Youssef Badr : « C’est dur d’avoir 20 ans en 2022. Il faut l’entendre » !

Publié le 01/06/2022 - mis à jour le 01/06/2022 à 10H06

Son histoire a été maintes fois racontée par les médias, qui l’ont surnommé « le magistrat qui vient de loin ». Il est vrai que Youssef Badr, fils d’une famille pauvre d’origine marocaine qui a grandi dans le Val-d’Oise, n’a pas le profil classique du magistrat. S’il se prête volontiers au jeu de l’interview, c’est avant tout pour dire qu’il en a assez d’être une exception. Depuis des années, il plaide pour que la magistrature reflète la diversité de la société française, notamment dans le premier concours. Lui qui considère devoir beaucoup à quelques personnes rencontrées au hasard de ses études, s’efforce d’aider à son tour les étudiants issus de milieux modestes à accéder aux métiers du droit. Sur Twitter, il est suivi par quelque 30 000 abonnés, auxquels il donne conseils de lectures et de travail, et qu’il rebooste à la veille des concours. Il vient de fonder une association, « La Courte Échelle », pour mettre en relation étudiants et professionnels du droit. Rencontre.

Actu-Juridique : Qu’est-ce que La Courte Échelle ?

Youssef Badr : J’avais depuis longtemps l’envie de développer le mentorat pour rapprocher deux mondes : celui des étudiants, avec lequel j’ai gardé beaucoup de liens, et celui de la magistrature. La Courte Échelle est une association à but non lucratif, qui met en relation les professionnels qui veulent aider et les étudiants en demande d’accompagnement. Les intervenants sont bénévoles. Mes amis et ma famille ont été les premiers à me suivre dans ce projet. Un ami, directeur d’une agence digitale de communication, m’a aidé à construire le site. Des gens qui ne me connaissaient pas m’ont écrit pour me proposer leur aide. En décembre dernier, j’avais déjà avec moi une dizaine d’amis magistrats prêts à parrainer des étudiants. Je suis allée à l’IUT de Villetaneuse, où j’ai étudié il y a une vingtaine d’années, pour annoncer la création de l’association. J’ai dit aux étudiants : « La majorité d’entre vous ne le savent pas, mais vous pouvez devenir magistrats. Ce sera simplement un parcours plus long que pour d’autres, mais si vous le souhaitez, on peut commencer à y travailler ensemble » ! J’ai eu le retour d’une dizaine d’étudiants.

Actu-Juridique : Pourquoi vouliez-vous créer cette association ?

Youssef Badr : Je veux lutter contre le décrochage universitaire. Étudiant, je suis passé à un cheveu de décrocher en licence parce que je devais travailler. À 20 ans, vous avez parfois envie de tout laisser tomber, surtout quand vous avez besoin d’argent. En première année, j’ai redoublé et j’ai eu mes examens au rattrapage parce que j’étais porté par ma famille. En fin d’études, j’ai une la chance de rencontrer un professeur et un magistrat qui m’ont aidé. Cela a été déterminant. Un professionnel qui vous accompagne, que vous pouvez appeler quand vous vous découragez, qui est là pour vous rappeler des choses toutes bêtes, comme les raisons pour lesquelles vous vous êtes engagé dans cette voie, c’est une soupape de sécurité. À Bac +4 ou Bac +5, vous pouvez réussir votre vie. Vous rebondirez même si vous n’avez pas eu le concours que vous visiez. Avec un Bac +2, ce sera plus compliqué.

Actu-Juridique : Comment avez-vous commencé le mentorat ?

Youssef Badr : En 2018, « La Grande Famille », une initiative du cabinet d’avocats Cohen Amir-Aslani destinée à soutenir et encourager des étudiants des IUT de Bobigny, Saint-Denis et Villetaneuse, m’avait demandé d’être le parrain d’honneur d’une de leur promotion d’étudiants. J’étais alors porte-parole du ministère de la Justice, et je m’étais engagé à accompagner cinq d’entre eux pendant un an. J’ai passé beaucoup de temps avec eux car cela avait du sens pour moi. Je les ai conseillés, je les ai aidés à trouver des stages. Quatre ans plus tard, nous sommes toujours en contact. Pendant le confinement, j’ai été contacté par d’autres étudiants qui me demandaient eux aussi des conseils, voulaient me parler en visioconférence. L’idée de créer du lien entre le monde des étudiants et celui de la justice s’est alors imposée. Au vu de mon parcours, ce qui est étonnant, c’est que je n’y ai pas pensé avant…

Actu-Juridique : À qui s’adresse La Courte Échelle ?

