Le futur palais de justice de Paris : le tribunal du XXIe siècle ?

Publié le 16/11/2016

En plein cœur du quartier des Batignolles, le colossal chantier du futur palais de justice de Paris fait peu à peu sortir de terre la tour écologique imaginée par l’architecte Renzo Piano. Les choix architecturaux de cette « cité judiciaire », en rupture avec le tribunal du XIXe siècle, ne sont pas anodins et portent en eux une véritable symbolique. Car la vocation du bâtiment sera aussi de devenir un symbole essentiel de l’institution judiciaire dans la République.

« Tribunal de Paris ». C’est le nom qui a été choisi par le garde des Sceaux fin juillet pour nommer l’édifice en cours de construction dans le quartier des Batignolles. Rassemblant les 20 tribunaux d’instance de la capitale avec le tribunal de grande instance, le tribunal correctionnel, le tribunal de police, le tribunal pour enfants et le tribunal des affaires de sécurité sociale, le tribunal de Paris aura une importance capitale dans le dispositif judiciaire régional et national. L’ambition affichée est de créer le lieu de justice du XXIsiècle. La symbolique architecturale du projet de Renzo Piano, aussi connu pour avoir imaginé le Centre Pompidou, ne pouvait donc rien laisser au hasard.

Impossible de ne pas faire la comparaison avec le palais de justice historique de l’île de la Cité. Un bâtiment d’une autre époque où la justice était vue via une dialectique de la puissance et de la déchéance. Une symbolique qui la rapprochait d’une justice quasi divine, on note d’ailleurs que la grille monumentale en fer forgé a été réalisée sous Louis XVI. La symbolique des tribunaux du XIXsiècle avait comme objectif premier d’intimider le justiciable et de lui faire ressentir le lourd poids de la justice. Une grille de lecture largement modifiée en un siècle et demi, car si le caractère solennel et grave de la justice reste indispensable, celle du XXIsiècle se veut transparente, égalitaire et accessible. S’inscrivant dans cette démarche, Renzo Piano a expliqué lors de la sélection de son projet en 2012 qu’il souhaitait faire de ce tribunal un lieu de la civitas, « un bâtiment qui soit plus serein, plus accessible, plus transparent, moins méchant ».

Afin de mener une réflexion sur la symbolique du projet le plus important jamais entrepris par le ministère de la Justice, ce dernier a commandé un rapport à l’Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Antoine Garapon, choisi pour diriger cette étude pluridisciplinaire, s’est entouré de magistrats, d’avocats ainsi que de Renzo Piano lui-même et d’architectes de son cabinet. « Le principal enjeu symbolique du futur tribunal de Paris est de trouver le discours qu’il va tenir à ses utilisateurs – qu’ils soient professionnels ou justiciables –, et plus largement à la cité », détaille Antoine Garapon. Le rapport, remis le 21 juillet dernier au garde des Sceaux, souligne les enjeux du lieu de justice du XXIsiècle : mettre en capacité, augmenter la puissance d’agir. Bref, créer un espace à échelle humaine qui permette de solliciter les capacités de l’homme, la parole, l’écoute et l’engagement. La transparence est aussi un élément largement pris en compte dans cette symbolique de la justice moderne, celle-ci sert de support à un discours qui permet de l’éclairer. C’est l’exercice du pouvoir qui s’ouvre au citoyen par l’usage de la matière – le verre. Enfin la nature, souvent absente des tribunaux, a ici la part belle. La création de 5 900 m² de terrasses arborées et plantées en est la meilleure preuve, mais conscient des enjeux écologiques de notre époque, le bâtiment a également mis en place des panneaux solaires et des récupérateurs d’eau afin d’être le plus économe en énergie possible. Le rapport se conclut d’ailleurs sur l’idée que l’arbre pourrait être le symbole de la justice de demain : « L’association de l’arbre à la justice est très ancienne », explique Antoine Garapon, « on la retrouve dans la Bible et dans la figure de Saint-Louis, sans parler de l’arbre à palabre des sociétés traditionnelles africaines ». L’arbre fait ainsi office d’abri et de toit protecteur, espace où le temps et le rapport de force est suspendu, avec enfin le souci de durabilité de la terre qui nous rappelle à nos responsabilités collectives envers la nature.

