Paris (75)

Au Panthéon, l’abolition, un combat capital

Publié le 02/11/2021 - mis à jour le 02/11/2021 à 10H19

Affiche de l'exposition la peine de mort un combat capital

En ce mois d’octobre 2021, la France célèbre le quarantième anniversaire de la loi de 1981 abolissant la peine de mort. Au Panthéon, une belle exposition organisée par le ministère de la Justice, en partenariat avec le centre des monuments nationaux, rend compte de l’histoire de ce combat sur plusieurs siècles.

Sous les ors du Panthéon, l’exposition est sobre et efficace. Elle est l’œuvre de Corinne Koch et Emmanuelle François, deux fonctionnaires du ministère de la Justice qui, depuis plus de deux ans, ont rassemblé documents d’archives, témoignages, dessins, textes de lois. « Nous voulons faire découvrir à tous, et particulièrement aux plus jeunes, cette évolution fondamentale de la démocratie », ont-elles expliqué aux journalistes, venus en nombre visiter l’exposition la veille de son ouverture au public.

Sa grande qualité est de rappeler que l’abolition est un combat collectif, long de plusieurs siècles. Si la postérité a retenu l’avocat et ancien garde des Sceaux, Robert Badinter, comme figure majeure de l’abolition en France, l’exposition rappelle que celui-ci a inscrit ses pas dans ceux de militants plus ou moins connus : Cesare Beccaria, Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, Victor Hugo, Albert Camus. L’événement du Panthéon leur fait la part belle et montre aussi que ce combat n’a pas été un processus linéaire. Si les idées abolitionnistes progressaient quand la société était apaisée, elles refluaient à la faveur des tempêtes sociales ou des faits divers sordides.

Ayant à cœur de faire une exposition « grand public » et « pédagogique », les deux femmes ont opté pour un déroulé chronologique et donné au parcours une « forte connotation audiovisuelle ». « Nous voulions donner une atmosphère, faire entendre les voix des abolitionnistes mais aussi celles des rétentionnistes : la presse et l’opinion publique », a expliqué Corinne Koch. « Raconter le combat hier, aujourd’hui et demain était un parti pris », a précisé Emmanuelle François.

Avant de rentrer dans le vif du combat pour l’abolition, les deux femmes ont dit un mot de la naissance de la peine capitale. Celle-ci remonterait à l’an 1750 av. J.-C., quand le roi de Babylone l’a inscrite dans une loi gravée sur une pierre basalte. L’essentiel de l’exposition court de l’Ancien Régime à la loi du 9 octobre 1981. De la peine de mort sous l’Ancien Régime, on apprend qu’elle était appliquée à plus d’une centaine de crimes, et donnait lieu à un véritable spectacle. Le châtiment se veut alors exemplaire. Tortures et exécutions sont perpétrées en place publique, pour l’exemple. La peine de mort change de modalités selon le statut des citoyens. Les nobles sont décapités à l’épée ou à la hache, les roturiers sont pendus. Les régicides sont écartelés. Une gravure rend compte de l’écartèlement par quatre chevaux de Ravaillac, l’assassin du roi Henri IV.

L’exposition fait redécouvrir la figure de Cesare Beccaria, juriste italien et premier abolitionniste. En 1764, à 26 ans, il s’intéresse pour la première fois à la peine capitale dans son traité intitulé : Des délits et des peines. « La peine de mort est encore un mal pour la société, par l’exemple d’atrocité qu’elle donne », écrit-il. Son texte connaît le succès auprès des philosophes des Lumières. « C’est une époque où la philosophie prend le pas et propose de remplacer le religieux », restitue Corine Koch. La peine capitale est remise en cause, Louis XVI la supprime pour le crime de désertion.

Pendant la Révolution, la France est la première nation à débattre de la peine de mort. Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau incarne le combat. En mai 1791, soutenu par Robespierre, il porte devant l’Assemblée constituante un projet de Code pénal qui remplacerait la peine de mort par une peine d’emprisonnement. Les débats sont vifs, les arguments des abolitionnistes et des rétentionnistes se mettent en place. Les premiers réprouvent un châtiment inutile, les seconds y voient une peine exemplaire et dissuasive. Ces arguments traverseront le débat jusqu’à l’abolition. « Pendant ces deux cents ans, le combat pour l’abolition progresse dans les moments calmes et régresse dans les périodes de tempête », expliquent les commissaires.

C’est également pendant la Révolution qu’apparaît la guillotine. Paradoxalement, elle doit son nom à un député qui se prétend abolitionniste : Joseph-Ignace Guillotin. À défaut d’imposer l’abolition, celui-ci obtiendra que tout le monde soit exécuté de la même manière, et le plus rapidement possible. La guillotine, dit-il, est un progrès. L’Assemblée constituante décrète en 1791 que « tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

Les deux commissaires se permettent quelques digressions plus triviales. On apprend ainsi que la guillotine avait de nombreux surnoms : « la cravate à capet », « la veuve », « le rasoir national ». Que les bourreaux vivaient en dehors de la société, et fonctionnaient comme des dynasties. Les enfants de bourreaux pouvaient assister aux exécutions dès l’âge de 7 ans et assister leur père à partir de leur dixième anniversaire. Les fils de bourreaux se mariaient avec des filles de bourreaux. Des dessins d’exécutions et des chants révolutionnaires exposés montrent la place des exécutions dans la société.

Au XIXe siècle, c’est un écrivain qui reprend le flambeau du combat pour l’abolition. Victor Hugo n’a que 26 ans lorsqu’il publie anonymement en 1829 Le dernier jour d’un condamné à mort, vibrant plaidoyer retraçant la vie d’un homme de sa condamnation à son exécution, sans que l’on ne sache jamais ce qui lui est reproché. La peine capitale sera dès lors le thème de tous ses récits. L’exposition fait la part belle à la figure du député-écrivain, dont sont montrés, en plus des extraits de romans, des dessins beaux et sombres.