Youssef Badr : Au départ, je ne pensais m’adresser qu’à une vingtaine d’étudiants de Seine-Saint-Denis. Seulement, quand un étudiant vous écrit de Valenciennes parce qu’il a entendu parler de l’association, c’est difficile de lui répondre que vous n’aidez que les étudiants du 93… L’association reçoit donc des demandes de toute la France sur la boîte mail du site. Je recueille leurs courriers tous les jours, avec l’aide de ma compagne, cadre de la protection de l’enfance au sein de l’association ; elle aide les étudiants qui préparent les concours d’attaché territorial. C’est long, mais essentiel à mes yeux. Je pense que le mentorat est avant tout de l’intuitu personae et je ne veux pas laisser aux algorithmes le soin de constituer des binômes. Parfois, j’appelle l’étudiant pour qu’il précise son projet professionnel afin de savoir vers qui l’orienter. Quand je vois qu’un étudiant cumule les difficultés-lacunes, avec aucun membre de son entourage dans le droit et des difficultés d’orientation, je l’envoie vers les magistrats que je connais. Je tiens à cette manière de faire, mais je peine à traiter toutes les demandes. Deux mois après le lancement, nous en sommes à 85 parrainages mis en place sur toute la France et des dizaines de stages trouvés. J’espère que d’autres structures similaires vont émerger sur le territoire.

Actu-Juridique : Qui sont les mentors de l’association ?

Youssef Badr : Ce sont essentiellement des magistrats et des avocats, professions dans lesquelles j’ai le plus de réseau. Beaucoup se sont proposés spontanément. Ils ont des profils très variés : substituts sortant tout juste d’école, procureur général, chefs de juridiction… Nous avons aussi reçu beaucoup de propositions de la part d’élèves avocats après que Gilles Accomando, le directeur de l’EFB, a relayé notre message au sein de l’école. Ces parrains discutent d’abord avec l’étudiant de ses attentes et objectifs, l’aident dans ses démarches, s’engagent à lui consacrer du temps, l’aident à trouver des stages. L’idéal est que parrains et étudiants puissent se rencontrer en personne, mais ce n’est pas obligatoire. Personnellement, j’ai aidé des étudiants à avoir des concours sans les avoir jamais vus de ma vie. L’étudiant met fin au parrainage quand il le souhaite.

Actu-Juridique : Vous attendiez-vous à autant d’enthousiasme ?

Youssef Badr : Le fait que cette initiative génère autant de demandes dit le désert qu’est devenu la faculté. Les professeurs font ce qu’ils peuvent mais ils n’ont pas forcément les moyens et le temps d’accompagner chacun. Les étudiants passent leurs partiels sans avoir de projet clair en tête alors qu’ils devraient tous être aidés à bâtir un projet professionnel dès la première année. Les demandeurs d’emploi ont des conseillers. Pourquoi les étudiants n’ont personne pour les aider à définir leur projet ? Écoutez les hommes politiques, ils disent tous l’importance qu’ont eu certains mentors dans leurs vies professionnelles. Ceux qui nous gouvernent, généralement bien nés, se sont presque tous inscrits dans les pas de quelqu’un. Les étudiants, surtout les plus modestes et sans réseau, devraient bénéficier de la même chose. Il faut pour cela injecter des moyens à l’université. Aujourd’hui, près de la moitié des admis à l’ENM viennent de Sciences Po ! Les autres viennent de quelques facultés parisiennes. La magistrature a pourtant besoin d’autres profils, notamment sur le premier concours qui est la voie royale d’accès, le concours républicain. Ce n’est pas parce qu’on recrute sur titre des anciens avocats ou anciens professeurs de droit qu’on diversifie la profession. Le jour où tous les étudiants auront les mêmes chances d’accès au premier concours, quel que soit leur milieu, la profession de leurs parents ou leurs moyens financiers ou culturels, on aura vraiment avancé. Je pense que, quand on a traversé des difficultés pendant ces études, ce qui est souvent le cas des étudiants issus de milieux modestes, on apporte à la magistrature un éclairage très précieux.