Stéfano Marrano, architecte et membre du groupe de travail pour le rapport Garapon, revient pour les Petites affiches sur ce projet colossal.

Les Petites Affiches – Quelle était la ligne directrice dans le dessin du TGI de Paris, présenté en 2012 ?

Stefano Marrano – En termes d’urbanisme, la ligne directrice était liée directement au site, c’est-à-dire une diagonale qui prolongeait le parc Martin Luther King. Le choix de poursuivre cette direction a fait que le bâtiment s’est orienté nord–sud. Il était important que le bâtiment soit tourné vers Paris, il s’agit de le concevoir comme une ouverture vers la ville. Nous voulions que cela soit un projet sobre, qui respecte des principes fondamentaux : la transparence et la légèreté.

LPA – Déplacer le bâtiment du centre de Paris à sa porte n’est pas une démarche neutre. Comment l’analyser ?

S. M. – Le sujet a effectivement été beaucoup débattu, mais le fait est que cette décision était dépendante du projet du Grand Paris. Sortir le palais de justice de la ville était une volonté politique, nous nous sommes donc adaptés à cette exigence. Bien sûr, de par la vocation du Grand Paris à étaler le centre-ville et à recréer des services aux marges de la ville, il y avait une certaine logique à placer le futur tribunal de grande instance ici. Créer une mixité de services permettra de redonner une dynamique urbaine à la périphérie. On remarque cependant que le TGI est pour l’instant le seul immeuble de grande hauteur (IGH) dans la ZAC du parc Martin Luther King. On espère qu’il y en aura d’autres afin qu’il ne devienne pas non plus un élément isolé de la ville, ce n’est pas le but du projet.

LPA – Est-ce que le bâtiment a été pensé en opposition au palais de justice de l’île de la Cité ?

S. M. – On ne construit pas un projet comme celui-ci en partant d’une opposition de principe. On essaye de répondre à une situation en utilisant les bonnes thématiques. L’idée ici était d’enraciner le bâtiment dans la ville pour qu’il soit au cœur du quartier. Prenez la salle des pas perdus par exemple, celle-ci se situe directement au rez-de-chaussée. Ce n’est pas anodin, car pour accéder à celle du palais de l’île de la Cité il fallait prendre les escaliers, un élément classique du tribunal qui possède la symbolique de l’ascension. C’est un petit peu similaire au porche que l’on retrouve dans une église et qui permet de faire la transition entre le profane et le sacré. En enlevant cette ascension, le regard du piéton qui traverse le parvis peut traverser directement la façade cristalline du socle et se poser sur les 5 500 m² de la salle des pas perdus. La transparence, notion qui n’existait pas dans l’ancien palais de justice, permet d’intégrer directement à la ville pour que cette salle devienne un espace urbain. En parallèle, il fallait aussi que l’on retrouve les notions de solennité et de majesté. C’est pourquoi, nous avons choisi une grande hauteur de plafond et des matériaux nobles, il y a du bois sur les murs qui apporte une certaine chaleur et une lumière zénithale. L’ancien palais possédait une dimension anxiogène dont nous avons voulu nous éloigner. Ici, la salle des pas perdus devient un espace de civitas. Un endroit où les gens échangent, sont ensemble et prennent conscience de leur présence dans la communauté.

LPA – Justement, Renzo Piano a évoqué de multiples fois cette notion de civitas, quelle est sa signification ?

S. M. – Le lieu de civitas, c’est celui de la civilité. C’est-à-dire là où les personnes assument leurs vies, leurs décisions et les responsabilités qu’impliquent la vie en communauté. La symbolique classique de la justice fait venir le jugement par le haut, la mention Lex imperat inscrite sur les murs des palais de justice rappelle que le citoyen, sujet de la loi, doit être « corrigé ». Aujourd’hui, ce modèle a évolué, la justice ne doit plus être écrasante, elle est présente aux côtés des citoyens et citoyennes. Dans le terme de civitas, il y a aussi une référence à la tradition d’humanisme civique, ce que l’on appelle le « vivre ensemble ». La transparence s’inscrit dans ce changement de paradigme. En temps normal, les gens qui vont au tribunal n’aiment pas être vus ou observés. Nous voulons changer ce rapport avec l’idée que la justice est là pour écouter et accompagner. Il y a un parallèle à faire avec l’Agora grecque, le tribunal peut être un espace d’échanges et de rencontres, un élément intrinsèque de l’espace public. Le citoyen ne doit pas s’y sentir intimidé, au contraire.

