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Avocats-écrivains : à l’épreuve du réel

Publié le 17/08/2021 - mis à jour le 17/08/2021 à 10H10
Avocat, écrivain
deagreez/AdobeStock

Ils sont avocats et aiment leur métier, mais leur vraie passion, c’est l’écriture. Occupés entre rédaction de conclusions et d’assignations, ils éprouvent leur plus grand bonheur loin de leur cabinet et des tribunaux, dans l’intimité de leur imagination. Prendre la plume n’est pas toujours simple, faire exister un livre pas toujours évident, mais donner libre cours à une passion n’a pas de prix. Rencontre avec trois avocats, écrivains heureux d’avoir franchi le pas.

Souvent, tout part d’une passion un peu enfouie et qui rejaillit un jour. Par une remontée dans l’enfance ou l’adolescence, le souvenir ému des premiers émois littéraires affleure et permet de comprendre pourquoi des années plus tard, des avocats férus de littérature ont décidé de passer un cap et de se se consacrer à l’écriture d’un roman.

Arnaud Zuck, avocat messien de 49 ans, qui vient de signer L’Aube du Diable sur le curé tueur du village d’Uruffe, se souvient avec émotion de ses lectures adolescentes. « Jules Verne, Alexandre Dumas, Victor Hugo. J’ai été surtout bercé par Hugo ». Après les premières nouvelles écrites tôt, qui restent comme le tatouage indélébile d’un rêve inaccessible, il laisse cela de côté, pris dans « le tourbillon des études. J’ai lâché, confie-t-il, simplement. Mais cela restait en suspens ».

Jean-Christophe Cadilhac, avocat en droit du travail, installé juste à côté de Quimper, se rappelle avoir découvert, grâce à son père, le poète incandescent Isidore Ducasse, plus connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont. Une découverte qui vient de donner naissance à son premier roman Isidore, Prince des poètes. Après ses lectures de jeunesse, il a redécouvert le Comte en relisant son manuel scolaire de littérature Lagarde et Michard. Quelques lignes seulement pour l’évoquer, symbole d’un poète injustement oublié après avoir été célébré par les surréalistes, contrairement à ses contemporains Baudelaire, Verlaine et Rimbaud. « Il est mort à 24 ans, et il avait déjà écrit cela ! », explique-t-il en parlant des mythiques Chants de Maldoror. À Noël 2020, Jean-Christophe Cadilhac se pique de relire un classique et réalise que cette année célèbre les 150 ans de sa mort. Alors, pourquoi ne pas le prendre comme sujet d’un récit mêlant réel et fictionnel ?

Anne Dumas raconte le même amour de l’écriture. Du plus loin qu’elle se souvienne, cette avocate appartenant au barreau de Clermont-Ferrand, a toujours écrit. Notamment des nouvelles, quand elle était en fac de droit. « Pendant mes cours de droit civil, je remarquais des choses curieuses et je me disais que cela pourrait sous-tendre une intrigue policière », raconte-t-elle. L’imagination s’emballe. Quand il y a 16 ans, elle publie ses premiers romans, c’est en reprenant la trame de ce qu’elle avait écrit lors de ses jeunes années. Depuis, elle en a publié de nombreux et a même créé deux personnages fétiches, l’avocate Pauline Vaugel, que l’on retrouve dans son dernier ouvrage Ce qui tue, récit rythmé sur les suicides à France Télécom, et la lieutenante de police, Elena Forest.

Le passage à l’acte d’écrire n’est jamais simple mais il sonne à chaque fois comme un soulagement. Enfin, prendre la plume pour soi et non pour les autres, les clients. « Comme un peintre à qui l’on confie une toile et un pinceau, on n’oublie pas ». Arnaud Zuck use de la métaphore pour raconter la passion tue qu’on réactive, la flamme de l’écriture qu’on n’enterre pas comme cela.

