Paris (75)

Caroline Varlet-Angove : « Il y a clairement de la place sur le marché pour des jeunes qui veulent devenir avocat en droit rural » !

Publié le 17/06/2022 - mis à jour le 17/06/2022 à 10H08

Me Caroline Varlet-Angove est inscrite au barreau de Paris depuis 2004 et a créé son propre cabinet en 2019, composé d’une collaboratrice et d’une secrétaire. Après Paris, Caroline Varlet-Angove a repris le cabinet d’un confrère parti à la retraite à Compiègne (Oise), sur ses terres natales. Spécialisée en droit rural, Caroline Varlet-Angove regrette de ne pas voir plus de jeunes confrères et consœurs choisir cette voie qui ne manque pourtant pas d’opportunités.

Actu-Juridique : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Caroline Varlet-Angove : Je suis devenue avocate par défaut. Au lycée, je n’avais pas d’idées précises de ce que je voulais faire alors j’ai choisi les études les plus larges possibles après mon bac S. Je me suis orientée vers une classe préparatoire à l’ENS Cachan en droit et en économie. Je savais que je ne voulais pas être professeure de droit mais ça me permettait potentiellement de préparer Sciences Po et d’être inscrite à la fac de droit en parallèle, Paris I-Panthéon-Sorbonne. Je n’ai pas eu Sciences Po ni l’ENS et j’ai continué en L3 Droit sans avoir d’idées préconçues. Au moment du troisième cycle, Paris I-Panthéon Sorbonne proposait un DESS en droit de l’agriculture et des filières agroalimentaires. J’hésitais avec un DEA de droit privé général…

A. J. : Pourquoi le droit rural en particulier ?

C. V.-A. : Je suis issue du milieu agricole : fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. J’ai vu mon père confronté à des problèmes de droit rural et à un avocat qui n’y connaissait rien ! C’est toujours une mauvaise idée de prendre un dossier sans compétence. Le droit rural a donc été un mouvement naturel. Je finissais mes études avec cette formation très spécialisée avec une question concrète : quel métier vais-je faire ? On peut être juriste. Beaucoup de postes existent dans les syndicats, les chambres d’agriculture ou dans des cabinets d’expertise comptable, par exemple. Après un stage en chambre d’agriculture, j’ai trouvé que c’était trop proche de l’administration, ça ne me convenait pas. L’avocature, pourquoi pas, bien que prendre la parole en public me liquéfiait. C’est d’ailleurs pour ça que je ne m’autorisais pas cette profession. J’ai finalement eu le CAPA et j’ai prêté serment en janvier 2004.

A. J. : Comment s’est passée votre première expérience professionnelle ?

C. V.-A. : Dans le cadre de ma formation, j’ai fait un stage dans un cabinet parisien dans lequel j’ai été engagée pendant quinze ans. Jusqu’en 2011 j’étais collaboratrice, puis associée à partir de 2012. J’en suis partie en 2019 pour monter ma propre structure. À mon arrivée, le cabinet venait de racheter la clientèle d’un confrère décédé. Donc ma tâche a été de reprendre dossier par dossier et de faire des fiches de résumé. C’était à la fois fastidieux et hyperintéressant parce que c’était à moi d’expliquer à mes patrons où on en était, les délais, ce qu’il fallait faire. Les dossiers que j’ai abordés, ce sont des dossiers classiques que je traite toujours, notamment les litiges entre bailleurs et preneurs, litiges entre associés, etc.

A. J. : Votre lien avec l’agriculture est-il un atout ?

C. V.-A. : Les gens arrivent soit un peu par hasard dans cette spécialité, soit parce qu’ils connaissent déjà le milieu agricole. Quand on exerce c’est un atout de connaître ce milieu. Je pense que si je n’étais pas issue du milieu agricole, je ne serais jamais arrivée à cette spécialité. Je sais distinguer une betterave à sucre d’un épi de maïs, je sais quand les agriculteurs sèment, quand ils récoltent : les clients apprécient qu’on connaisse leur métier, leurs contraintes. J’ai le souvenir d’un monsieur, chez qui j’avais rendez-vous et il me disait : « Si vous voulez je vous montre ce qu’est une moissonneuse-batteuse. » Je lui ai répondu que je connaissais parfaitement ! Ça permet aussi de démythifier l’image de l’avocate parisienne qui ne connaît rien à l’agriculture !

