Paris (75)

Julie Couturier : « Il faut défendre la place de l’avocat »

Publié le 26/03/2021 - mis à jour le 30/03/2021 à 20H45

Avocate spécialiste des procédures civiles, Julie Couturier a été élue bâtonnière du barreau de Paris. Elle prendra ses fonctions en décembre prochain et officiera aux côtés du pénaliste Vincent Nioré. Le binôme veut en finir avec les antagonismes et affiche comme valeur cardinale la défense des confrères.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous vous présenter ?

Julie Couturier : J’ai prêté serment en 1995, après avoir fait mes études de droit à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où j’ai bénéficié de l’enseignement de professeurs exceptionnels : Robert Badinter en institution judiciaire, Jean-Denis Bredin en procédure civile. Cette matière n’est pas glamour de prime abord, mais quand un avocat de son talent vous explique les principes directeurs du procès, cela devient follement séduisant. Résultat, je suis aujourd’hui une avocate purement civiliste. La procédure civile est un très bel outil ainsi qu’un régulateur social. Elle a une fonction démocratique.

J’ai passé 20 ans dans le même cabinet, Fischer Tandeau de Marsac Sur & associés (FTMS), d’abord comme collaboratrice pendant 7 ans, puis comme associée. Je suis arrivée pour traiter un contentieux de recouvrement de crédit immobilier. Silvestre Tandeau de Marsac m’a formée aux voies d’exécution. Là encore, ce n’est pas une matière séduisante d’entrée de jeu, mais à force de la pratiquer, j’ai fini par y prendre goût.

LPA : Quelle est votre activité aujourd’hui ?

J.C. : Début 2017, j’ai quitté le cabinet où j’avais commencé, avec mon assistante et ma collaboratrice, aujourd’hui devenue mon associée, pour monter ma propre structure. Nous avons recruté deux autres collaborateurs. J’ai racheté, en m’installant, la clientèle d’un petit cabinet d’une consœur qui partait à la retraite. Ce fut une jolie aventure de transmission : nous sommes toujours en contact et avons une relation d’ordre filial.

Les spécialités de mon cabinet sont l’immobilier, le patrimoine, l’exécution. Nous avons une clientèle institutionnelle de banque et de liquidateurs judiciaire, et donc des affaires de ventes aux enchères, mais traitons également de problématiques plus classiques d’indivision, de location et de copropriété. Nous avons l’intention de rester un cabinet spécialisé, de niche. Cela présente un avantage : il n’y a aucun risque de concurrence avec les confrères qui vous envoient des clients. Cela détend tout le monde !

Il y a différentes manières d’exercer, même dans une matière aride. Nous intervenons plutôt côté créanciers, mais je tiens à garder des dossiers débiteurs pour ne pas être dans une vision purement institutionnelle. Savoir ce que peuvent traverser les gens poursuivis permet de garder de l’humanité. Il n’y a pas que des débiteurs de mauvaise foi. Cela peut arriver d’avoir un accident de vie.

LPA : À quand remonte votre engagement pour la profession ?

J.C. : J’ai toujours été investie dans la vie associative, syndicale et ordinale, parallèlement à mon exercice professionnel pur. J’étais vraisemblablement un peu en recherche d’une famille au palais car je ne suis pas du sérail. Quand je suis entrée dans la profession, je ne connaissais pas d’avocats. Très tôt et par hasard, si celui-ci existe, je suis tombée dans la marmite de l’Union des jeunes avocats de Paris (UJA). J’y suis restée plusieurs années. J’ai ensuite croisé la route d’une autre association, Droit et procédure, dont j’ai été administratrice à partir de 2003, puis présidente de 2013 à 2015. C’est une très belle association. Un ancien bâtonnier, Jean-René Farthouat, la qualifiait de « société savante ». C’est assez vrai. Sa mission est de proposer beaucoup de formations dans toutes les matières qui touchent à la procédure. La particularité de ces formations est qu’elles associent avocats, magistrats et université. Cela donne des confrontations de points de vue intéressantes. L’association Droit et procédure a toujours voulu travailler sur les relations entre avocats et magistrats et a souvent été déléguée par l’ordre pour faire avancer les bonnes pratiques. On dit de moi que je suis une avocate qui aime les juges. Il est vrai que l’amélioration des relations avec les juridictions me tient à cœur, et je pense que cela me vient de cette vie associative.

LPA : Que signifie pour vous le fait de représenter les avocats parisiens ?

J.C. : Je n’ai pas le sentiment de les représenter, en tout cas pas en devenant extérieure à eux. Je me sens au milieu d’eux, l’une d’eux. Plutôt que de représenter nos confrères, ce qui nous tient à cœur, au vice-bâtonnier Vincent Nioré et moi-même, c’est de les défendre.