Le confinement, un révélateur

Quelle que soit la manière dont les uns et les autres ont vécu leur confinement, les avocats ont, comme le reste des Français, pu ressentir le besoin de se recentrer sur l’essentiel. Pour Arnaud Zuck, ce retour imposé à soi a été un accélérateur. « Au sortir du confinement, j’avais écrit un texte de 30 pages pour l’anniversaire d’un ami. Quand il a lu, il a trouvé cela drôle et bien écrit. Tout est parti d’un jeu ». Mais ça y est, la graine était plantée. En repensant à l’affaire du curé d’Uruffe, Guy Desnoyers, il s’est dit que le sujet formerait une trame intéressante pour un premier roman. Dès lors, il s’y met d’arrache-pied. « J’ai travaillé sur mon temps libre, dès début juin après le confinement. J’ai terminé en novembre. J’ai mis six mois en gros. Je m’y mettais très tôt le matin, sur la pause de midi, puis le soir, les week-ends, sans aucune interruption. Je préfère raconter une histoire que la jurisprudence ! », explique Arnaud Zuck pour expliquer sa détermination. Anne Dumas partage totalement cet avis, elle qui considère qu’elle n’écrit pas « quand elle rédige des conclusions ». Pour ses romans, elle n’a eu aucun mal à travailler quatre à cinq heures par jour. Le confinement l’a bien aidée à se tenir à cette discipline. « Quand j’écris, je ne suis pas avocat à 100 % ».

« Isidore Ducasse, prince des poètes » est lui aussi né, indirectement, du confinement. Avec son cabinet groupé composé de trois avocats, et l’obligation de réduire au maximum ses déplacements due à la pandémie, Jean-Christophe Cadlihac a beaucoup moins passé de temps au bureau. Il n’a pas boudé son plaisir d’écrire une demi-journée, par-ci, par-là, au cœur de ses semaines chargées de travail. En trois mois, il avait néanmoins terminé son manuscrit. Il l’a envoyé dans la foulée à des éditeurs. On lui a reconnu des qualités éditoriales certaines, mais finalement, c’est en auto-édition qu’il est paru, par le truchement de Librinova.

La vérité, de près, de loin ?

Le point commun de ces trois ouvrages, c’est qu’ils se basent sur des faits réels. Hasard ? Les avocats restent sans doute des professionnels dont l’appétence pour les faits et la recherche d’une certaine vérité, n’est pas étonnante. Pour Arnaud Zuck, tout a commencé avec un fait divers qui a « traumatisé les populations de l’Est de la France ». Celle de l’abbé Guy Desnoyers qui a supprimé sa maîtresse, alors enceinte, et a, dans un geste monstrueux, éventré la pauvre victime pour éliminer le fœtus. Un fait divers insoutenable qui a marqué la commune d’Uruffe du sceau éternel de l’infamie. « Après cela, le maire a demandé à ce que le village puisse changer de nom. Plus aucun curé n’a voulu y officier » ! Pourtant, si les faits sont réels, l’écrivain, derrière l’avocat, a rempli sa mission d’imaginer, de créer une trame, une histoire, des destinées. Sous sa plume, Guy Desnoyers devient le curé Henri Breger. « Tout est vrai dans les rappels historiques, la description de l’évêché, les dates, le procès, etc. Mais en revanche, la psychologie et le décor, tout cela est imaginaire. Je n’ai pas fait de recherches au sens journalistique, j’ai écrit un roman », soutient-il. Et on sent, dans les pages de L’Aube du Diable, le plaisir littéraire à décrire une société patriarcale où il ne fait pas bon être fille-mère. On remarque une précision particulière dans la description de ce curé, beau comme un dieu (sans jeu de mot) dont il fait un véritable « pervers narcissique », qui, malgré son côté noir a pourtant modernisé son village en créant une équipe de football et apporté la culture par une troupe de théâtre dans sa paroisse. Complexité, toujours… Certains éléments de l’affaire étaient pourtant disponibles, comme l’ensemble du dossier pénal de l’affaire, localisé aux archives départementales de Nancy, qu’il n’a pas voulu consulter « car précisément je voulais en faire un roman ». Il précise : « Oui, je voulais être réaliste et au plus près de la réalité. Mais ce n’est pas un roman sur une affaire criminelle. Car le crime, finalement, tient sur cinq pages. Non, c’est un roman de femmes », explique-t-il, sensible aux violences domestiques, sujet hautement d’actualité, et dont sont victimes les paroissiennes que côtoie le curé séducteur.