A. J. : Paris et droit rural ne semblent pas forcément aller de soi. Comment a été motivé votre choix ?

C. V.-A. : Quand je dis droit rural, on ne sait pas toujours de quoi je parle. Pour schématiser, je parle plutôt de « droit de la campagne ». Souvent on me dit qu’à part les vignes de Montmartre et les Champs Élysées, on ne voit pas bien ce qu’il y a à faire à Paris… En fait, je travaille dans toute la France, même si l’agriculture est vivante et prospère en Île-de-France et dans le bassin parisien. De manière peut-être un peu naïve, certaines personnes préfèrent un avocat parisien estimant qu’il saura mieux, ce qui n’est absolument pas fondé à mon avis. J’ai bien conscience que mentionné Paris et le droit rural cela peut paraître paradoxal, mais c’est l’exercice à Paris qui me permet de ne faire que du droit rural et de travailler partout en France…

A. J. : Avez-vous d’autres spécialités ?

C. V.-A. : Je ne fais que du droit rural. La spécialisation existe et j’ai passé l’examen début 2010. Mais le droit rural peut s’entendre au sens large : je fais du droit des successions quand sont en jeu des biens ruraux, ou je traite des problèmes de servitude de passage, qui relèvent du droit civil. Je fais tout ce qui touche à la campagne, y compris du droit forestier.

A. J. : Avez-vous d’autres engagements au sein de la profession ?

C. V.-A. : Je fais partie de deux associations : l’Association française de droit rural dont je préside la section Île-de-France, affiliée au barreau de Paris. C’est une association nationale avec une section par région. Chaque section a son organisation, ses manifestations, ses réunions. L’association nationale organise un congrès tous les ans et le prochain se tiendra à Toulouse sur le thème de l’eau. L’AFDR s’adresse à toute personne qui s’intéresse au droit rural. Cela peut être des journalistes, des notaires, des parlementaires, des experts-comptables, etc. Je fais également partie de l’association ANAVOR, Association nationale des avocats à vocation rurale, plus confidentielle et qui tient à rester conviviale. Elle organise aussi chaque année des formations.

A. J. : L’agriculture urbaine, qui se développe dans les grandes métropoles comme Paris, modifie-t-elle votre activité ?

C. V.-A. : L’agriculture urbaine est extrêmement marginale en termes de chiffre d’affaires et de surface. On ne voit donc pas encore d’évolution marquée de ce point de vue. En revanche, il y a des évolutions par rapport aux sociétés du secteur de l’énergie renouvelable confrontées à des problématiques d’ordre foncier, ou des partenariats avec des agriculteurs. Ça n’existait pas il y a dix-huit ans.

A. J. : Le Covid a-t-il eu un impact sur votre activité ?

C. V.-A. : Non, les agriculteurs ont continué à travailler pendant le confinement. Cependant, ce n’est pas tout à fait nouveau mais les agriculteurs, en tant que chefs d’entreprise, sont confrontés à des problématiques juridiques croissantes : permis de construire, droit de l’urbanisme, zones agricoles… Les aides de la PAC ont des réglementations de plus en plus obscures. On note aussi une forte immixtion du droit de l’environnement. Les agriculteurs y sont de plus en plus confrontés avec des réglementations qui s’imposent à eux et les contraignent dans leur activité. On commence à parler de compensation carbone mais pour le moment le droit de l’environnement est plutôt une contrainte qu’une opportunité. Par exemple, on a vu apparaître il y a deux ans les ZNT autour des zones habitées. Cela pose question : quand on paye un fermage sur la totalité de la parcelle mais que sur une partie vous ne pouvez pas épandre et donc ne pas avoir les mêmes rendements, ça vient bouleverser les habitudes.

