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Faire danser et parler les territoires d’Île-de-France

Publié le 03/10/2022 - mis à jour le 24/11/2022 à 19H22
Danse, groupe
KAMPUS/AdobeStock

En juin ont présentés trois spectacles de danse, à Romainville (Seine-Saint-Denis), Brétigny-sur-Orge et Chamarande (Essonne), issus de mois de travail en résidence en complicité avec les habitants et leurs souvenirs. Le but : raconter intimement et avec poésie les gens des terres, les légendes des territoires. Retour d’expériences.

Lionel Hoche a 58 ans. Ce natif de Thiais (94), qui a fait ses premiers pas de danse à Dammartin en Goële, au fin fond de la Seine-et-Marne, avant de gagner l’Opéra de Paris, a connu les scènes du monde entier. Les Pays-Bas, Rome, Budapest, Israël, Japon, Canada… Le chorégraphe a pu apprécier la relation si particulière des gens avec la danse. En 1992, il lance sa compagnie parisienne MéMé BaNjo, avec le désir d’allier sa passion pour la danse à une véritable dimension sociologique.

Et c’est bien en Île-de-France qu’il pose ses valises, ses micros et ses chaussons de danse. Son travail de création et de sensibilisation s’articule à partir de résidences sur différents territoires : à la Maison de la musique de Nanterre (2005-2008), à l’Opéra de Massy (2010-2013), au Centre des arts d’Enghien-les-Bains (2013-2016), à Villetaneuse et Pierrefitte-sur-Seine (2015-2018). En 2019, la compagnie travaille à la Mission Danse de Saint-Quentin-en-Yvelines, à la Commanderie des Templiers à Élancourt, et au Conservatoire à rayonnement départemental d’Argenteuil.

« J’ai pris des chemins de traverse pour cumuler des expériences, des façons de voir, c’est dans la pluralité qu’on est le plus riche (amener techniques vocales de théâtre et de croiser des publics divers et variés pour rendre perméable et jouable ce qu’on produit en tant qu’artistes) », nous explique-t-il. Loin d’être un chorégraphe dictatorial, il a à cœur de laisser aux danseurs une certaine liberté dans l’interprétation. L’interactivité, c’est son truc. Et c’est dans le cadre de résidences en Île-de-France, que cette interactivité est poussée à son paroxysme.

Un ballet francilien par les Franciliens

Dans Les gens de Brétigny /Chamarande ou Romainville, la scénographie, les chorégraphies du spectacle ont été composés avec la musique du territoire, les souvenirs et les perceptions glanés auprès des habitants et des troupes d’amateurs locales. « Cela fait très longtemps qu’avec la compagnie nous pratiquons des résidences longues sur des territoires qui nous obligent à trouver des manières transversales pour fabriquer des choses en commun et réunir des publics éloignés. Et il y a quelques années, je me suis dit qu’il serait intéressant d’aller plus loin et de faire une proposition sur scène avec ce type de publics, pas juste l’expérience de terrain sur des territoires, mais d’aller jusqu’au bout ». Son but cette fois, au-delà de capter de la matière créative auprès des habitants, les mettre à contribution comme une respiration après une pandémie qui a enfermé chacun chez soi. Une fête des voisins sur scène, en somme.

« Faire parler et faire entrer dans la danse les habitants, afin d’éclairer leur histoire et celle de leur territoire de l’intérieur, quitte à jouer sur le terrain d’un onirisme dépassant le réel et le plausible et provoquer des glissements de terrain intempestifs et poétiques », explique le chorégraphe. Pendant toute une saison (de 6 à 8 mois), la troupe composée d’une vingtaine de personnes a travaillé avec des groupes, menés des interviews auprès des publics de toutes les générations pour connaître leurs relations à leur ville, à leur quartier, aux monuments notables aux légendes locales. « Chacun a donné ses petites touches humaines sur l’histoire collective, on essaie de mixer les expériences les temporalités et les endroits en apparence anodins se chargent poétiquement, toute cette matière permet de percevoir un climat onirique et politique sur les lieux. Cette saga a pour vocation de faire surgir le circuit court au niveau humain. En s’appuyant sur les forces vives d’un territoire particulier, il s’agira de faire parler sa géographie et son histoire par le truchement de ses acteurs, habitants, anciens et jeunes. Faire dialoguer les époques, les générations et écrire une légende en mouvement, sur un territoire en particulier… La danse et la parole s’uniront pour poétiser plus avant le lieu que nous occupons, l’endroit familier que nous traversons sans cesse, l’espace où nous vivons ».

Ils ont donc étudié pendant plusieurs mois, la topographie des endroits, l’étude des lieux emblématiques ou symboliques qui peuvent devenir le cadre, le décor de l’histoire racontée. Même chose pour les figures locales, les légendes, les personnages ou les événements qui se sont produits au fil des années et qui peuvent nourrir l’intrigue. Des photos, des films ont été collectés auprès des habitants pour être projetés sur scènes.

Un collage géant

« On a posé des questions aux habitants de tous âges, il y a toutes sortes de profils. On leur pose des questions personnelles sur eux-mêmes, leurs vies sur le territoire, ce qui a changé, ce qu’ils voudraient voir changer… Ce qui en ressort est toujours à peu près la même chose, les gens demandent moins de constructions et plus d’espace verts. À Brétigny, par exemple, les habitants ont focalisé leur attention sur la bétonisation mais aussi sur le manque de liens entre les habitants, sur le fait que les classes sociales soient si séparées, hermétiques. On essaie aussi de les faire aller vers le rêve, on leur demande d’imaginer des choses, ce que pourrait être la légende du coin… ce qui n’est pas évident car on nous apprend à être pratiques et terre à terre, l’imaginaire est très bridé. Dans nos journées laborieuses, l’endroit de l’imaginaire de l’invention n’est pas très exploité », s’attriste le poète Lionel Hoche.

Chaque représentation était donc un savant mélange de danse, de vidéos de photomontage qui se superposaient pour donner aux spectateurs une perception toute nouvelle de son cadre de vie. Une bonne centaine de personnes ont été mises à contribution dans chaque lieu de résidence. « À Romainville, on a une résidence avec le Pavillon et on présente plusieurs spectacles au cours de la saison. Au théâtre Brétigny, qui chapeaute le projet sur l’Essonne, on travaille avec six villes du département, six troupes d’amateurs… c’est un gros travail de coordination, de recherche de partenariats ». Après Brétigny, Romainville et Chamarande, le concept “les gens de” gagnera la saison prochaine la ville d’Enghien-les-Bains et de Roubaix, avant, qui sait de se retrouver aux quatre coins de la France, ce qui réjouit son créateur. « Nous avons créé le spectacle avec l’ambition qu’il puisse s’exporter partout ».

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