« La masculinité est un facteur central des violences conjugales »

Publié le 02/11/2020 - mis à jour le 03/11/2020 à 11H02

Longtemps point aveugle de la lutte contre les violences conjugales, la prise en charge des auteurs apparaît aujourd’hui comme une priorité. Suite aux rélexions initiées par le Grenelle organisé en 2019, plusieurs centres vont voir le jour pour les accueillir. Ce sujet s’impose aussi dans le domaine de la recherche. Le sociologue Éric Macé, chercheur au centre Émile-Durkheim de l’université de Bordeaux, a lancé une étude pour mieux connaître ces auteurs de violences et comprendre les ressorts de leurs actions. Il invite à une approche de genre de ces faits de violence et à questionner la construction de la masculinité.

Les Petites Affiches : Vous travaillez sur les auteurs de violences conjugales. Quelle est l’origine de ces travaux ?

Éric Macé : C’est un projet conçu avant le Grenelle contre les violences conjugales. Je travaille beaucoup sur les questions de rapport de genre. Au printemps 2019, une de mes doctorantes avait entamé une étude comparée sur la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France et en Suède. Elle allait soutenir sa thèse et ressentait une certaine frustration de ne pas avoir suffisamment travaillé la question des auteurs eux-mêmes. C’est un angle mort des politiques publiques et de la recherche. J’ai profité d’un appel d’offre de la Mission de recherche droit et justice, lancée en mai 2019 par le ministère de la Justice. Je leur ai proposé d’analyser les parcours des auteurs et ils ont accepté, avec enthousiasme, de financer la recherche. Elle est également co-financée par la région Nouvelle-Aquitaine.

LPA : Pourquoi ce sujet est-il un angle mort ?

É.M. : La question des violences contre les partenaires intimes – selon l’appellation internationale, les Français étant les seuls à parler de violences conjugales – est l’une des premières questions à avoir été mise sur l’agenda féministe. Elles ont voulu mettre l’accent sur la dénonciation des violences. Elles ont mis en avant la nécessité d’une politique vigoureuse pour que les victimes soient mieux accueillies dans les commissariats, se sont battues pour que la justice traite mieux ces affaires et disposent pour cela d’un solide arsenal législatif et pénal. Le terrain était donc occupé par une approche féministe qui, évidemment, s’intéressait avant tout aux victimes. Comme pour le viol, il est apparu fondamental de politiser ces affaires. Le résultat est que les auteurs ont été pris en compte par le biais de la réponse pénale et de la répression judiciaire. Ils n’ont pas fait l’objet d’autres politiques publiques.

Quand le Grenelle de la lutte contre les violences conjugales a démarré, il n’était pas question des auteurs. Mais à la suite de la visite d’un centre de responsabilisation des auteurs, Marlène Schiappa a compris qu’il fallait s’occuper des auteurs si on voulait prévenir la récidive. Cela a été un tournant. On s’est mis à s’intéresser aux auteurs, pas simplement comme des hommes pénalement condamnables qu’il fallait sanctionner, mais aussi comme des personnes dont il fallait comprendre les ressorts et les logiques d’action. La conversion de Marlène Schiappa est intéressante. Elle était très représentative d’une approche féministe, très indignée mais peu informée. Elle considérait que ces violences étaient une expression du patriarcat et que la seule réponse possible concernant ces hommes, agents du patriarcat, était la sanction pénale. Elle a finalement compris qu’on n’irait pas très loin comme ça.

LPA : Et dans le domaine de la recherche ?

É.M. : La question des masculinités est arrivée très tard comme sujet de recherche. Cela n’a pas été traité car cela n’apparaissait pas comme prioritaire. C’est progressivement que l’on s’est rendu compte que le genre ne concernait pas uniquement les femmes. Et que, si on voulait agir sur la réduction des violences, il fallait s’intéresser à ces auteurs de manière beaucoup plus importante. C’est essentiel si on veut prévenir la récidive.

LPA : Comment travaillez-vous ?

É.M. : J’ai monté une équipe de 10 personnes, comprenant des juristes, des psychologues, des démographes, des sociologues. L’essentiel de notre terrain de recherche se trouve dans la région Nouvelle-Aquitaine, mais nous n’excluons pas d’aller ailleurs en fonction des ouvertures de centres. Nous avons rencontré à Bordeaux, un grand nombre de personnes pour préparer notre terrain d’enquête sur les auteurs de violences conjugales. Les services de police que nous avons contacté ont tout de suite été enthousiastes. Ils ont ces auteurs sur les bras et voulaient pour eux une prise en charge autre que la sanction pénale. Depuis qu’il y a eu ce virage dans l’approche des auteurs, les injonctions gouvernementales émanant du ministère de l’Intérieur, sont devenues très importantes. On sent, sur le terrain, que c’est devenu une priorité pour l’agenda politique. Tout le monde se mobilise, il va y avoir de l’argent et des dispositifs mis en place sur ce sujet.

