« Nous, magistrats, plaidons pour un recrutement réellement diversifié »
Depuis octobre dernier, Actu-Juridique relaie l’incompréhension des candidats au 3e concours d’accès à l’École nationale de la magistrature (reconversion professionnelle)* dont le dossier a été rejeté par la Chancellerie au motif d’une expérience qualifiante jugée insuffisante, alors qu’ils avaient réussi les épreuves. Certains y voient le signe d’une fermeture de la magistrature aux profils autres que juristes. Pourtant, la réforme de 2023 se fixait pour objectif d’ouvrir l’accès à l’ENM à des parcours plus variés. Nous publions ci-dessous une tribune signée par plusieurs magistrats, tous profils confondus, qui s’inquiètent de la situation et plaident en faveur d’un recrutement réellement diversifié.

Nous sommes magistrats du siège ou du parquet – juges des enfants, juges aux affaires familiales, juges d’instruction, juges de l’application des peines, juges du contentieux de la protection, procureurs ou substituts. Chaque jour, parmi les 9 000 magistrats de l’ordre judiciaire, nous exerçons nos missions au service de la justice, avec conscience et exigence professionnelle, dans un contexte où les critiques, portant sur la capacité de l’institution judiciaire à comprendre les évolutions de la société et à en refléter la diversité, se multiplient.
Profondément attachés à ces responsabilités, nous contribuons pleinement au fonctionnement de la justice confronté à des difficultés persistantes d’effectifs. Selon les données de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), la France compte environ 11 magistrats professionnels pour 100 000 habitants, ce qui la place en dessous de la moyenne européenne et parmi les États au plus faible nombre de magistrats par habitant.
Vive préoccupation
Dans ce contexte nous avons pris connaissance, avec une vive préoccupation, de la tribune de Maxence, rédigée à la suite de sa non-admission à concourir au troisième concours d’accès à la magistrature. Cette décision, résultant d’une interprétation restrictive de critères par le ministère de la Justice, ne sanctionne pas un échec aux épreuves, mais repose sur l’appréciation selon laquelle ses expériences passées ne l’auraient pas « particulièrement qualifié » pour exercer les fonctions de magistrat. Trois autres candidats ayant brillamment réussi les épreuves écrites et orales, sont concernés par une décision identique.
Sans remettre en cause l’appréciation portée sur des situations individuelles, nous nous interrogeons sur le sens et les conséquences de décisions écartant des candidats pourtant jugés aptes à l’issue d’un concours républicain parmi les plus exigeants, sélectionnés par un jury pluridisciplinaire de haut niveau. Cette restriction apparaît d’autant moins compréhensible que seuls 375 candidats ont été déclarés admis par ce même jury pour 447 postes initialement offerts au sein de la promotion 2026, dont 26 sur 60 au titre du troisième concours (Cf. tableau en annexe/note de bas de page qui illustre la prééminence du profil étudiant au sein de la promotion 2026).
Les voies d’accès professionnelles à la magistrature ont été conçues pour permettre l’intégration de profils issus d’horizons variés, en complément de la voie d’accès principale à dominante universitaire.
Avant d’intégrer le corps de la magistrature, nous, premiers signataires, exercions des responsabilités professionnelles variées : chefs d’entreprise, chargés de communication, chefs de projet, journalistes, cadres techniques et de santé, enseignants, postes de direction dans le secteur public ou privé. Nous avons suivi une préparation longue et sélective, puis deux ans et demi de formation complète à l’École nationale de la magistrature, dans les conditions prévues pour l’ensemble des auditeurs de justice. Cette reconversion professionnelle a souvent impliqué des sacrifices personnels et financiers importants.
« La richesse de nos parcours est reconnue comme une force »
Aujourd’hui, nous assumons les mêmes fonctions et responsabilités que nos collègues issus des autres voies d’accès, dont beaucoup partagent notre incompréhension.
La richesse de nos parcours est reconnue comme une force, tant en juridiction qu’au sein de chaque promotion à l’ENM, où sont appréciées les connaissances et compétences issues de la société civile, nos expériences humaines, complétées par les acquis juridiques indispensables à l’exercice de nos missions.
Force est pourtant de constater que si les critères appliqués à Maxence avaient existé auparavant, nombre d’entre nous ne seraient pas devenus magistrats.
Nous observons ainsi avec inquiétude que, malgré les orientations affirmées en faveur d’un recrutement plus ouvert et diversifié et la volonté affichée de développer des compétences davantage transversales chez les magistrats, le choix semble désormais fait de privilégier des profils exclusivement juridiques et déjà insérés dans l’environnement judiciaire, au détriment d’une diversité dont la richesse et les mérites sont pourtant sans cesse rappelés. Ce choix apparaît d’autant plus paradoxal que les besoins des juridictions demeurent immenses et que se multiplient les critiques sur la capacité de l’institution judiciaire à comprendre les évolutions de la société et à en refléter la diversité.
Nous sommes convaincus que la justice a besoin de toutes les compétences, de toutes les expériences et de tous les engagements.
La diversité des parcours ne constitue pas une dérogation aux exigences de la fonction judiciaire. Elle en est la condition essentielle pour une justice comprise, acceptée et respectée.
