entendu tellement « plus cru et plus cruel ». Même l’avocat général, Philippe Courroye, pourtant particulièrement féroce avec les accusés depuis le début du procès, se sent obligé lui aussi de tester le témoin. « Donc je vous repose les mêmes questions, ce que vous consignez avoir entendu, ça correspond exactement, au mot près, à ce que vous avez entendu ?

— Sinon, je ne l’aurais pas noté.

— Et vous confirmez, après serment, que vous n’avez pas écrit des mensonges.

— Oui ».

« Je ne suis pas un robot, tout le monde peut se tromper »

Il y a néanmoins quelques détails qui clochent dans son témoignage. Il a entendu Loïk Le Priol parler d’un rendez-vous judiciaire le 6 juin, or c’était le 6 juillet ; il dit que Loïk Le Priol avait un écouteur, on n’en a pas retrouvé lors de la fouille de sa cellule le lendemain matin. On n’a pas retrouvé non plus les prétendus plans de la prison. Les fadettes montrent qu’il était au téléphone avec sa compagne et coaccusée, Lyson R. Or, les échanges de sms qui ont précédé cette conversation s’inscrivaient dans un registre sentimental. Pourquoi aurait-il soudainement évoqué l’affaire avec elle ?

« Le 14 mai, il y a eu la diffusion sur M6 d’un reportage sur la menace d’extrême droite*, le lendemain un surveillant vient dire à Loïk Le Priol qu’il l’a reconnu. Est-ce que, comme un certain nombre de personnes à cette barre, vous avez pu vous tromper ? questionne Me Nicolas Boehm, l’un des avocats de l’accusé.

— Je ne suis pas un robot, tout le monde peut se tromper ».

Le problème, pour la défense, c’est que la phrase plombe le dossier. Loïk Le Priol est-il l’accusé contrit dans le box qui a rompu avec son passé de violence et se désole de la tragédie qu’il a déclenchée ou cet homme qui, un an après les faits, se vantait, en termes vulgaires, de son crime ?

« Il ne faut surtout pas qu’il sorte de prison »

À moins que ce rapport à charge n’ait été téléguidé. C’est la thèse de la défense qui a fait citer vendredi après-midi un ancien codétenu de Loïk Le Priol. Marco** était dans le même quartier sécurisé de Fleury-Mérogis que l’accusé, en 2023 et 2024. Âgé de 24 ans, il déclare être jardinier de profession et domicilié en Normandie. On ignore pour quel motif il a été condamné, il refuse de le dire pour des raisons de sécurité. Calmement, le témoin raconte qu’il a été approché dès 2021 par le service de renseignement penitentiaire pour recueillir des informations sur la grande criminalité, l’islamisme et le terrorisme d’ultra-droite. En 2023, les renseignements lui annoncent l’arrivée d’un « gros poisson » dans son groupe. C’est Loïk Le Priol. « Ils voulaient que je lui pose des questions sur ses armes de poing, et que je lui demande son point de vue sur une tuerie à Paris dans un centre kurde (NDLR : un attentat d’extrême droite survenu le 23 décembre 2022 contre des militants kurdes qui a fait trois morts et quatre blessés), s’il pouvait parler de Monsieur Bouvier, explique-t-il. Un jour les renseignements m’ont demandé que je pousse Loïk Le Priol à me fournir un téléphone portable car, lui expliquent-ils, « il ne faut surtout pas qu’il sorte de prison » ». Les rendez-vous ont lieu toutes les six semaines, et sont enregistrés sous de faux motifs « Parloir avocat », « Rendez-vous psy… ». Le témoin poursuit : « ils en voulaient toujours plus, que je harcèle Loïk Le Priol sur son affaire, ses opinions politiques, je ne lui ai jamais posé la question, ça ne me regarde pas ». La défense souligne que ses propos sont attestés par des mails qu’il écrit à l’époque à sa mère et à son avocat. « Vous l’avez entendu se positionner sur le fond de cette affaire ? l’interroge Me Nicolas Boehm.

— C’était quelque chose qui l’atteignait personnellement, il était très touché de ce qui s’était passé, il ne voulait pas en parler.

— On a dit qu’il était méprisant, condescendant ?

— Il ne ressemble pas du tout ce qui a été dit dans les médias, il était très à l’écoute, très sympathique. On a joué aux cartes, au foot, il n’a jamais été violent, je n’ai jamais vu un moment de méchanceté en lui, à aucun moment »***.

On aurait aimé entendre l’accusé sur ces questions, mais le président a décidé que les accusés s’exprimeraient seulement à partir de ce vendredi soir et jusqu’à mardi. Lundi, on entendra Lyson R. et Romain Bouvier. Loïk Le Priol sera interrogé mardi. Le verdict est attendu vendredi.

 

*Enquête exclusive : Ultra-droite et groupes néo-nazis, la nouvelle menace terroriste.

** Le prénom a été changé.

***Selon un article de Mediapart publié ce vendredi, le témoin aurait été condamné pour un projet d’attentat d’extrême droite.

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