Procès pour « harcèlement moral : « Emmanuel Pierrat est habité par la violence »
L’avocat Emmanuel Pierrat est prévenu de harcèlement moral à l’encontre de 16 anciens collaborateurs et assistantes. Pendant plusieurs jours, les parties civiles ont, par leurs témoignages, dépeint un monde tyrannique dans lequel le prévenu faisait régner la terreur dans son cabinet.

Assises en groupe d’un côté de la salle d’audience, les parties civiles sont appelées par la présidente pour raconter le harcèlement moral subi au cabinet Pierrat, et ces témoignages assemblés, au fil des heures et des expériences narrées, sont devenus autre chose qu’une succession d’anecdotes. Ce récit, un récit choral, a exhumé l’univers brutal du cabinet Pierrat, un monde destructeur où un homme les écrasait tous par les invectives et la terreur, les dénigrements et les humiliations, et pour certaines, bien pire encore.
Septembre 2017, un vendredi, Marion est étalée au sol de la salle de réunion, terrassée par une péritonite. Elle est rapidement transportée aux urgences, hospitalisée, opérée. Elle retourne au cabinet Pierrat, où elle est avocate collaboratrice depuis six mois, le mardi suivant, pour reprendre le travail, mais une personne est assise à sa place. Une consœur s’approche d’elle et l’informe qu’elle n’a pas le droit de circuler dans les couloirs. « Emmanuel veut que tu l’attendes en salle d’attente », lui dit-elle. « J’ai attendu qu’il me convoque, et là, il m’a hurlé dessus en me disant que j’étais absente depuis des plombes, que je faisais couler le cabinet, que l’appendicite, ce n’était pas le choléra », raconte Marion au tribunal correctionnel, mercredi 27 mai.
Puis, il lui a dit de dégager. « En pleurant, je lui ai demandé de pouvoir dire au revoir aux collaborateurs, il a refusé, puis j’ai demandé à récupérer mes affaires, il a refusé aussi. Il a ouvert la porte et m’a hurlé : ‘Maintenant, vous dégagez !’ Je suis sortie et je me suis effondrée par terre. » Marion a quitté la profession. Elle craint encore son ancien patron : « De nombreuses fois j’ai entendu Emmanuel Pierrat dire qu’il allait détruire la vie de personnes. Un jour, il m’a demandé de pousser au suicide des parties adverses, en me demandant d’écrire des lettres de corbeau. »
La trentenaire parle d’une voix émue, presque chevrotante. La présidente lui demande : À quel moment vous avez pensé à quitter le cabinet ?
— Honnêtement, le premier jour. »
Elle raconte : « Dans son bureau, il y avait beaucoup de portraits de lui, au moins une douzaine en grand format. » Et puis, il y avait les « œuvres » qui ornaient le cabinet, « et parmi ces œuvres, il y avait des tableaux d’enfants sexualisés, ce qui à mon avis ne peut pas être dissocié de tout ce à quoi on nous soumet ». Dans le public, Eva Ionesco a pris place parmi les parties civiles. Elle est la femme qui, enfant, a servi de modèle aux photos pédopornographiques évoquées par Marion. Elle se bat depuis des années pour récupérer ces clichés pris par sa mère, dont Emmanuel Pierrat est devenu le légataire universel peu avant qu’elle ne meure.
