Quatre sénatrices publient un rapport accablant sur l’industrie pornographique

Publié le 28/09/2022 - mis à jour le 28/09/2022 à 18H05

Intitulé « Porno, l’enfer du décor », le rapport publié ce mercredi par les sénatrices Annick Billon (UDI), Alexandra Borchio-Fontimp (LR), Laurence Cohen (PCF) et Laurence Rossignol (PS)  dénonce une industrie dans laquelle la violence est « systémique ».

Quatre sénatrices publient un rapport accablant sur l’industrie pornographique
Woman wearing red high heel shoes

Les témoignages atroces recueillis par les auteurs du rapport sénatorial « Porno, l’enfer du décor » laissent sans voix. On découvre une industrie pornographique où la violence à l’encontre des femmes est omniprésente et s’exerce avec une intensité sidérante,  depuis le « viol de soumission » destiné à soumettre la victime, jusqu’aux actes de torture et de barbarie, en passant par les humiliations et les insultes.

Extrait :

Quatre sénatrices publient un rapport accablant sur l’industrie pornographique

 

Un monde de violence

La liste des infractions pénales est impressionnante, comme l’a souligné dans son audition la procureur de la République de Paris Laure Beccuau « les incriminations applicables aux sites pornographiques violents sont nombreuses : viol aggravé, agression sexuelle, actes de torture et de barbarie, traite des êtres humains, proxénétisme. La lutte contre ces infractions est significative car le milieu pornographique est quasi exclusivement celui de la violence ».

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Quatre sénatrices publient un rapport accablant sur l’industrie pornographique

 

Outre les violences physiques et psychiques, les femmes sont abusées dans leur droit à l’image ainsi que financièrement. Leur consentement est souvent extorqué moyennant la promesse que les films seront réservés à un usage privé ou une diffusion à l’étranger. C’est faux. Matthieu Cordelier, avocat en droit de la propriété intellectuelle et en droit des médias, explique lors de son audition : « Le plus souvent, avec des productions d’amateurs, soit il n’y a pas de contrat, soit il y a un contrat de cession de droit à l’image sur un territoire et une durée illimités, pour une rémunération de 300 euros. » Et lorsque les femmes demandent le retrait des vidéos, on leur fait payer bien plus cher qu’elles n’ont été remunérées pour le tournage une suppression souvent illusoire du film incriminé. Des abus aux conséquences insoupçonnées qu’exprime une actrice aujourd’hui réalisatrice : « Tout au long de ma carrière, j’ai dû signer environ 1 500 contrats dans lesquels je cédais mon droit à l’image pour 99 ans. Autrement dit, après ma mort, des gens continueront de se masturber sur moi ! ». Souvent, des femmes jeunes en difficulté qui ont été piégées par la promesse de quelques milliers d’euros leur permettant de payer leur loyer se retrouvent condamnées à perpétuité au risque d’être reconnues dans leur vie sociale.

Laure Beccuau, procureure de Paris :  « on ne peut pas consentir à sa propre torture »

Le consentement, c’est bien entendu le paravent derrière lequel s’abritent les producteurs. Toutefois la justice n’est pas dupe. Hélène Collet, vice-procureure de la République au parquet de Paris l’a expliqué lors de son audition : « le viol est caractérisé dès lors qu’il n’y a plus consentement. La signature d’un contrat au préalable ne constitue pas un élément d’excuse. Le contrat, qui relève du civil, n’est pas exonératoire de la responsabilité pénale. Si une actrice ayant signé ce contrat n’est plus consentante en cours de scène, la qualification pénale peut être retenue. » Le problème du consentement dépasse d’ailleurs la seule question de savoir s’il est toujours opérant au moment du tournage – même si elle est importante car c’est souvent à ce moment que le réalisateur impose des pratiques  que la femme avait expressément refusées.

On ne peut pas consentir à certaines choses, a souligné pour sa part Laure Beccuau : « Je ne crois pas qu’un contrat soit valide simplement parce qu’il a été signé. Le consentement doit être éclairé : celui qui le signe ne doit pas être en position de vulnérabilité. Or c’est le cas de la plupart des victimes. Surtout, le code pénal indique que l’on ne peut consentir à n’importe quoi. Ainsi, autrefois, alors que les duels avaient été interdits, les duellistes étaient condamnés parce que l’on ne saurait consentir à sa propre mort. L’aide au suicide est interdite au même titre. On ne peut pas davantage consentir à sa propre torture, à sa propre humiliation. Je ne peux imaginer que l’on réduise cette affaire à des contrats signés. »

Or, relève le rapport, selon une étude portant sur 304 scènes pornographiques sélectionnées parmi les meilleures ventes du site Adult Video News en 2010, citée par un rapport de la Fondation Scelles1, 90 % des scènes pornographiques contiennent de la violence explicite. De son côté, Osez le féminisme indique que Pornhub recense 71 608 vidéos faisant l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité, ainsi que 2462 vidéos ayant pour mot-clé « torture ».