LPA : Vu de l’extérieur, vous formez un binôme atypique. Quel est l’intérêt de votre association ?

J.C. : J’ai connu Vincent Nioré au Conseil de l’ordre où nous avons siégé ensemble pendant deux ans. Nous sommes issus d’horizons différents mais avons un socle de valeurs communes. J’ai été très séduite par sa capacité d’indignation intacte. Au sein de l’ordre, on peut avoir le sentiment – moins aujourd’hui que lorsque j’y siégeais, de 2009 à 2011 – d’une solennité un peu capitonnée, à l’image de la porte de la grande salle du conseil du palais de l’Île de la Cité. Je garde un excellent souvenir et de fortes amitiés nées de cette émulation, du temps passé à travailler ensemble, mais on pouvait toutefois avoir parfois une impression de petite notabilité. Vincent ne se laissait jamais endormir. C’est une personne à vif, en prise avec ses émotions dans un milieu où cela n’est pas forcément bien vu. Il nous a toujours bousculé, réveillé, quand on avait la tentation de ronronner dans quelque chose d’institutionnel. Je suis plus consensuelle et bien élevée. On se complète bien, tant du point de vue de nos caractères que pour les matières que nous traitons. Vincent est pénaliste, j’ai l’expérience du civil. Le pénal est la partie émergée de l’iceberg, dont on parle dans les médias. On oublie souvent la justice civile. C’est paradoxal, car l’immense majorité du contentieux du quotidien concerne le civil.

LPA : Comment allez-vous vous répartir les rôles ?

J.C. : Jusqu’à maintenant, on a tout fait ensemble. On verra comment on s’organisera dans l’exercice du pouvoir. Il faudra qu’on ait des activités séparées. On s’intéresse tous les deux à tout, mais il est clair que Vincent aura la charge du pénal.

LPA : À quoi ressemble cette année de préparation ?

J.C. : Pour l’instant, nous sommes dans une étape de découverte, assez agréable. Nous sommes invités par des personnes qui sont curieuses de nous rencontrer. C’est aussi l’occasion de revenir au Conseil de l’ordre qui fonctionne différemment que quand nous y siégions, il y a dix ans. Il faut en faire le tour, voir ce qui doit être amélioré, connaître les différents membres, préparer un certain nombre de chantiers. Nous avons aussi nos vies d’avocats à organiser en vue de cette prise de fonction.

LPA : Quelles sont vos ambitions pour votre mandat ?

J.C. : Nous savons que nous devrons être humbles et que l’actualité va en partie dicter notre action. Voyez Olivier Cousi et Nathalie Roret : ils auront dû gérer, à deux, puis Olivier Cousi seul, la réforme des retraites, la grève des avocats, la crise sanitaire. Même s’ils ont pu mettre en œuvre certaines des propositions qu’ils avaient faites, leur action a été largement impactée par le contexte.

Pendant la campagne, nous avons défini notre ligne directrice : la défense des confrères. Nous avons tenu récemment un conseil de l’ordre un peu exceptionnel, spécialement consacré à la discipline. Même si les services de l’ordre fonctionnent plutôt bien sur les questions de déontologie, on peut penser à des dispositifs nouveaux pour améliorer la protection. Cela peut être, par exemple, dissocier l’autorité de poursuite disciplinaire de la personne du bâtonnier, ce dernier étant déjà le confident de ses confrères. Défendre nos confrères, c’est aussi défendre la place des avocats. On voit en ce moment que le droit est partout, et que sur les sujets de société, et notamment les affaires de mœurs, la parole de l’avocat est forte. C’est lui qui rappelle le droit sans hurler avec la meute, explique le sens social de principes tels que la prescription ou la présomption d’innocence. En dehors des initiatives individuelles, cette parole doit être portée par l’institution. Il est important que les avocats, mais aussi les magistrats et la justice dans son ensemble, prennent leur place dans la vie de la cité.

Avocats et magistrats sont à ce titre dans le même bain. Dire que le procès ne peut pas se faire en dehors des tribunaux, c’est défendre la place des avocats, mais également celle du juge et de la justice. Les magistrats ne peuvent pas s’exprimer aussi librement que les avocats car ils ont une obligation de réserve. Les tribunes leur sont moins facilement ouvertes. Mais ce sujet nous rapproche. Dans un certain nombre de domaines, il faut défendre la place du juge.

LPA : La justice a-t-elle besoin d’être défendue ?