« Je vais dire aux clients que vous êtes morte »
Une autre s’avance à la barre. « Quand je lui ai annoncé que j’allais quitter le cabinet, il m’a répondu : je vais dire aux clients que vous êtes morte. » Marie Pétrement, collaboratrice d’Emmanuel Pierrat de juin 2019 à décembre 2021, a plusieurs exemples « assez précis » à présenter au tribunal. Un jour, elle a retenu une assistante qui allait se jeter dans le vide. Une autre fois, elle a recueilli la jeune Katia Da Costa, amaigrie, livide et souffrante, pour l’envoyer chez le médecin. « Emmanuel Pierrat rentre, explose ma porte et hurle en me demandant où est Katia. Je lui indique qu’elle est partie chez le médecin, le ton monte, il se rapproche de moi, je lui dis pourquoi en pensant que ça allait l’arrêter, mais ça a été encore pire, il m’a dit : vous êtes complètement conne, on n’envoie pas les gens chez le médecin. J’étais dans un état de sidération. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’il venait de se passer. »
Katia Da Costa a aussi rapporté un exemple précis : l’associé qui exerce en pénal la prévient qu’ « EP » va faire un tour dans les bureaux. « Je range le mien, mais malgré tout, lorsqu’il débarque en furie dans mon bureau, il prend mes dossiers, mes bannettes et les jette devant moi, pour me faire trembler. Je le voyais bien que ça lui faisait plaisir. » C’était sa première collaboration, elle avait 26 ans et quelques semaines de barreau. « Il jouissait à l’idée de lire la peur dans mes yeux. » Katia Da Costa est restée cinq mois : « Je n’avais pas la même verve que Nino Arnaud, j’étais docile, je n’ai fait que subir. »
Nino Arnaud est cet avocat plein de bagou qui a ouvert le bal des plaignants, jeudi 21 mai, en résumant ainsi les méthodes d’Emmanuel Pierrat : « Il ne traite pas le fond du dossier. Il vous hurle dessus si ce n’est pas bon. Il n’y a pas de stratégie dans un dossier, il ne relit pas. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt du client. Tout est une question de facturation. Nos résultats étaient catastrophiques.
— Est-ce que M. Pierrat est impliqué sur les dossiers ? demande la présidente.
— Ce n’est pas possible d’être moins impliqué sur les dossiers. »
Nino Arnaud est l’un des rares à s’être opposé aux colères du patron, et est parti dans un fracas mémorable, lessivé par des mois d’un management autoritaire.
Me Didier Leck, en défense de Sophie Viaris, associée et coprévenue, demande à Camille Alligand : « Avez-vous conscience que le harcèlement moral, c’est fait pour obtenir des résultats ? » Elle étouffe un rire indigné : « Ce système permettait de nous essorer. » Nino Arnaud l’a dit clairement : les injonctions contradictoires, le stress induit par les hurlements et invectives n’instauraient pas une ambiance de travail sereine et, conséquemment, ne permettaient pas « d’obtenir de bons résultats ».
C’était un système qui permettait à un homme d’exercer une domination. « Pierrat, il est habité par la violence, il nous fait croire que si on n’est pas assez violent avec nous-même et avec les autres, on n’est pas un bon avocat », dit Marie Pétrement.
«Vous allez finir dans une baraque à frites »
La violence est verbale. L’avocat prévenu, qui a passé l’essentiel des dépositions de parties civiles les yeux rivés sur son portable, arrosait ses collaborateurs d’insultes et d’invectives variées. « Avocate de province » ; « gardienne de zoo » ; « est-ce si compliqué à comprendre ? » ; « débile » ; « vous allez tenir une baraque à frites ». Il visait plus fréquemment les collaboratrices, témoigne un collaborateur. Il n’est pas le seul à souligner la misogynie du prévenu.
Camille Alligand avait déjà deux ans d’expérience. « Le bruit courait qu’au Cabinet Pierrat y’avait un gros turn-over. On a essayé de m’alerter, mais j’étais sûre de moi, très confiante. C’était un peu un défi pour moi.
— En quoi votre première expérience professionnelle était-elle différente ?
— C’était très bienveillant.
— Un des éléments constitutifs de l’infraction, c’est que cela excède le pouvoir normal de direction. En quoi c’était le cas dans le cabinet Pierrat ?
