Tribunal de Meaux : « Pourquoi avoir continué de frapper votre femme à terre ? »

Publié le 16/06/2023

Sekou l’assure : « Je ne suis pas dans la violence » (sic). Mais il reconnaît que « [sa] colère a pris le dessus ». Aussi, à l’occasion d’une dispute avec sa femme, l’a-t-il tabassée dans la rue, à coups de poing et de pied. « Sans l’intervention d’un joggeur, on ignore ce qu’il serait advenu », a relevé avec pertinence la représentante du parquet de Meaux (Seine-et-Marne). Sekou a été sévèrement condamné.

Tribunal de Meaux : « Pourquoi avoir continué de frapper votre femme à terre ? »
Intérieur du TJ de Meaux ©I. Horlans

 « Je pense que la Justice se fout des violences faites aux femmes ! », a-t-on pu lire et entendre, le 9 juin dernier, à l’issue d’un procès en cour d’assises des mineurs, après que l’arrêt (18 ans de réclusion) n’a pas satisfait la partie civile. Sur les réseaux sociaux, le « tribunal populaire » a relayé ces propos et s’est engouffré sans nuances ni expérience dans la condamnation inique des magistrats (notre analyse parue ce jour, ici). En effet, il suffit d’assister aux audiences correctionnelles pour constater que procureurs et juges font preuve, depuis des années, d’une extrême sévérité à l’encontre des auteurs d’agressions conjugales et intrafamiliales.

Prenons l’exemple de Sekou, 34 ans, qui comparaît ce jeudi 15 juin devant la 3e chambre du tribunal de Meaux. Incarcéré depuis le 21 avril, il s’agite dans le box vitré devant son escorte. En survêtement Adidas, le regard noir derrière ses lunettes à montures dorées, il tente de convaincre la justice de ses « progrès » et promet que, « si on [le] laisse sortir », il ne recommencera pas. C’est pourtant la deuxième fois qu’il est jugé pour violence sur Sarah, sa femme, la mère de leurs trois enfants en bas âge. La récidive légale, une circonstance aggravante, figure donc à la prévention. La jeune femme n’a pas souhaité être examinée à l’Unité médico-judiciaire (UMJ), ne voulant pas « accabler » son conjoint (lire à ce sujet la chronique de l’avocate Julia Courvoisier ici). Sekou encourt cependant cinq ans de prison.

« Ce n’était pas pour lui faire du mal »

À l’origine du délit reproché, une banale histoire d’horaires non respectés entre les parents au sujet de la garde des petits, attribuée à l’un et à l’autre à l’issue d’une séparation houleuse, que le prévenu n’a « jamais acceptée ». Il en convient, « c’est difficile », au point de violer son contrôle judiciaire lui interdisant d’entrer en contact avec Sarah depuis le 28 octobre 2022, la date des faits. Ce soir-là, devant l’immeuble de la jeune femme, il perd ses nerfs : Sekou frappe deux fois Sarah au visage, lui fait une balayette qui la jette au sol, s’acharne à coups de pied.

Le joggeur : « C’était particulièrement violent, ça ressemblait à des coups d’humiliation. » Une voisine qui assiste à la scène confirme en tous points. « Ce n’était pas pour lui faire du mal », objecte le prévenu. Les trois juges écarquillent les yeux. Le président Guillaume Servant : « – Réalisez-vous que, sa tête heurtant le trottoir, elle aurait pu mourir ?

– Je suis désolé. Si elle n’avait pas été en retard, ça ne se serait pas passé.

– C’est donc sa faute ?

– Non, mais je ne suis pas dans la violence. La colère a pris le dessus. »

La procureure Zoé Debuse : « – Pourquoi avoir continué de frapper votre femme qui était à terre ?

– …

– Et pourquoi l’insulter par texto, lui écrire par exemple : “Tu es une vraie salope de merde” ou “je suis obsédé par la fin de notre relation” ?

