EFB : « Soyez les hérauts du droit ! »

Publié le 06/02/2019

Les 1 822 élèves-avocats de la promotion 2019 de l’École de formation du barreau (EFB) ont fait leur rentrée le 10 janvier dernier. Ils sont placés sous le parrainage du Défenseur des droits, Jacques Toubon. Dénonçant le crépuscule des droits et libertés, celui-ci les a invités faire œuvre de pédagogie auprès des citoyens pour expliquer et défendre le droit.

« Je jure de conserver le secret de tous les faits et actes dont j’aurai connaissance en cours de formation ou de stage », tel est le texte du « petit serment » que prêtent les élèves-avocats en entrant à l’école de formation. Compte-tenu de leur nombre – la promotion 2019 compte 1 822 élèves contre 1 600 l’an dernier – la cérémonie ne peut se tenir dans les locaux de la cour d’appel de Paris. Celle-ci a donc accepté pour la deuxième année consécutive de se transporter à la salle Pleyel, le jeudi 10 janvier dernier. La cérémonie, qui a duré trois heures, a débuté par plusieurs tables rondes animées par la journaliste Audrey Pulvar, destinées à expliquer aux futurs élèves les différents services qui allaient leur être proposés tout au long de leur formation au sein de l’école. Il en ressort un net accent mis sur le numérique et l’international, et une obsession, délivrer une formation professionnalisante pour répondre aux critiques qui mettent en cause depuis des années l’utilité de l’enseignement dispensé par l’École. Mais la rentrée de l’EFB c’est aussi le moment où les élèves-avocats entendent pour la première fois le bâtonnier.

« Être innovateur, à peine de ne plus être juriste »

« La présence de si nombreuses personnalités témoigne de l’importance de cette cérémonie, a souligné Marie-Aimée Peyron, bâtonnier de Paris. Elle leur a donné trois conseils. Le premier est de préserver leur indépendance : « Sachez dire non parce qu’il convient que vous demeuriez fidèle à vos convictions » ! Deuxième conseil : « Ayez confiance en vous, mais sans excès non plus, il faut savoir aussi se remettre en cause ». Troisième conseil enfin : « Prenez soin de vous, quand on travaille beaucoup il faut se ménager des espaces pour souffler et surtout ne jamais oublier les siens, même si on est avocat 24h sur 24 » ! Marie-Aimée Peyron a été à l’origine, avec Pierre Berlioz, le directeur de l’EFB, mais également Emmanuelle Hoffman et Laurent Martinet, présidents délégués de l’EFB, d’une refonte profonde de l’école qui est désormais entièrement axée sur la formation professionnelle. Initiée l’an dernier, cette nouvelle formule entre donc dans sa deuxième année. « Il n’est plus temps d’apprendre le droit mais de le pratiquer, seule la déontologie fera encore l’objet d’un enseignement magistral piloté par Annie Koskas (NDLR : bâtonnier du barreau du Val-de-Marne) et Basile Ader (NDLR : vice-bâtonnier de Paris) », a expliqué Marie-Aimée Peyron. Prenant à son tour la parole, Pierre Berlioz a surenchérit sur le sujet de la professionnalisation de l’enseignement : « Vous avez reçu l’ordinateur à la faculté, maintenant on va vous donner le système d’exploitation ». Pour le directeur de l’école, l’ouverture au monde est capitale, en particulier au monde numérique. « L’automatisation est en marche, et le robot va remplacer le rédacteur comme il a remplacé l’ouvrier », analyse-t-il « un bon juriste n’est pas une base de données sur pattes, il faut tenter des choses, essayer, le conformisme juridique aujourd’hui c’est la mort assurée ». Pour encourager les élèves à innover, l’EFB a créé un Lab. Celui-ci a pour objet de les former au numérique afin qu’ils puissent répondre aux attentes des clients eux-mêmes passés au numérique mais aussi de les aider à travailler de manière plus efficiente et confortable. Outre cette formation dispensée à tous les élèves, le Lab a également vocation à accompagner ceux qui portent un projet innovant dans sa formalisation. Citant la formule du doyen Ripert « Le juriste est conservateur à peine de ne plus être un juriste ». Pierre Berlioz en a proposé une adaptation à l’époque actuelle qui a eu l’air de séduire l’auditoire « le juriste est innovateur, à peine de ne plus être juriste » ! Le caractère professionnalisant de l’école a été le fil rouge des interventions lors de cette rentrée. Une manière de répondre aux nombreuses critiques dont l’école fait l’objet depuis toujours concernant la formation délivrée jugée d’une qualité inégale et parfois peu orientée sur la pratique. Depuis l’entrée en fonctions de la nouvelle équipe, il n’y a donc plus que des cours pratiques. L’élève-avocat doit pouvoir exercer son métier dès la sortie de l’école. Celle-ci axe également son activité sur le numérique et l’international.

La justice des hommes est belle

Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a été choisi comme parrain de la promotion 2019 (l’an dernier c’était Jean-Michel Darrois). Lors de son allocution, il a souligné le recul des principes universels de l’état de droit dans de très nombreux pays et mis en garde tout particulièrement les futurs avocats sur la faible résistance en France contre la remise en cause des droits fondamentaux. Dénonçant les atteintes aux libertés individuelles et aux droits de la défense introduites par les réformes du Code pénal et du Code de procédure pénale, il a pointé du doigt trois mesures qu’il estime emblématiques. Premier dispositif, celui de l’article 27 du projet de réforme de la justice qui pose le principe au terme duquel si les nécessités de l’enquête de flagrance portant sur un crime ou sur un délit puni d’au moins trois ans d’emprisonnement l’exigent, le juge des libertés et de la détention peut, à la requête du procureur de la République, autoriser par ordonnance motivée l’interception, l’enregistrement et la transcription de correspondances émises par la voie des communications électroniques. Toutefois, en cas d’urgence, précise le texte, l’autorisation pourra être délivrée par le procureur de la République. C’est cette deuxième partie du texte qu’il dénonce. Deuxième mesure inquiétante aux yeux de Jacques Toubon, celle qui consisterait à interdire de manifestation les personnes inscrites sur un fichier administratif. Troisième exemple, c’est la rétractation des services publics engendrée par la dématérialisation qui empêche les plus vulnérables d’accéder aux services publics. Le Défenseur des droits a annoncé la publication imminente d’un rapport sur le sujet. Il a souligné à cette occasion que les dispositions les plus contestables du projet de réforme de la justice à ses yeux étaient précisément celles qui faisaient obstacle au droit de trouver son juge. « Les étrangers et les migrants souffrent particulièrement de la distance grandissante entre la proclamation des droits et leur réalité effective », a-t-il souligné. Contre ce « crépuscule » des droits et libertés, pour Jacques Toubon les avocats ont un rôle pédagogique à jouer auprès des citoyens. « C’est le peuple seul qui peut faire triompher nos valeurs à condition qu’il soit informé. Vous devez être les hérauts du droit, le droit n’est pas seulement votre outil mais votre combat permanent, car il est comme l’oxygène de l’air, indispensable à la vie ». Et le Défenseur des droits de conclure, sous les applaudissements nourris : « La justice des hommes est imparfaite, digne et belle ».

Dans 18 mois, les élèves de la promotion 2019 seront avocats. Ils prêteront alors le grand serment : « Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». D’ici là, leurs enseignants leur avaient donné rendez-vous le 15 janvier, à 11h30, Place Saint-Michel, à l’appel des instances représentatives de tous les professionnels de la justice pour protester contre la réforme en cours d’adoption au Parlement.

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