Procès des attentats du 13 novembre : Journal d’une avocate (2)

Publié le 29/09/2021 - mis à jour le 30/09/2021 à 12H45

Notre chroniqueuse, Me Julia Courvoisier, défend un jeune couple qui a survécu à la tuerie du Bataclan. Elle était là mardi lorsqu’ont témoigné les premières parties civiles. Le témoignage d’un gendarme, inquiet pour ses hommes et pour son cheval, l’a bouleversée. 

Procès des attentats du 13 novembre : Journal d’une avocate (2)
Photo d’illustration (©AdobeStock)

Je m’étais engagée cette semaine, et pour cette 4ème page de mon journal, à vous parler des raisons pour lesquelles le tour de parole (c’est à dire l’ordre des questions qui sont posées) entre le parquet et les parties civiles a été inversé exceptionnellement pour ce procès. Pour tout vous dire, j’y ai pensé une bonne partie du week-end. Mais la vie en a décidé autrement et j’espère que vous ne m’en voudrez pas de remettre cette explication technique de procédure pénale à plus tard.

Là, maintenant, à cet instant précis, j’ai nécessairement besoin d’écrire sur lui. Sur ce gendarme. J’ai bien peur que si j’attends demain, ou après-demain, ce sentiment qui m’étreint depuis 14 heures cet après-midi ne s’efface. Ou qu’il soit différent.

Le deal de ce journal c’est l’honnêteté : je me suis engagée à vous ouvrir mon cœur d’avocate durant ces 9 prochains mois. C’est un exercice nouveau pour moi, qui m’effraie parfois car vous êtes de plus en plus nombreux à me lire, mais qui me permet également de ne pas oublier.

……

Je suis donc arrivée dans la salle d’audience, toujours aussi froide, avec un peu de retard. A chaque fois que j’entre à l’intérieur, je me demande si nous aurons du chauffage cet hiver ou s’il faudra venir en tenue de ski. Personnellement, je suis équipée mais je trouve que la robe d’avocate s’accorde mal avec les moon-boots.

Bref.

Un gendarme, que je vois de dos, est en train de témoigner. Je m’installe le plus discrètement possible et je mets mes lunettes. J’aperçois tout de suite son beau képi, posé sur le petit comptoir réservé aux témoins pour qu’ils y déposent leurs affaires. Contrairement à la juge anti-terroriste belge qui, il y a quelques jours, s’est assise pour témoigner, et pour cause, elle a parlé pendant plus de 5 heures, ce gendarme, lui, fait face, debout, à la cour d’assises. Mais aussi aux 14 accusés qui sont sur sa gauche.

Un nuage de fumée, des odeurs et des cris

Il est grand et mince, son costume est impeccable et son élégance toute militaire.

De dos, je le trouve rassurant.

Il dégage une force saisissante.

Je pourrais, sans aucun doute, lui faire une confiance aveugle et lui confier ma vie.

Il raconte comment il est intervenu au Stade de France, ce tragique soir du 13 novembre 2015. Il parle de ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, ce qu’il a ressenti. Ce nuage de fumé, ces odeurs, et les cris.

Et puis il évoque son cheval. Ce cheval qui, lui aussi, a été touché par les attentats : si à la première explosion, son cheval n’a « que bougé les oreilles, à la seconde, il a eu peur et a sursauté ».

A l’évocation de sa monture, ce gendarme a vacillé et j’ai cru qu’il allait tomber. J’ai vu ses longues jambes dans son beau pantalon bleu marine, trembler. Ce gendarme avait eu peur pour ses douze collègues, mais aussi pour son cheval.

J’étais arrivée depuis à peine quelques minutes que mes larmes se sont mises à couler.

Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir monté pendant des années et d’avoir arrêté parce que mon cheval était malade et qu’il a fallu mettre fin à ses souffrances, ou si c’est parce que ce gendarme pensait aux autres avant de penser à lui, mais je n’ai pu retenir mes larmes.

Chers lecteurs, vous devez vous dire que je pleure souvent…

Dans ma vie d’avocate, au quotidien, j’entends des victimes : que je les défende ou que je sois face à elles, du côté des auteurs. J’entends ces discours dramatiques, ces vies brisées. Je vois leurs larmes, je ressens le courage qu’il leur faut pour venir témoigner devant une cour d’assises.

Il m’est bien sûr arrivé, une ou deux fois, d’être très émue à la fin d’une plaidoirie, voire même d’avoir les larmes aux yeux lors d’un délibéré inattendu qui met fin à un procès. Il y a évidemment un cœur sous la robe d’avocate et il est parfois difficile de cacher mes émotions.

Mais j’avoue que pleurer comme je l’ai fait cet après-midi, c’est la première fois de ma vie professionnelle que cela m’arrive. Et je crois n’avoir pas été la seule à verser des larmes.

Ce procès, c’est notre histoire à tous

A la sortie de l’audience, je me suis demandé pourquoi.

Lorsque je défends un client, cela reste son histoire. Pour moi, c’est une un dossier professionnel. Un dossier qui prend souvent beaucoup trop de place dans ma vie, mais un dossier quand même. Je tente, dans la mesure du possible, de conserver une distance : c’est ainsi que je ne tutoie jamais mes clients par exemple.

Mes clients ont vocation à entrer dans ma vie mais aussi à en sortir. La fin d’un dossier, c’est ainsi toujours une sorte de rupture. On se dit au revoir et en principe, on ne se revoit plus. Parfois même, cette rupture est douloureuse parce que finalement, cette histoire professionnelle s’est infiltrée dans ma vie personnelle. On lit un dossier pendant des heures et des heures, on voit son client, sa famille, et puis on est là lors de l’audience. On prend les coups à sa place, on trouve les mots pour lui. Alors quand ça se termine, que le dossier est refermé, il arrive que l’on ressente un manque.

Et puis un autre dossier, une autre défense, une autre bataille viennent combler ce vide.

Mais ce procès que l’on surnomme V13 n’est pas qu’un dossier. C’est bien plus que cela : c’est mon histoire aussi. C’est notre histoire commune. Ces odieux attentats nous ont en réalité tous touchés. Et nous le sommes encore, et toujours, malgré le temps qui passe.

Leur histoire, c’est aussi un petit bout de la nôtre. Et je dois dire que je me sens impuissante ce soir face à la douleur de tous ces témoins courageux qui sont venus déposer cet après-midi. Et qui viendront s’exprimer, encore et encore, durant  les 5 prochaines semaines.

Alors j’écris ces lignes comme on jette une bouteille à la mer, pour leur dire simplement : merci.

Merci d’être debout, car vous l’êtes pour vous, mais aussi pour nous.

 

 

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Pour retrouver l’intégralité des chroniques de Me Julia Courvoisier, c’est par ici.

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