LPA : Sur quoi se basent vos travaux de recherche ?

É.M. : Nous travaillons principalement sur les récits des auteurs. Nous évoquons avec eux leur trajectoire biographique, leur identification personnelle, leur vision de la masculinité, leur socialisation genrée, la manière dont vivaient leurs parents, dont ils ont été éduqués. Et ensuite, nous analysons les raisons pour laquelle les négociations et disputes normales de la conjugalité se sont transformées en forme d’emprise à travers des violences psychologique, de la contrainte et de la brutalité physique. Il faut explorer avec eux les raisons pour lesquelles ils se sont mis à frapper leur compagne. Dans un deuxième temps, nous observons la manière dont ils sont pris en charge afin de voir si ces dimensions sont prises en compte ou non, si cela opère chez eux des déplacements cognitifs ou non. Enfin, nous analysons les profils sociodémographiques des auteurs car nous avons accès à des dossiers judiciaires en cours. Nous avons commencé ces entretiens en septembre et espérons présenter de premiers résultats à nos partenaires institutionnels d’ici un an.

LPA : Comment rencontrez-vous ces auteurs ?

É.M. : Nous passons du temps en immersion dans les services de police et de gendarmerie. Nous sommes avec eux pendant les week-ends et les gardes de nuit de police secours. Nous observons les procès en correctionnelle et aux assises. Nous voyons ce qui se dit et ce qui ne se dit pas de la dimension genrée de l’affaire. Nous assistons également à des stages de responsabilisation mis en place pour les auteurs de violences. À travers tous les intervenants qui les prennent en charge – les avocats, les policiers, les conseillers des services pénitentiaires d’insertion probatoire, les associations –, nous pouvons accéder à certains d’entre eux. Le SPIP de Gironde suit en ce moment 420 personnes. On a passé une convention avec eux et on devrait pouvoir faire une centaine d’entretiens par leur intermédiaire.

LPA : Y a-t-il un profil type des auteurs de violences conjugales ?

É.M. : Ces violences sont socialement massives. Les services de police et de gendarmerie en sont submergés, c’est leur quotidien ordinaire d’intervenir dans les couples. Ces affaires saturent les tribunaux correctionnels. C’est un fait social total, ce ne sont pas des conduites marginales de personnes déviantes. Les chiffres montrent que la distribution sociale est équivalente à celle de la population générale. Autrement dit, il n’y a pas de surdétermination liée à la classe sociale. Si on s’intéresse aux origines, autant qu’on puisse les connaître, il n’y a pas de surreprésentation des descendants de migrants. Les addictions et l’alcoolisme ne sont pas non plus des causes, mais favorisent les passages à l’acte. La question du profil sociodémographique ne mène à rien. Notre hypothèse est qu’il n’y a pas de particularisme et que la position sociale n’est pas déterminante. Nous semblent déterminantes, en revanche, les ruptures, les mises en précarité, les échecs personnels ou professionnels. Ces trajectoires qui vont à l’encontre d’une certaine idée, traditionnelle, de la masculinité, vont les rendre plus accessibles à ces formes de violence. Comme s’ils cherchaient à rétablir des scènes d’autorité dont ils sont dépossédés.

LPA : Contrairement à un certain discours féministe, vous refusez de dire que ces violences sont l’expression du patriarcat…

É.M. : Le patriarcat est une forme historique précise, reposant sur l’inégalité entre homme et femme. De ce point de vue, nous ne vivons plus dans des sociétés patriarcales. Nos sociétés sont au contraire totalement égalitaires du point de vue du droit. Ces violences ne sont pas l’expression du patriarcat mais au contraire de la crise de ces modèles patriarcaux, devenus inacceptables. Parce qu’il y a une égalisation des conditions de vie, des attendus égalitaires, la vie conjugale devient compliquée, car faite de compromis et de concessions. La conjugalité est intrinsèquement conflictuelle. Pour certains garçons qui n’ont pas été élevés comme ça, cela n’a rien d’évident. Car si nous n’évoluons plus dans un système patriarcal, nous sommes en revanche héritiers de certains de ses schémas. Nous continuons d’élever garçons et filles différemment, d’amener les jeunes garçons à s’identifier à certaines formes de masculinité. Il y a un continuum entre cette différence de socialisation des garçons et des filles et les violences dans les sphères domestiques. Ces auteurs de violence pourraient éventuellement se comporter de manière attendue lorsqu’ils sont confrontés à des attendus égalitaires, des situations où il va falloir négocier, où il faut être capable de contrôler ses émotions. Mais certains vivent des situations de crise liées à des échecs personnels ou à une précarisation professionnelle et vont mobiliser des formes d’autorité, de masculinité, pour tenter de s’imposer. La masculinité devient un facteur explicatif central.

LPA : Ces violences seraient donc l’expression d’une crise de la masculinité ?