– Elle est là, elle sait comment je suis… J’ai pas les mots, je ne sais quoi dire à part que je ne réagirai plus comme ça. »

« Je crois qu’il est sincère, mais je suis pessimiste »

Sarah s’approche de la barre. Élégante, droite et fine comme une liane, elle confirme les circonstances de l’altercation, son refus d’aller aux UMJ et son envie d’apaisement, surtout dans l’intérêt des enfants. Que pense-t-elle de ses regrets exprimés ? « Je crois qu’il est sincère, mais je suis pessimiste. » Il s’énerve : « Écoutez, j’ai reconnu, j’ai compris grâce à la détention ! Vous ne parlez que de frapper, frapper ! Ça, c’est fini. »

La procureure : « – Vous avez pris sept mois pour les mêmes faits commis le 8 août 2020 ! [Il a interjeté appel, la condamnation n’est pas définitive]. Comment vous croire ?

– Ben relâchez-moi et je vous prouverai que j’ai changé ! »

Il s’engage à passer par son frère pour voir ses enfants et son avocate, Me Elodie Dos Santos, affirme que « sa sœur accepte de l’héberger pour qu’il s’éloigne de la Seine-et-Marne ». Le greffier prend note sur la foi du palais en l’absence de document écrit.

L’étude de la personnalité de Sekou n’est guère rassurante. Depuis l’année 2010, il a été condamné six fois, notamment pour violences et escroquerie. Au surplus, « il a un problème avec l’alcool », selon Sarah, admet « fumer un à deux joints de cannabis par jour, moins qu’avant ». Cariste en CDI, il espère n’avoir pas perdu son emploi, accepte la détention à domicile sous bracelet électronique (DDSE) si les juges en décident, « mais je ne sais pas comment ça fonctionne ». Le président lui dispense un cours sur la pose et ses contraintes, lequel passionne les collégiens qui assistent aux débats.

« Les séquelles d’enfants qui grandissent en zone de guerre »

 Sarah se constitue partie civile pour la seule manifestation de la vérité. Elle recevra la copie du jugement mais ne sollicite aucun dédommagement. La procureure Debuse, jeune substitute prometteuse, revient sur l’absence de certificat médical « dû qu’au choix de Madame, c’est son droit. Mais il y a des conséquences : douleurs pendant plusieurs jours, hypervigilance et anxiété, selon l’expert psychologue. Heureusement, sa force la protège ». Elle évoque les petits : « Ils peuvent développer les séquelles d’enfants qui grandissent en zone de guerre. » L’infraction qui fait l’objet d’appel s’est déroulée en leur présence. « C’est un homme violent, il doit l’admettre. S’il ressort libre, Madame et ses enfants seront exposés. » Elle requiert douze mois de prison, moitié ferme avec maintien en détention, assorti d’un sursis probatoire de deux ans et une série d’obligations et interdictions.

En défense, Me Dos Santos minimise les violences « sans ITT ni photos, ni traces dans le dossier (…). Il assume, c’est un premier pas vers la réflexion. Il a mis du temps à intégrer la séparation ». Insistant sur « ses regrets, ses remords », l’avocate parisienne retient que « Madame a dit qu’elle le croit sincère », oubliant la seconde partie de sa phrase, « je suis pessimiste ». En conclusion, elle considère que « l’éloigner peut l’aider ».

Le tribunal délibère durant une quarantaine de minutes. La condamnation est ferme : 18 mois de prison dont moitié sous DDSE chez sa sœur – peine exécutoire dans les cinq jours. Il repart en cellule d’ici là. À cela, s’ajoutent deux ans de sursis probatoire, l’obligation de suivre des soins auprès d’un addictologue, d’un psychologue, l’interdiction de reparaître dans la ville où réside son ex-femme et de la contacter. « C’est compris ? », demande le président. « Oui », répond Sekou qui suit du regard les pas de sa conjointe, pressée de quitter la salle. Elle ne se retourne pas, et lui disparaît avec son escorte.

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