A. J. : Est-ce positif ou négatif ?

C. V.-A. : La contrainte est employée pour modifier les habitudes. Je pense que le droit vient essayer de contraindre les exploitants agricoles à modifier les usages. Ce qui est globalement mal vécu. Sur la compensation carbone, si les agriculteurs ou les propriétaires fonciers arrivent à la monnayer dans leur sol, ce sera une opportunité économique, et là le droit vient plutôt après la pratique. On va être obligé de créer du droit pour répondre à ces activités.

A. J. : Quelles sont les affaires qui reviennent le plus souvent ?

C. V.-A. : Une grande part de mon exercice tourne autour du foncier, avec notamment les litiges entre propriétaires et locataires. Comment échapper aux droits de préemption de la SAFER est une question courante. Une autre part concerne le droit des sociétés. Je fais aussi du conseil juridique, notamment de création de société pour les besoins des agriculteurs ou propriétaires fonciers, où je les accompagne comme n’importe quel chef d’entreprise. On va nous confier également la rédaction de contrats ou des projets. On sent une évolution dans la matière mais pour beaucoup d’agriculteurs, on ne fait appel à un avocat que lorsqu’il y a un contentieux. Ils estiment que s’ils me voient c’est parce qu’ils ont de problèmes, mais nous sommes aussi là pour les éviter.

A. J. : Est-ce important de communiquer sur l’activité de conseil ?

C. V.-A. : L’avocat n’est pas seulement là pour défendre les gens en cas de contentieux mais il ou elle est là pour prodiguer des conseils. Dans l’imaginaire collectif et celui des agriculteurs, il peut y avoir l’idée qu’on va voir l’avocat que quand on a un procès sur le dos. On essaye de faire comprendre qu’on peut voir l’avocat pour du conseil en amont. Les consciences sont de plus en plus éveillées là-dessus.

A. J. : Des affaires vous ont-elles marquée ?

C. V.-A. : Beaucoup m’ont marquée. Il y a parfois un attachement particulier au client, avec un lien personnel qui se crée. D’autres m’empêchent de dormir la nuit. Certains sont difficiles sur le plan juridique, on peut avoir des enjeux économiques et financiers très importants. Parfois, sur le plan humain, ça peut être dur parce qu’un agriculteur risque de perdre sa ferme. Il y a aussi des affaires atypiques : j’ai par exemple été confrontée à un élevage de serpents, parce que c’est de l’élevage, donc c’est agricole. Ça change un peu !

A. J. : On constate un fort taux de suicides chez les agriculteurs, y avez-vous été confronté ?

C. V.-A. : Tous les avocats ruralistes ont un jour au moins un client qui s’est suicidé. Vous y êtes forcément confronté. J’en parlais justement il y a deux jours avec un confrère : un de ses clients venait de se suicider. Cet aspect-là, on l’a toujours à l’esprit.

A. J. : Pourquoi ouvrir un second cabinet ?

C. V.-A. : C‘est une opportunité. L’un de mes confrères m’a proposé de reprendre sa clientèle après son départ à la retraite. Il savait que je venais de l’Oise. Ça permet de recentrer ma clientèle sur la moitié nord de la France et de retrouver ma région d’origine.

A. J. : Enfin, selon vous, le droit rural manque-t-il de visibilité ?

C. V.-A. : Malheureusement cette spécialité n’attire pas les jeunes avocats alors qu’il y a énormément de boulot en la matière. Plein de confrères cherchent et peinent à recruter. Elle est totalement méconnue. C’est pourtant une matière très variée qui recouvre plusieurs champs : droit des contrats, droit administratif, le droit des sociétés, le droit fiscal, etc. Il y a des formations universitaires en matière rurale mais malheureusement assez peu d’étudiants qui font cette formation vont à l’avocature. Il y a clairement de la place sur le marché pour des jeunes qui veulent devenir avocat en droit rural. Mais pour beaucoup, cette matière n’est pas glamour. Les gens ont une idée fausse de notre réalité. Je pense que c’est une matière où la pyramide des âges n’est pas dans le bon sens : beaucoup de confrères proches de la retraite n’ont pas forcément de successeurs. Ce serait bien que les jeunes avocats s’intéressent à cette spécialité injustement méconnue.

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