É.M. : Ces violences sur le partenaire sont le fait des hommes à 80 %. Parmi celles qui sont commises par des femmes, la moitié le sont en réponse à des violences dont elles sont victimes. On peut donc dire que seules 10 % des violences sont commises par des femmes. Il faut les penser à travers une approche de genre. Mais l’expression « crise de la masculinité » ne veut rien dire. La masculinité, c’est la manière dont on définit le masculin. Aujourd’hui, il y a de nouvelles normes et nuances de masculinité. Les masculinités non virilistes et féministes sont hyper valorisées. Ce qui est en crise, c’est une certaine forme de masculinité, certaines conduites masculines, l’identification des hommes à certains modèles. Tous ceux qui interviennent auprès des auteurs savent que cela engage la masculinité. Pourtant, ce biais de genre de la violence a été occulté en France. Ce n’est pas le cas dans les pays les plus avancés, tels que l’Allemagne ou au Québec. Ces faits s’inscrivent dans des rapports de genre contemporains.

LPA : La fin du patriarcat aurait accru les violences ?

É.M. : Il n’y a pas une recrudescence de ces violences, mais elles prennent des formes et des significations différentes. La violence patriarcale est liée à l’arbitraire du masculin dans une conjugalité obligatoire. Aujourd’hui, l’individu n’est plus enfermé : le mariage, la sexualité, la vie conjugale, la parentalité sont devenus optionnels. Plus personne n’a à tenir un rôle, un statut. Vivre en couple aujourd’hui suppose au contraire l’égalité, la négociation, le compromis. La violence apparaît comme un recours qui permet de faire l’économie des négociations en rétablissant l’asymétrie des rapports homme-femme qui aujourd’hui n’a plus cours. On comprend pourquoi la moitié de ces violences sont liées à une séparation. Au fond, les hommes se rendent compte que leur compagne ne leur appartient pas, qu’elle a sa vie et n’est pas dépendante d’eux. Ils peuvent être quittés. On est clairement sur des ressorts qui ne sont pas patriarcaux. C’est précisément parce qu’ils ne peuvent plus s’adosser sur le patriarcat pour faire prévaloir leur pouvoir et leur autorité qu’ils vont mobiliser des formes de violences pour faire valoir ce pouvoir.

LPA : Vous dites qu’il faut comprendre « les bonnes raisons » de leurs passages à l’acte…

É.M. : Il ne faut évidemment pas prendre ce terme de « bonnes raisons » au sens moral mais au sens sociologique. C’est de la méthode sociologique de base. Quand on veut comprendre des comportements, il faut s’intéresser avec les acteurs qui ont ces comportements à leurs « bonnes raisons », c’est-à-dire aux ressorts ou aux logiques d’actions, qu’ils mettent en avant pour justifier ou interpréter leurs actes. Cela peut donner sens à la manière dont ces hommes raisonnent en fonction des situation dans lesquelles ils sont. Nous n’avons pas affaire à des profils psychopathologiques. Ces derniers, ultraminoritaires, concernent moins de 10 % des cas. Il se passe des choses qu’on peut expliquer sociologiquement. Même si tous les hommes ne sont pas violents, tous ont été socialisés à travers des formes qui, à un moment, peuvent permettre de mobiliser la violence pour résoudre des situations compliquées.

LPA : Qu’est-ce que cela change d’aborder ces faits par le biais du genre ?

É.M. : Aujourd’hui, la majorité de ces auteurs de violence sont dans un déni total. Ils ne comprennent pas pourquoi on les a arrêtés, pourquoi ils sont en processus judiciaire. Beaucoup se taisent. Ceux qui parlent vous disent que ce n’était pas vraiment des violences, ou qu’elles ne sont pas si importantes que cela. Voire que ce sont eux qui sont victimes de leur compagne et des juges, de sexe féminin, qui les condamnent. La plupart des stages de responsabilisation ont pour mission de les faire sortir de ce déni et de les conduire à reconnaître que quelque chose ne va pas chez eux, au lieu de se poser comme victime. Une fois qu’on a dit ça, quelles sont les ressources pour aller plus loin ? Notre hypothèse est que parmi les ressources, il y a la réflexivité sur les questions de masculinité. Jusqu’à présent, il n’y a pas d’approche de genre dans les dispositifs pénaux alors que cela a fait ses preuves au Canada et en Espagne. On pense que c’est un point d’appui qui permettrait de prévenir la récidive beaucoup mieux qu’on ne le fait jusqu’à présent.

Si on veut agir sur la prévention et la récidive, il faut savoir quels sont les enjeux, de la même manière que si on veut prévenir le viol, cela passe par des formes d’éducation à la sexualité, de prévention et sensibilisation au machisme ordinaire, par exemple les réflexions sur l’aménagement des cours d’école, qui laissent le centre aux garçons et laissent les filles sur les côtés. C’est tout ce continuum qui est engagé dans ces affaires-là.

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Référence : LPA 02 Nov. 2020, n° 157c9, p.3

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