J.C. : Nous avons le sentiment que la justice n’est pas considérée comme un chantier prioritaire de l’État. On est dans une logique de flux. On a le sentiment qu’il y a une volonté d’éliminer le contentieux. Les réformes sont guidées par l’économie budgétaire davantage que par la fluidité des procédures. Regardez la réforme de la procédure d’appel : on nous donne des délais plus contraignants, au nom de la qualité et de la célérité de la justice. Même si nous, avocats, remplissons notre part de contrat, cela ne sert à rien si on ne donne pas plus de moyens aux tribunaux. Pour cette raison également, il ne faut pas être dans un antagonisme avec les magistrats. On peut avoir l’impression qu’ils essaient de se débarrasser de nous, mais c’est en réalité parce qu’ils n’ont plus les moyens de travailler.

LPA : Pourquoi ce besoin de renouer les liens avec la juridiction ?

J.C. : Le dialogue institutionnel, passant par des réunions entre représentants des professions, fonctionne bien et permet de résoudre beaucoup de choses. Nous pensons qu’il faut également se parler par la base, en fonction des spécialités des uns et des autres, pour se mettre d’accord sur un grand nombre de sujets. Faire dialoguer des avocats et des magistrats matière par matière, aussi bien à la cour qu’au tribunal, permettra de mieux se comprendre, mieux se connaître, de se mettre d’accord sur les bonnes pratiques. Nous n’inventons rien en disant cela. Il y a déjà eu des groupes de travail de ce type, mais la dynamique a été interrompue par le déménagement du tribunal. Il faut la relancer. Nous devons entendre les contraintes des magistrats et eux les nôtres. Beaucoup de choses peuvent également se faire par la formation. Nous avons la chance d’avoir Nathalie Roret à la tête de l’ENM, et un magistrat, Gilles Accomando, à la présidence de l’EFB. C’est l’occasion de multiplier les ponts entre avocats et magistrats au stade de la formation initiale et continue.

LPA : La pandémie a mis les avocats en difficulté. Anticipez-vous leurs difficultés ?

J.C. : La situation sociale des avocats risque d’être compliquée. Nous sommes assis sur une bombe à retardement. Tous les avocats qui exercent à titre individuel et font du judiciaire ont été empêchés de travailler pendant les trois mois de confinement. Ce sont souvent les mêmes dont l’exercice avait été compliqué par les suppressions d’audiences dues à la grève des avocats, qui a pris fin au moment où la crise sanitaire a commencé. Un certain nombre de confrères ont obtenu des prêts garantis par l’État, et bénéficié d’un report des échéances sociales. L’addition risque d’être salée. Nous voulons renforcer le service économique et social de l’Ordre, un beau service mal connu. Les confrères ont du mal à accepter d’avoir parfois besoin d’aide. Il faut dépasser la honte. J’aimerais bien faire passer l’idée que l’Ordre est là pour les aider et peut les accompagner dans les négociations avec les organismes sociaux. Il existe également le « barreau entrepreneurial », un service avec une large offre de formation. Il propose notamment une formation « bilan de compétences ». C’est important car certains confrères sont de bons techniciens mais pas de bons gestionnaires. Ils ne sont peut-être pas faits pour être entrepreneurs individuels.

LPA : Que prévoyez-vous pour les collaborateurs ?

J.C. : Nous préconisons la mise en œuvre de chantiers de la collaboration : un événement qui pourrait avoir lieu tous les deux ans pour discuter de la relation de collaboration. Nous constatons que celle-ci a beaucoup évolué. Les collaborateurs demandent plus de protection et revendiquent une meilleure conciliation entre vie privée et vie professionnelle. Les avocats ont jusqu’à présent eu une position rigide sur le télétravail ou la question du domicile professionnel. Il faut réfléchir à un assouplissement des conditions d’exercice, sans dénaturer pour autant le contrat de collaboration, qui encadre un exercice libéral. Il faut faire émerger des conditions consensuelles, entre les différents cabinets d’une part, et entre patrons et collaborateurs d’autre part. Sur ce sujet aussi, l’idée est de remettre du lien, d’en finir avec les antagonismes.

LPA : Les revendications des jeunes avocats portent aussi sur la parentalité…

J.C. : La parentalité est un sujet à mi-chemin entre collaboration et égalité. La question du congé paternité et de son exercice effectif est un facteur d’égalité. Tant que celui-ci ne sera pas entré dans les mœurs et pris de manière effective, la charge mentale continuera à peser sur les femmes, et les cabinets préféreront embaucher un homme. Sur le sujet de l’égalité, l’ordre évolue. Les collaborateurs en difficulté peuvent se tourner vers les référents collaboration ou saisir deux commissions : la commission harcèlement et discrimination (ComHaDis) ou la commission réglement des difficultés d’exercice en collaboration (DEC). Des condamnations fortes ont été prononcées ces dernières années. On peut sans doute améliorer, restructurer l’offre pour une meilleure réception de la parole. On pourrait réfléchir par exemple, à ce que ces commissions soient autonomes pour saisir l’autorité de poursuite si des manquements graves sont révélés.

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Référence : LPA 26 Mar. 2021, n° 160c4, p.3

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