Composition des promotions 2025 et 2026
1er concours dit « étudiant », 2ème concours pour les fonctionnaires en activité, 3e concours et 18-1 (sans concours) pour les professionnels en reconversion (ayant des fonctions dans le domaine administratif, juridique, économique ou social).


Premiers signataires
Signataires issus du 3e concours
Anaïs LANFREY (Juge des enfants, major du 3e concours ENM 2018, auparavant directrice de la communication en établissement public)
Claude-Henri WEILLER (Vice-Président Libertés et détention -Juge aux affaires familiales, lauréat du 3e concours ENM 2015, auparavant commercial dans l’aéronautique et la tech)
Anne-Sophie MORIER (Juge d’application des peines, lauréate du 3e concours ENM 2022, auparavant consultant financier)
Xavier MARCHAND (Vice-Président Juge du Contentieux de la Protection-JEX, major du 3e concours ENM 2007, auparavant juriste et conseiller prudhommal)
Aude MORALES, (Vice-Présidente, major du 3e concours ENM 2006, anciennement Avocat)
Anabelle MELKA (Vice-Présidente, Juge des Audiences de Règlement Amiable, 3e concours ENM 1999, ancienne danseuse professionnelle, intermittente du spectacle, Chevalier de l’ordre du Mérite)
Joëlle CANTON (Vice-Présidente, 3e concours ENM 2006, auparavant psychologue et conseiller technique du secteur médico-social)
Anne BARBARIT (Juge des enfants, 3e concours ENM 2020, auparavant consultante en développement durable)
Claire THOMINE MARTIN (Juge des enfants, 3e concours ENM, auparavant avocate en arbitrage international)
Françoise BARUTEL (Conseillère cour d’appel de Paris, 3e concours, promotion 1997)
Nathalie GOLEC (JAP, Le Havre, 3e concours ENM 2018, auparavant éducatrice spécialisée en séjour de rupture)
Bénédicte JEANSON (Juge, major du 3ème concours, promo 2023 profession antérieure: directrice de cabinet dans le secteur privé)
Valérie DISTINGUIN (Conseillère à la cour d’appel de Paris, 3ème concours, profession antérieure: avocate)
Etienne VALOIS (Juge du Contentieux de la Protection, 3eme concours, profession antérieure: Cadre du secteur associatif)
Soutenu par des magistrats issus d’autres voies d’accès à la magistrature :
Marie Laure ALDIGE (Conseiller référendaire à la Cour de cassation, 1er concours ENM)
Delphine CHAUFFAUT (Vice-présidente, intégration directe dans la magistrature, auparavant sociologue)
Magali LAFOURCADE (Magistrate, Secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme – CNCDH, autrice de « La Justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’Etat de droit »)
Audrey DURRIEUX (Substitut du Procureur, Concours complémentaire 2018)
Josselin ROUZAUD (Juge placé, 2e concours, profession antérieure : Greffier)
Catherine HANOTEAU (Vice-Présidente Juge des Libertés et de la Détention, concours complémentaire 2019, profession antérieure : avocat)
Marianne TOQUÉ (Juge de l’application des peines, 2eme concours, profession antérieure: Directrice de médiathèque)
Claude HANOTEAU (magistrat en retraite)
Romain TAFINI (Juge d’instruction, Voie d’accès: 18-1, profession antérieure: Avocat)
Cédric KOSSO-VANLATHEM (Juge, Trésorier de l’AMICCE – Asso Magistrats de l’Intégration et des Concours Complémentaires et Exceptionnels, Concours complémentaire 2018, profession antérieure: Avocat en droit de la propriété intellectuelle)
Pierre AUDA (Vice Président Versailles, Intégration directe, profession antérieure: Avocat)
David CADIN (Magistrat Honoraire exerçant des Fonctions Juridictionnelles, CONCOURS EXCEPTIONNEL 1999, profession antérieure: Directeur juridique)
Marc PUECH (Juge de l’application des peines, 1er concours ENM)
Simon TROUSSIER (Juge d’instruction, 1er concours ENM)
Hélène VERMEULEN (Vice-Procureur, 1er concours ENM)
Marine GOUBINAT (Juge des enfants, Voie d’accès: 18-1, promotion 2021, profession antérieure: juriste assistante)
Et les auditeurs de justice Estelle LENARTOWICZ (Promotion 2024, 3e concours 2023, auparavant journaliste), Julienne ROCHEREAU (Promotion 2025, Major 3e concours 2024, auparavant régisseuse dans le spectacle) Florian FOSSEY (Promotion 2025, 3e concours 2024, auparavant kinésithérapeute), Fabien DESIX (Promotion 2025, Recrutement fondé sur les dispositions de l’article 18-1, auparavant greffier), Charlotte MATTUS (Promotion 2025, 3e concours 2024, auparavant experte économique auprès des Comités sociaux et économiques), Mariama KANDA (Promotion 2025, 2eme concours, auparavant greffière), Adèle DUPIN (Promotion 2025, 1er concours) Joseph GLAD (Promotion 2025 Recrutement fondé sur les dispositions de l’article 18-1, profession antérieure: rapporteur de l’Autorité de la Concurrence de la Nouvelle-Calédonie et inspecteur de la DGCCRF)
(Liste à jour au 23 mars 2026)
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Référence : AJU504093