Les commissaires rappellent qu’il ne manquera jamais une occasion de dénoncer les exécutions. Lorsque celles-ci sont déplacées de la place de grève aux faubourgs de Paris, il écrit ainsi : « Nous revenons au temps des exécutions secrètes. On a peur. On est lâches » !

À partir de 1832, les exécutions ont lieu loin du centre de Paris. Une note de l’époque de la préfecture du département de la Seine précise qu’il s’agit d’éviter les « débordements ». Les exécutions n’auront plus lieu sur la place de grève mais sur les faubourgs. Les condamnés y seront transportés en voiture fermée. En 1848, la société débat de l’abolition en matière politique. Bientôt, les opposants ne sont plus condamnés à mort. Victor Hugo n’arrive pas à imposer l’abolition pour tous.

Avec le début du XXe siècle renaît l’espoir d’une abolition totale. Farouche opposant à la peine capitale, le président Armand Fallières, élu en 1906, gracie tous les condamnés. Une dynamique interrompue par le viol et le meurtre d’une petite fille par Albert Soleilland en 1907. Cette affaire sordide relance le débat. Une campagne « rétentionniste » est menée par la presse. Sur les murs, les pages exposées du Petit parisien, journal partisan de la peine de mort, témoigne de la vigueur du débat. Ce contexte torpille le projet de loi abolitionniste défendu par Aristide Briand et Jean Jaurès en 1908.

Au XXe siècle, la peine de mort perdure mais elle fait honte. Le président, Édouard Daladier, fait voter un décret pour mettre fin aux exécutions publiques. Celles-ci auront lieu désormais dans l’enceinte des prisons. Entre les deux guerres, comme dans toutes les périodes troublées, les condamnations repartent à la hausse.

Avant que Robert Badinter n’entre en scène, deux figures le précédent dans la seconde moitié du vingtième siècle. Albert Camus évoque la peine capitale dans tous ses écrits. « La peine de mort sanctionne mais elle ne prévient rien », écrit le journaliste écrivain dans ses Réflexions sur la guillotine en 1957. Albert Naud, un autre journaliste, également résistant et avocat rejoint la cause de l’abolition. « Je m’efforcerai de faire admettre à mes semblables que la peine de mort est une fausse sécurité », déclare-t-il en 1967.

L’affaire Bontems, qui voit Robert Badinter entrer en scène, arrive à mi-parcours. Elle éclate au début du mandat de Georges Pompidou, président libéral et moderne, sur lequel misaient les abolitionnistes. En septembre 1971, deux détenus de la prison de Clairveaux, Claude Buffet et Roger Bontems, prennent en otage une infirmière et un gardien de la prison. Ils périront avant que l’assaut ne soit donné. Alors que Buffet revendique les assassinats, Bontems nie les avoir tué. Une lettre écrite de la main de ce dernier est d’ailleurs exposée. Il s’adresse à ses parents pour leur dire qu’il « n’a pas de sang sur les mains ». Bontems, défendu par Robert Badinter, sera, comme Claude Buffet, guillotiné en 1972. L’exécution transforme l’avocat en militant de l’abolition. Robert Badinter prend l’engagement de défendre chaque personne qui risque sa tête.

De l’affaire Bontems, on glisse à l’affaire Ranucci, en juin 1974. Ce jeune homme est accusé du meurtre d’une petite fille, Marie-Dolorès Rambla. Il commence par avouer avoir commis ce crime, avant de clamer son innocence. Affiches de films, extraits de journaux, viennent là encore montrer l’importance de l’affaire Ranucci dans l’opinion. Le débat gagne même la chanson française, Michel Sardou s’illustrant en 1976 avec Je suis pour, hymne pour la peine de mort, quand Julien Clerc, deux ans plus tard, défend l’abolition avec L’Assassin assassiné.

Les commissaires reviennent sur le procès de Patrick Henry, moment incontournable de ce long combat. Robert Badinter est l’avocat du meurtrier d’enfant. Un homme qui ne manifeste pas l’ombre d’un regret. « Robert Badinter décide donc de laisser l’histoire de son client de côté et de défendre, à sa place, une cause : celle de l’abolition », explique Emmanuelle François. Par ce glissement habile, le procès de Patrick Henry devient celui de la peine de mort.

Des unes de journaux, des extraits de journaux télévisés et radiophoniques viennent rappeler les engagements pris par le président François Mitterand, en campagne pour l’élection présidentielle de 1981. « Il s’était engagé à abolir la peine de mort alors même que les sondages montraient que les Français étaient pour la peine de mort », souligne Emmanuelle François. Le candidat socialiste devient président et fait de Robert Badinter son garde des Sceaux. Les condamnations repartent curieusement à la hausse, les cours d’assises prononçant d’autant plus facilement cette peine qu’elle semble en sursis. Badinter convainc le président que la loi sur l’abolition doit être examinée en urgence, avant la rentrée des cours d’assises en octobre.

À la fin de l’exposition, un demi cercle rouge forme une petite enceinte sur laquelle on peut prendre place pour observer le discours prononcé par Robert Badinter à l’Assemblée nationale. « Cette justice d’élimination, cette justice d’angoisse et de mort, décidée avec sa large part de hasard, nous la refusons, parce qu’elle est pour nous l’anti-justice », tonne l’avocat d’une voix de stentor. Sous la coupole du Panthéon, les mots prennent toute leur place après ce voyage dans deux siècles de combat.

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