Val-de-Marne (94)

Sévim Kasay, le sens de la plaidoirie

Publié le 29/06/2020 - mis à jour le 30/06/2020 à 10H59

Avocate et première secrétaire du barreau du Val-de-Marne, Sévim Kasay a le sens de la plaidoirie chevillé au corps. En janvier dernier, elle a fait partie des meilleurs orateurs du Concours national de plaidoirie qui s’est tenu au Mémorial de Caen.

Sévim Kasay est une femme occupée. Si le Covid-19 a libéré les salles d’audiences de leur cadence habituelle, ses clients et clientes ont continué d’affluer. « Le Covid-19 n’a pas forcément arrêté les délinquants », sourit-elle derrière l’écran. À 34 ans, la jeune avocate en droit pénal exerce dans son propre cabinet à Saint-Maur-des-Fossés (94) et, après trois ans d’expérience, elle est aussi première secrétaire du barreau du Val-de-Marne.

Une échelle qu’elle a gravie en peu de temps grâce à son sens inné de la justice et son amour de la plaidoirie. Ce sont ces qualités qui l’ont poussée à se présenter l’année dernière au concours de plaidoirie pour les droits humains, au Mémorial de Caen. Devant une assemblée qui n’a pas moufté, la brillante oratrice a demandé des comptes à la France. Elle a choisi de défendre un djihadiste français de 33 ans, Fodil Tahar Aouidate, arrêté en Syrie et détenu en Irak où il est menacé de la peine de mort. L’homme accuse la France de s’être débarrassé de lui.

« Quand on parle de droits humains, on adresse rarement les cas où la France est sur le banc des accusé.e.s, explique l’avocate. Pour le cas de ce jeune homme, ma plaidoirie m’est venue très vite à l’esprit : son histoire m’a touchée car elle est choquante. Elle nous donne l’opportunité d’ouvrir les yeux sur la grandeur supposée de la France. Je fais ce travail pour porter la parole de ceux et celles qui ne parviennent pas à se défendre, pour qu’ils et elles soient entendu.e.s, et lui, personne ne l’a écouté ».

Une vocation née à Mantes-la-Jolie

Native de Cherbourg, Sévim Kasay a passé sa scolarité dans des établissements ZEP d’Île-de-France. C’est dans les couloirs du tribunal de proximité de Mantes-la-Jolie que la jeune fille de troisième fait ses premiers pas dans le monde de la justice. « Je devais choisir un stage d’observation en troisième et mon prof de maths m’a mise en lien avec une juge. C’était conforme à l’idée que je me faisais de la justice, mais paradoxalement ce qui m’avait particulièrement marquée ça avait été une cérémonie de pacs à laquelle j’avais assisté. Partager le bonheur de ces deux femmes, dans une cour de justice, ça m’avait beaucoup touchée ».

Malgré cette première expérience, qui aurait pu l’orienter vers les droits de la famille, c’est en droit pénal et sciences criminelles que Sévim Kasay a fait ses classes à l’université de Nanterre. La raison : le frisson de la plaidoirie. « J’ai toujours senti que le pénal c’était ma place. Dans mon lycée (à Limay, NDLR), les contrôles de police étaient monnaie courante, beaucoup de mes camarades se faisaient arrêter pour des raisons injustifiées. Très vite, je me suis dit que je devais porter leurs voix ».

Une carrière autour de l’injustice

Jurtiste pendant plusieurs années, Sévim Kasay a prêté serment le 9 novembre 2017, devant le barreau du Val-de-Marne. Un rêve devenu réalité. Après avoir passé quatre mois dans un cabinet, en tant que collaboratrice, la jeune femme s’est très vite sentie pousser des ailes. Elle a monté son cabinet à Saint-Maur-des-Fossés, « Ma réputation m’a permis d’avoir un bon carnet d’adresses et je voulais être indépendante, tout est allé très vite ».

En trois ans, les affaires se sont suivies sans se ressembler pour l’avocate du Val-de-Marne. L’une d’entre elles reste pourtant gravée dans sa mémoire, car l’avocate s’opposait à la partie civile… et devait se battre contre une instrumentalisation politique de son affaire. Son client, un homme accusé de viol par une femme dans la région de Calais, avait été présenté par les médias et les personnages politiques en mal de boucs émissaires, comme un « migrant », un homme utilisé pour plaquer « le problème de l’immigration ». « Ça avait été intéressant de se dresser contre tout cela, contre les préjugés, tout en faisant mon travail de porter la voix de cet homme étranger aux lois de notre pays. Il fallait qu’il comprenne ce qui lui était reproché et nous nous sommes battus ensemble ».

En travaillant beaucoup sur les comparutions immédiates, et ce depuis le début de sa carrière, l’avocate s’inscrit aussi beaucoup dans l’actualité. Les cas de violences policières, par exemple. « Longtemps, le “parole contre parole” a été en défaveur de mes client.e.s qui se plaignaient de violences par les forces de l’ordre. Longtemps, ils et elles ont refusé de porter plainte à l’IGPN, quand je le leur conseillais, “ça ne sert à rien”, disaient-ils et elles, et je constate que c’est en train de changer ».

Le sens de la plaidoirie

Quand elle s’avance vers le pupitre, ce 30 janvier 2020, Sévim Kasay sait qu’elle fait partie des 46 avocat.e.s de 16 pays venu.e.s ajouter leurs plaidoiries au moulin de la lutte pour les droits humains. La femme qui lui tend le micro loue son « franc-parler », c’est une salve qui va suivre en effet. « La grandeur d’un état se mesure à l’aune de sa capacité à ne pas se laisser envahir par de sombres tentations quand il est frappé par la barbarie ». Sa plaidoirie est propre, nette, efficace, didactique. Elle pointe la différence entre la justice et la vengeance. On aurait aimé que l’homme dont elle parle, Fodil Tahar Aouidate, coincé en Irak, bénéficie de son conseil.

Quand, forte de cette harangue, la jeune femme a été sélectionnée comme l’une des dix finalistes au concours de plaidoirie, son barreau s’en est félicité sur toutes les plates-formes. Peu importe qu’un confrère parisien ait remporté la bataille. Ce soutien veut dire beaucoup. « C’est un petit barreau, nous sommes tous et toutes très soudé.e.s, nous nous entendons très bien avec notre bâtonnière », se félicite celle qui en est devenue la première secrétaire… grâce à un autre concours de plaidoirie. « On réussit une plaidoirie quand on l’écrit avec ses certitudes et ses sentiments ».

Chaque année, le barreau du Val-de-Marne offre à de jeunes avocat.e.s de suivre une formation auprès de ses membres et une chose est certaine, avec Sévim Kasay, ils et elles seront à bonne école.

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Référence : LPA 29 Juin. 2020, n° 154w4, p.3

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