De son côté, Jean-Christophe Cadilhac explique aussi avoir écrit un roman, même s’il a lu tout ce qui existait sur son auteur fétiche pour parfaire ses connaissances. Faisant découvrir son roman à la revue Les Cahiers de Lautréamont, publiée par des aficionados d’Isidore Ducasse, le retour est plutôt bon. « Il y a des choses inexactes, m’ont-ils glissé, mais cela reste un roman ». Instructif, original dans sa forme narrative, entre roman-chorale et correspondance épistolaire. Les 24 chapitres – « son âge au moment de sa mort » – sont autant d’entrées pour raconter son histoire et comment il a vécu, de son Uruguay natale au lycée de Pau où il atterrit pour poursuivre ses études, à Paris, qui verra éclore la fulgurante carrière littéraire de cet étudiant « brillant mais marginal ».

Pour la première fois, Anne Dumas s’inspire d’une affaire – les suicidés de France Télécom – dont elle était partie prenante, assurant le conseil d’un ancien employé. Cette affaire, par son ancrage sociétal et la dénonciation des dérives du management le plus cruel, l’avait passionnée. « J’avais appris plein de choses, j’ai rencontré des gens extraordinaires, comme la présidente du tribunal », se rappelle-t-elle. Son client est devenu l’un des personnages de son roman « au niveau psychologique », mais sa vie personnelle, elle l’a complètement inventée. En revanche, pour coller à la réalité, elle a profité du reconfinement pour « potasser tout le réquisitoire » (670 pages) et le jugement (encore 340 pages), terreau fertile de son imagination. À travers les pages, on sent l’appétence pour les faits, puisque le roman donne de nombreux détails sur l’affaire, mais dessine aussi la vie personnelle de son héroïne, l’avocate Pauline Vaugel.

La passion versus le travail ?

La passion pour l’écriture dépasserait-elle tout ? Jean-Christophe Cadilhac tranche : « Comme on est amené à rédiger, c’était ma façon à moi d’assouvir mon besoin d’écriture, même si le langage est codifié et convenu. Je glisse quand je le peux dans mes conclusions des notes personnelles ou un peu plus littéraires ». Mais ce projet de roman donne une nouvelle dimension aux quelques nouvelles qu’il a rédigées plus jeune. Cette fois, il est décidé à aller jusqu’au bout. « Cela fait super plaisir quand on voit le livre devenir un objet abouti. Naïvement, en le prenant dans mes mains, je me suis dit “je laisserais au moins cela” ». Puis, la fierté de se retrouver à côté d’auteurs prestigieux, comme Eric-Emmanuel Schmidt, dans la librairie de Quimper où il a obtenu de vendre ses livres après souscription d’une option spéciale auprès de Librinova.

Entre les mots des romans et ceux des plaidoiries, le lien existe aussi pour Arnaud Zuck. « L’avocat est un homme de plume et de verbe, et littéraire. Plus jeune, je lisais beaucoup, aujourd’hui je rédige des conclusions et des assignations. D’une certaine manière, on va convaincre le juge comme on va convaincre le lecteur de tourner la page suivante, le pousser à aller jusqu’au bout du livre. Les conclusions, les plaidoiries, sont autant de tentatives d’obtenir la conviction du juge. Certes, les conclusions juridiques et la jurisprudence sont différentes d’un roman, mais la plume reste la même », estime-t-il. Son plus grand défi ? « Écrire des dialogues réalistes, qui ne doivent pas sonner creux ou mielleux, ni non plus tragiques. Il y a un savant dosage à trouver. Il faut s’immerger dans la tête des personnages. C’est extrêmement prenant. Aucune activité, d’ailleurs, ne prend autant que la rédaction d’un roman ».