LPA – La plupart des tribunaux français datent du XIXsiècle. Pensez-vous que le TGI des Batignolles peut représenter un modèle pour le futur ?

S. M. – Je pense que ce bâtiment offre beaucoup de messages en termes d’architecture. Nous avons su garder une cohérence dans le discours. Il y a des changements assez évidents dans le langage architectural : il n’y a plus les colonnes, symbole de puissance et d’un pouvoir supérieur à la population. Il était indispensable de mettre à jour l’architecture du palais de justice en prenant en compte les problématiques du XXIe siècle, la prise de conscience écologique par exemple. Le TGI est l’un des bâtiments les plus économes en énergie au niveau européen. Les terrasses aussi sont un élément majeur de ce renouveau. Elles contiennent plus de 400 arbres et font partie de la symbolique du bâtiment : l’arbre, c’est l’élément qui relie la terre au ciel. Nous avons d’ailleurs dû nous battre pour garder cette idée des terrasses ouvertes et d’arbres au cours de la réalisation. Cela offre une qualité de vie au bâtiment et à ses usagers. On a fait quelque chose à mesure d’homme tout en gardant la solennité nécessaire à un bâtiment. Alors est-ce que ce bâtiment peut devenir un modèle ? Je ne sais pas, ce genre de chose ne peut pas s’affirmer à l’avance. Il faudra laisser le temps agir et observer comment le tribunal sera adopté par ses usagers.

LPA – Quelle était la symbolique du choix de la verticalité du bâtiment avec cette tour ?

S. M. – Une fois de plus, l’idée de la tour n’était pas de notre fait. En tant qu’architectes nous avons répondu à un cahier des charges, mais nous avons volontairement essayé de nous éloigner de cette idée. Il fallait éviter le syndrome de la tour corporate, celle que l’on retrouve à La Défense. Le concept même de la tour a donc été transformé en créant des blocs superposés qui permettent de retrouver des espaces verts grâce au décalage des blocs. C’était une tentative de redonner une échelle humaine à la tour. Je pense que cette interprétation humaniste est une plus-value importante pour cette tour. C’est l’une des premières tours qui possèdent des terrasses plantées et des jardins à étage de cette proportion.

LPA – Sachant que le rapport Garapon a été écrit après la mise en œuvre du projet, quelle a été son influence ?

S. M. – Nous avons participé très activement aux sessions qui ont permis d’écrire ce rapport. Il y a eu plusieurs présentations au groupe d’Antoine Garapon et une vraie ouverture de notre côté. Nous étions très intéressés à l’idée de donner une symbolique et une signification à ce bâtiment. On a donc essayé de communiquer notre vision sur la symbolique, ce que le rapport a appelé la symbolique structurelle, et qui est intégré à l’architecture même du bâtiment. Ces échanges ont permis de s’enrichir mutuellement même s’ils arrivaient effectivement à un stade un peu tardif du processus. Ils ont néanmoins offert l’occasion de fixer certains symboles, comme celui de la balance qui figurera dans les salles d’audience.

Il y a un certain nombre de thématiques sur lequel nous avions des doutes, car un architecte n’aura pas le même point de vue sur la symbolique qu’un juriste. Ce rapport nous a aidés sur ces points. De même, il était important de faire une différence entre la symbolique juridique et républicaine avec les drapeaux sur le parvis. Le rapport d’Antoine Garapon a là aussi été précieux pour procéder à certains arbitrages.

Le futur palais de justice de Paris

RPBW, render by Anima

À lire également

Référence : LPA 16 Nov. 2016, n° 121k8, p.3

Plan