Tribunal de Meaux : « Je me dis que c’est peut-être ma faute, s’il m’a agressée… »

Publié le 30/08/2021

L’adolescente est absente. Impossible de faire face à Hani, un récidiviste qui comparaît au tribunal correctionnel de Meaux, en Seine-et-Marne. Depuis qu’il l’a « touchée » dans le bus le 7 juillet, elle culpabilise et se demande si le trou dans son jean n’a pas provoqué les gestes déplacés.

Tribunal de Meaux : « Je me dis que c’est peut-être ma faute, s’il m’a agressée… »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Hani, 20 ans, est agité. Crâne rasé, arborant une énorme tortue blanche sur son tee-shirt noir, il ne cesse d’interrompre Emmanuelle Teyssandier-Igna qui préside, vendredi 27 août, la chambre des comparutions immédiates à Meaux. Dans la vaste salle circulaire au sol marbré, sa voix raisonne, ses protestations sont véhémentes : « J’te jure, madame, je n’ai rien fait ! » S’il reconnaît « avoir vu que la meuf avait peur », il réfute avoir mis une main entre ses cuisses. Et si Hani a posé sa tête sur l’épaule de Céline*, c’est juste parce qu’il était « fatigué ».

Interpellé mercredi 7 juillet en début de soirée, à sa descente du bus 3B en provenance de Coulommiers, le jeune Algérien avait sollicité un délai afin de préparer sa défense, qu’il assure seul. Une mauvaise idée, tant il aurait eu besoin d’un avocat pour tempérer ses excès. « Je vous le répète pour la quatrième fois : ne me coupez pas la parole ! », se fâche la juge alors qu’il se tient à la barre depuis seulement trente minutes. Il en sera ainsi jusqu’au délibéré.

« Elle est folle à 100 % ! »

 Hani comparaît libre. Arrivé en France le 23 janvier 2016 pour vivre auprès de sa sœur, il s’est vu refuser à deux reprises un titre de séjour. Une OQTF (Obligation de quitter le territoire français) a été délivrée par le préfet, mais elle ne semble guère l’inquiéter. Pas plus que la procédure de composition pénale homologuée, le 22 janvier 2021, en cette même juridiction. Ce jour-là, il a réglé une amende de 500 € à l’issue de sa garde à vue, évitant un procès pour son comportement inapproprié envers une lycéenne. Mais il ignorait que pour mettre en garde ses amies, cette dernière avait posté une photo de lui sur l’application Snapchat. Scolarisée dans l’établissement de la première victime, Céline a reconnu Hani et s’est immédiatement sentie en danger.

Sept mois plus tard, le voici prévenu d’agression sexuelle sur mineure. La vidéosurveillance a capté ses gestes. Assis derrière Céline, il lui parle et la rejoint. Il appuie sa tête sur son épaule, glisse sa main dans le trou du jean, remonte entre ses cuisses. Elle le repousse clairement et appelle la police. « On discutait tranquillement, elle a dit “non”, j’ai dit “ok, pas de souci” », se défend-il. Il nie l’évidence avec un solide aplomb. La présidente le lui fait remarquer. Hani s’emporte : « – Je ne l’ai pas touchée ! J’ai l’habitude de m’exprimer avec les mains, j’aime bien.

– Vous l’avez caressée et elle ne voulait pas. Quand on vous dit non, vous ne comprenez pas ?

– Pour le mouvement de la tête, c’est vrai. Pour le reste, elle est folle à 100 % !

– Le trajet a duré 30 minutes, c’est long. Les policiers ont indiqué que cette jeune fille était terrifiée.

– C’est à cause de ma photo que l’autre a mise sur Snapchat… »

Il assure ignorer pourquoi « l’autre » a porté plainte contre lui.

Le sentiment de culpabilité des victimes

Il n’a pourtant pas contesté l’amende en janvier : « L’avocat m’a conseillé d’accepter. Moi, je ne voulais pas », explique-t-il. Aussi n’a-t-il pas sollicité de défenseur en ce 27 août. « Si je comprends bien, tout le monde raconte n’importe quoi, sauf vous », lâche la juge, de guerre lasse. Le jeune homme se lance dans un monologue décousu qui traduit la fragilité de son état de santé. Cela fait trois ans qu’il consulte un psychiatre, lequel lui injecte tous les trois mois un traitement. Hani est incapable d’en préciser l’indication. Il reconnaît toutefois être « très stressé et énervé ».

Invité à se rassoir pendant la plaidoirie de la partie civile et le réquisitoire, ses jambes sont secouées de mouvements agacés. On remarque au passage les effilochures de son jean troué. Il se tourne vers le gigantesque palmier en serre, tapote des doigts sur le banc en bois blond, trépigne d’impatience sur la moquette vert bouteille. Par la voix de son avocate, on entend la jeune Céline : « “Je me dis que c’est peut-être ma faute, s’il m’a agressée, à cause du trou dans mon jean”, ne cesse-t-elle de ruminer. Pendant une semaine, elle n’a pas dormi, elle voit un psychologue, a la phobie des transports. Ce genre d’agression est terrorisante. »

Le procureur Hervé Tétier insiste aussi sur le sentiment de culpabilité de la jeune fille « fortement marquée par des actes graves ». A fortiori quand on a 17 ans. Il requiert une année de prison, « éventuellement assortie d’un sursis », et l’interdiction du territoire national jusqu’en 2026.

Hani retourne à la barre : « Je vais passer mon CAP de mécanique agricole, je travaille, j’étudie, je paie mes amendes, la France, c’est mon pays ! » Il réaffirme ne pas avoir touché Céline. Se fût-il excusé qu’il n’aurait pas évité la sanction mais l’adolescente aurait été réconfortée. Elle sera finalement reconnue dans son statut de victime par les trois juges.

A 15h30, Hani est condamné à huit mois de prison avec sursis probatoire pour une durée de cinq ans. Il devra verser 1 500 € à Céline, 300 à sa mère « mortifiée de n’avoir su mieux protéger son enfant », selon leur avocate. Il a en outre l’obligation de suivre un stage contre le sexisme. Enfin, son nom est désormais inscrit au fichier des délinquants sexuels. Hani a l’air soulagé. A-t-il vraiment compris ce que recouvre la sanction ? Qu’elle est indépendante de l’OQTF en cours d’application ? Une interprète franco-algérienne est requise pour l’éclairer. Au fur et à mesure des explications, l’agitation regagne Hani. Le jeune homme réalise que son avenir en France est clairement obstrué.

 

*Prénom modifié

 

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