— (Elle réfléchit) Il n’y avait pas la possibilité d’échanger. Les associés nous convoquaient s’ils avaient besoin de nous parler, mais jamais il ne nous serait venu à l’esprit de venir toquer chez Emmanuel. On était terrorisés à l’idée de poser une question idiote. »
« J’emportais le téléphone avec moi aux toilettes »
C’était plutôt : « On entendait ses pas en chaussettes sur la moquette, on se demandait vers quel bureau il se dirigeait et on se disait : pourvu que ce ne soit pas moi ». Une autre plaignante, Chloé, a expliqué avoir passé « des journées entières sans aller aux toilettes, parce que le fait de s’éloigner du bureau, du téléphone, était dangereux. Parfois, j’emportais le téléphone avec moi aux toilettes. » Elle tient à rebondir sur un propos tenu la veille par le prévenu : « Hier, il s’est permis de parler de la mort de mon père, et a dit qu’il s’est senti mon père de substitution. Mon père est la personne, avant d’avoir des enfants, que j’ai le plus aimée dans ma vie, Emmanuel Pierrat est la personne qui m’a le plus fait souffrir dans ma vie. »
L’un des « outils d’aliénation » (Nino Arnaud), « outils de flicage » (Ludovic Binello) était ces « listes » que chaque collaborateur devait mettre à jour chaque vendredi, pour qu’Emmanuel Pierrat soit informé de l’état d’avancement des dossiers, et surtout, de la facturation, son « obsession (Binello). « Les retours de liste étaient vraiment d’une violence extrême », rapport Camille Alligand. L’outil de suivi a été totalement dévoyé en vue d’imposer une pression intenable, prétexte récurrent aux humiliations et aux invectives. « On pouvait se faire rentrer dedans parce qu’on avait oublié de supprimer un dossier de la liste. Pour des choses toutes bêtes, on pouvait se prendre une balle gratuite », témoigne Ludovic Binello, qui était le plus ancien collaborateur après quelques mois au cabinet. Ces listes venaient hanter les avocats tout le week-end ; ils recevaient des retours critiques le dimanche, et alors ils passaient leur lundi à la rectifier, parfois même toute la semaine. « Ma liste, à la fin, faisait 280 pages », rapporte Ludovic Binello.
« Comment, en tant qu’avocat, on a pu accepter ça ? »
Nombreux parmi les plaignants sont ceux qui n’ont réalisé l’expérience vécue qu’à la lecture de l’article de Libération, qui révèle les faits en février 2021, comme si, dans l’œil du cyclone, ils ne réalisaient pas être battus par les vents. Marie Pétrement dit : « J’ai été dans un déni pendant longtemps. Il m’était impossible de me dire que j’ai été avocate et victime, et aujourd’hui je suis habitée par la honte. » Pour Camille Alligand, « ça a été une violence, un électrochoc de lire ce qu’il se passait dans ce cabinet. Je me suis rendu compte que ça n’était pas normal. Comment j’ai pu être témoin de ça et ne rien faire. Comment en tant qu’avocat on a pu accepter ça ? J’ai honte. » Comme plusieurs des plaignants, elle s’est vue délivrer une ITT psychologique et elle est toujours suivie par un psy.
Le prévenu, qui a reconnu les faits « dans leur globalité », s’expliquera dans le détail ce jeudi 28 mai.
(Mise à jour 29 mai 14:51 : ajout du nom d’un témoin, Chloé, et suppression de la mention selon laquelle elle a quitté la profession, indiquée par erreur)
Sophie Viaris de Lesegno « soufflait constamment sur les braises »
Prévenue de complicité de harcèlement moral, l’associée d’Emmanuel Pierrat a été décrite comme ayant pris part au système de harcèlement moral mis en place. Une « victime devenue bourreau », une « lâche qui s’en prenait aux faibles », dit Marie Pétrement. Camille Alligand analyse : « On avait Emmanuel Pierrat qui incarnait la folie, et Sophie qui, elle, par des moyens différents, arrivait à nous faire sentir aussi minable qu’Emmanuel. Lui, il nous disait clairement qu’on était des débiles. Et Sophie, par ses actes, nous faisait nous demander si, en effet, on n’était pas débiles. » Pour Katia Da Costa : « Elle était partie prenante au système, elle était active et non passive, dans le sens où elle soufflait constamment sur les braises. Elle a harcelé des gens, dont moi. » Elle plaide non coupable, et s’expliquera également ce jeudi.
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Référence : AJU505138