Tribunal de Bobigny : À 40 ans, confiné chez sa mère, Moncef a soudain « pété les plombs »

Publié le 25/11/2020 - mis à jour le 26/11/2020 à 10H21

Quand le confinement vient s’ajouter à la promiscuité en HLM, l’alcool, la dépression et la solitude, le cocktail est explosif et les policiers en font les frais.

Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

C’est un jour ordinaire, à la 17e chambre du tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis). On y juge, en comparution immédiate, les auteurs de violences et les dealers de drogue. Pandémie et confinement ne semblent pas ralentir la délinquance dans ce département. Ce sont même, semble-t-il, l’isolement et le désarroi qui ont mené Moncef L., 40 ans, dans le box des prévenus.

Engoncé dans sa parka bleu marine, le masque dissimulant le trou qu’ont laissé ses trois dents perdues dans la bagarre, ce livreur qui vit encore chez sa mère, à Saint-Denis, s’est introduit chez une voisine avant d’agresser cinq policiers.

Par les temps qui courent, plus que jamais, il ne fait pas bon s’attaquer aux forces de l’ordre ; Moncef L. en convient.

Mais dans la nuit du 17 au 18 novembre, à 3 heures, il a « pété les plombs » : « J’étais bourré, monsieur le juge, j’en avais gros sur la patate », explique-t-il, invoquant tout à trac la Covid-19, le manque de travail, les sevrages de drogue que la justice lui a imposés, la promiscuité en HLM et un état dépressif que le confinement accentue. « Je suis en convalescence, précise-t-il, je remonte doucement la pente. Alors parfois, je bois. Mais ce n’est pas une habitude, d’ailleurs j’ai un merveilleux foie. »

Outrages, insultes, menaces

« Nous sommes contents que votre foie soit sain, mais ce n’est pas l’objet de votre comparution », répond le président Éric Duval, toujours courtois. « Je n’ai jamais l’alcool mauvais », rétorque le prévenu avec maladresse au regard des faits reprochés.

A 3 heures du matin, donc, il force la porte de sa voisine, présente à l’audience, visiblement marquée par l’intrusion de Moncef L. Dans le passé, elle a subi un viol ; cet événement a réveillé de douloureux souvenirs. Ses cris alertent un deuxième voisin, policier, qui chasse l’intrus. Moncef L. l’insulte copieusement, le menace de mort, et s’enfuit.

A 5 heures, il est embarqué par des gardiens de la paix ; outrages, insultes, menaces.

A 6 heures, la fouille dégénère : un policier est blessé et, dans la mêlée qui s’ensuit, le livreur ivre perd trois dents. Du moins, c’est ce qu’il affirme, car nul n’a la preuve qu’il les avait en bouche avant l’échauffourée. A l’hôpital, la situation se détériore à nouveau : « Je vais tous vous buter, je vais vous crever », promet-il aux quatre policiers qui le neutralisent. Au commissariat où il est ramené, il tente de frapper son geôlier qui se blesse en chutant.

« Il faut m’interdire l’alcool, monsieur le juge ! »

L’affaire est jugée avec une attention particulière car le prévenu totalise 22 condamnations à son casier judiciaire. Les moins graves font état de vols ; les pires, de violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique – autrement dit des forces de l’ordre. A l’origine des agressions, l’héroïne et la cocaïne que Moncef L. consommait avec une régularité de métronome. « Mais je m’en suis sorti, assure-t-il, la justice m’a beaucoup aidé, raison pour laquelle je ne la vois pas d’un œil menaçant. » Le président en est fort aise et lui accorde le temps qu’il faut pour plaider sa cause. L’audience va ainsi durer 2h30, ce qui est rare en matière de comparution immédiate où l’affluence de dossiers ne permet généralement pas de s’appesantir.

L’homme « au passé chaotique », selon ses mots, raconte alors les sevrages et les félicitations de sa conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), « la vie qui va avec les manques » et « les réparations qui prennent du temps ». Il s’en sort peu à peu, grâce à son patron, d’ailleurs présent à l’audience. A l’en croire, la pandémie et le confinement ruinent ses efforts. « Il faut m’interdire l’alcool, monsieur le juge ! » Le président répond que ce type de sanction n’est pas inscrite dans la loi. Moncef L. le déplore. Sa SPIP pourrait-elle l’aider ? « C’est à vous de faire ce travail », lui répond-on aimablement.

« Il fait régner la terreur dans la cité »

Avocates des parties civiles – cinq policiers et la voisine – Mes Andréa Vo et Sophie Jauneau ne se laissent pas influencer par la logorrhée larmoyante du prévenu : « A l’entendre, il a réagi ainsi parce que les forces de l’ordre ont fait preuve de méchanceté. Qui peut-il convaincre ? » demande Me Vo quand sa consœur insiste sur le traumatisme de la jeune femme réveillée en pleine nuit par la violation de son domicile.

La procureure, Raphaëlle Viton, égrène la multitude de délits commis, reconnus, et s’arrête sur l’une des déclarations de Moncef L. : « Je suis quelqu’un de respectueux ». « Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous n’avez pas fait preuve de respect dans ce dossier ! Cet homme est incontrôlable », tonne-t-elle, détachant les syllabes. « Il met la musique à fond la nuit pour faire chier ses voisins et il fait régner la terreur dans la cité ! Rien ne justifie un tel comportement et l’alcool n’est pas une excuse. Je requiers un an de prison avec mandat de dépôt. »

Sous le coup de butoir, l’homme pleure à chaudes larmes et son masque, avec lequel il se débat, glisse sous le menton, laissant apparaître une dentition qui ressemble à sa vie : bancale et disloquée.

« On a tous des moments de faiblesse, dans notre existence »

Julien Bocquet, élève avocat, plaide le premier en défense. « J’ai l’impression que l’on a affaire à une bête féroce. Mais enfin, on a tous des moments de faiblesse dans notre existence, particulièrement en cette année 2020. » Selon lui, les faits sont surqualifiés : « Il ne devrait être question que de rébellion », dit-il en attaquant les policiers qui, en ce moment, lui paraissent « surréagir ». Il prend pour exemple la manifestation des journalistes contre la proposition de loi Sécurité globale qui a dégénéré mardi 17 novembre, aboutissant à des gardes à vue de reporters. Il invoque l’état de droit qui, si l’on extrapole, pourrait expliquer la riposte de certains aux sommations des autres. Me Clémentine Dubois, qui intervient en second, insiste sur la personnalité de son client « très sincère » qui « s’est excusé de son comportement ».

Trente minutes plus tard, le tribunal rend son jugement : un an de prison, sans mandat de dépôt à l’audience, et des dommages et intérêts dont les montants, au fur et à mesure qu’ils s’additionnent, font chavirer Moncef.

Il éclate en sanglots, vacille, s’écroule.

Grands seigneurs, les trois policiers qui l’encadrent dans le box l’aident à s’assoir et le réconfortent.

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