Le plus inquiétant, du point de vue du public, c’est l’impact de ces pratiques de plus en plus violentes et dégradantes sur les enfants. Les statistiques sont édifiantes : 41% des adolescents âgés de 15 à 17 ans ont déjà consulté des sites pornographiques (Sondage Ifop avril 2021), dont 63 % chez les garçons et 37 % chez les filles. L’âge moyen de premier visionnage d’une vidéo pornographique est de 14 ans. Outre que certaines images peuvent gravement choquer, leur visionnage  fabrique, on le sait, une vision déformée de la sexualité et incite par ailleurs les adolescents à imiter les films qu’ils regardent. Les adultes eux-mêmes sont victimes de la toxicité de cette industrie. Ainsi, la psychologue Maria Hernandez-Mora met en garde contre le visionnage intensif de la pornographie. Le cerveau y réagit comme à une drogue, avec les phénomènes d’accoutumance et de tolérance, donc la recherche de doses plus fréquentes et plus intenses. Elle relève par ailleurs que « les doses de dopamine libérées en situation de visionnage de porno sont si intenses que le cerveau ne réagit plus en situation sexuelle physique » ce qui entraîne de conséquences cliniques: dysfonctions érectiles, éjaculations retardées, vaginisme ». Psychologiquement, ce n’est pas mieux : envahissement de la pensée par les images pornographiques, irritabilité́ et crises de colère, anxiété́ et dépression, sentiments de honte et de dégout de soi etc.

Il n’y a pas de porno éthique

Peut-on imaginer un porno éthique ? Assurément non, estiment les auteurs du rapport pour qui « l’ampleur des violences sexuelles, physiques et verbales constatées dans le milieu de la pornographie ne constitue pas de simples « dérives » mais que celles-ci revêtent un caractère systémique ». Elles ne croient pas un instant à ce qu’elles appellent « le discours règlementariste », vantant l’élaboration de « chartes déontologiques » » pas plus qu’aux « coordinateurs d’intimité́ ». Pour elles, il ne s’agit que d’arguments marketing et de feminist washing.

Mais alors que faire ? Le rapport comprend 23 propositions pour protéger les femmes de ces pratiques et les enfants des images choquantes. Il préconise par exemple la création d’un nouveau délit, inspiré de la répression du terrorisme, de provocation directe à des actes de violence ou d’humiliation sexuelle ou d’apologie de ces actes par le biais de la diffusion d’images d’actes non simulés,. Il recommande également de faciliter les plaintes des victimes, ou encore de renforcer les moyens de la police et de la justice dédiés. La question consistant à élargir les incriminations de proxénétisme et de traite des êtres humains s’est posée dans le cadre des travaux. Pour Laure Beccuau les incriminations actuelles qui incluent également le viol aggravé, l’agression sexuelle et les actes de torture et de barbarie, suffisent à réprimer 90 % de délits commis.

Quant aux mineurs, la difficulté essentielle porte sur la capacité à bloquer l’accès de ces sites aux mineurs et donc à vérifier l’âge des internautes. Les systèmes actuels sont soit inefficaces soit trop intrusifs en termes de données personnelles. La solution pourrait venir d’une proposition de double tiers certificateur émise par le PEReN, un organisme de Bercy qui a travaillé sur le sujet avec la CNIL. Dans son étude annuelle sur les réseaux sociaux publiée mardi, le Conseil d’État la cite en référence également. Cette solution consiste à faire signer un certificat par un tiers qui peut être une banque, ou un fournisseur d’énergie lequel est ensuite transmis au service que l’internaute souhaite consulter. Le signataire ne sait pas à qui va servir le document, celui qui le reçoit ignore qui l’a signé.

Les auteurs espèrent que le gouvernement fera de la lutte contre les violences pornographiques et la marchandisation des corps une priorité́ de politique publique, c’est d’ailleurs leur première proposition. Quiconque a pris le temps de lire le rapport en entier et notamment les terribles témoignages ne peut qu’être convaincu de l’impérieuse nécessité d’agir, tant pour les victimes que pour la société toute entière.

Le rapport est consultable sur le site du Sénat.

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