Anne Dumas exprime un autre avis sur le type d’écriture auquel elle se voue. « Écrire des conclusions et écrire un roman, cela n’a rien à voir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi un pseudonyme pour mes romans – Anne Alexandre –, car quand j’écris, je ne suis plus avocate », rappelle celle qui, au moment de décrocher le téléphone pour notre entretien, a glissé :« Ah non, ne m’appelez pas maître ! ».

Ce qu’elle aime, c’est « rédiger le synopsis d’un roman policier qui nécessite de ne pas laisser trouver le coupable tout de suite, de mettre le lecteur sur de fausses pistes, de travailler l’intrigue. On se demande : est-ce que mon personnage fume, boit, dort tard ? » Bref, donner de la chair à ces êtres de papier. Cette passion, sans hésiter, elle aimerait en vivre. « Peut-être qu’avec l’auto-édition, cela serait possible », espère-t-elle.

Pour autant, Jean-Christophe Cadilhac « adore [s]on métier, car j’adore le droit du travail. C’est une matière à la fois très juridique mais aussi très psychologique et humaine, résume-t-il. Quand on réussit à trouver des solutions à un client qui était au bord du suicide et qu’il se sent mieux, c’est valorisant. » Mais à la retraite, pas de doute, il écrira des romans. Sans doute des ouvrages se situant dans le passé. Cette plongée dans la courte vie d’Isidore Ducasse l’a littéralement transporté : il a adoré rechercher, se documenter, tout construire. Et puis, la fascination pour le Comte de Lautréamont n’en a été que renforcée. « Sans sa mort à 24 ans, il serait sûrement devenu un grand écrivain », imagine-t-il.

En vivre ? C’est leur rêve. Mais le principe de réalité est plus fort. « Je suis conscient qu’on ne peut pratiquement pas vivre de l’écriture. Cela ne concerne que 10 % des auteurs qui vendent 400 000 ou 450 000 exemplaires », estime Arnaud Zuck. La réalité des chiffres le rend lucide. « Pour un premier roman, 500 exemplaires, c’est déjà bien. Pour un auteur non connu, c’est même un succès. Cela veut dire qu’on a dépassé le cercle des proches et des amis ».

De son côté, il en a vendu 1 000 en trois mois, ce qui en fait un « succès local », grâce à des relais et réseaux sociaux et médiatiques qui lui ont permis de sortir de son cercle, conscient « qu’un avocat qui prend la plume, et en plus sur un fait divers criminel, bouleversant et dramatique », c’est vendeur.

Si elle s’écoutait, Anne Dumas aussi aimerait se consacrer entièrement à son activité de romancière. Tandis que Jean-Christophe Cadilhac se prend à rêver de faire partie des 3 ou 4 % d’auteurs auto-édités repérés par des maisons d’édition classiques.

Arnaud Zuck travaille aujourd’hui à son second roman. « J’aimerais faire un peu comme Pierre Lemaître avec sa trilogie. J’imagine retrouver mes personnages dans les années 70 par exemple, reprendre la trame de l’histoire de Violette Nozière mais version 70 ». Anne Dumas cherche à écrire sur des sujets sociétaux – les violences faites aux femmes, le harcèlement sont des idées – tandis que Jean-Christophe Cadilhac rêve de réitérer l’expérience, en attendant de trouver un prochain sujet qui l’appelle. Best-sellers ou non, une fois le premier roman publié, il n’y a plus de retour en arrière possible pour les avocats-écrivains. La plume, à tout prix.

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