Actu-Juridique : Le sort des étudiants vous inquiète ?

Youssef Badr : Ils traversent une période lunaire depuis des années. Depuis la mise en place d’une sélection en master, la fac est devenue terriblement concurrentielle. Les étudiants voient leur collègue devenir leur concurrent. Certains vivent loin de chez eux, dans une grande solitude. Beaucoup ont perdu leurs emplois étudiants pendant le confinement. Des étudiants font aujourd’hui la queue pour se nourrir ! Quel espoir, quel avenir leur propose-t-on ? Si j’avais 20 ans aujourd’hui, je serais effrayé. Alors oui, je pense qu’on leur demande beaucoup. Trop. À 18 ans, on a le droit d’être incertain, vulnérable, d’avoir des accidents de la vie, des revanches à prendre. Combien cela coûterait, par exemple, de rendre les repas gratuits pour les étudiants ? C’est dur d’avoir 20 ans en 2022. Il faut l’entendre.

Actu-Juridique : Quels conseils leur donnez-vous ?

Youssef Badr : Le premier est de beaucoup travailler. C’est la première des choses. Personnellement, j’ai parfois dû repousser mes limites physiques, pendant des années. Je leur dis d’être patients car ils récolteront le fruit de leur travail plusieurs années après. Je leur dis que ça va être un parcours d’embûches, mais aussi qu’ils ne doivent se mettre aucune barrière. Ce n’est pas qu’une formule. Si je l’ai fait, ils peuvent le faire aussi.

Actu-Juridique : Et sur l’échec ?

Youssef Badr : L’échec fait partie du parcours et on ne le dit pas aux étudiants. Les professeurs qui leur enseignent le droit ont tous probablement échoué avant eux. Moi, je me prenais des 5/20 en droit fiscal, matière pour laquelle je n’avais aucune affinité. Un parcours linéaire n’a aucun intérêt. Ce n’est pas cela qui vous forme, ni en tant qu’adulte ni en tant que magistrat. Échouer et analyser ce qui n’a pas marché, voilà qui permet d’aller de l’avant. Il ne faut pas vivre l’échec comme une fin mais chercher à comprendre ce qu’on a raté. Accompagner l’échec est aussi le rôle des mentors. L’an dernier, j’accompagnais un étudiant hyper méritant qui préparait les concours de Sciences Po. Il n’a pas été pris à l’oral, alors qu’on l’avait énormément préparé. J’étais sûr qu’il l’aurait. L’échec a été terrible pour moi aussi. Cela ne l’a pas empêché de tracer sa route et de travailler dans le cabinet du secrétaire d’État chargé de la Protection de l’enfance sur la mission des 1 000 premiers jours de l’enfant. Je suis sûr qu’il fera de grandes choses. J’ai six filleuls aujourd’hui, que je suis depuis le début de leurs études. Je pense que certains intègreront l’Institut national du service public (institut qui a remplacé l’ENA). Ce qui me ferait vraiment plaisir, c’est de voir les étudiants de la deuxième année à l’IUT Villetaneuse à l’ENM dans 5 ans.

Actu-Juridique : Le métier de magistrat n’est cependant pas facile aujourd’hui, comme le montre la tribune des 3 000… Qu’en pensez-vous ?

Youssef Badr : J’ai signé cette tribune sans hésiter car je me suis souvent plaint du manque de moyens lorsque j’étais en juridiction. Mais même exercé dans des conditions dégradées, cela reste un métier magnifique. Vous avez la vie des gens entre vos mains, vous avez un pouvoir de décision. Je n’oublie jamais la chance que j’ai d’être magistrat.

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