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La région Île-de-France prévoit la refonte de son schéma directeur

Publié le 28/06/2021 - mis à jour le 29/06/2021 à 12H44

La région Île-de-France prévoit la refonte de son schéma directeur

De mars à avril 2021, l’Institut Paris Région a réuni un ensemble d’intervenants pour répondre à l’enjeu de la planification de l’Île-de-France à l’horizon 2040. Les acteurs ont été consultés lors de webinaires toujours disponibles en ligne. Missionné par la région Île-de-France, l’Institut avait donc pour objectif de comprendre comment mieux intégrer les dimensions écologiques et humaines face à l’urgence climatique et les nouvelles aspirations des Franciliens, afin de réviser le schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF), approuvé en 2013. Lors de la dernière séance, l’objectif était de comprendre les enjeux de cette révision.

Cinq conférences thématiques ont donné la parole à des représentants d’institutions, du monde associatif, de l’entreprise ainsi qu’à des universitaires et des chercheurs, sur les grandes tendances de la société : fractures sociales et vivre-ensemble, révolution numérique, urgence climatique, biodiversité et rapport de l’homme à la nature, économie de demain. Le 14 avril dernier, un dernier webinaire tirait les enseignements de tous ces échanges en matière d’aménagement et de planification, « pour une région zéro artificialisation nette (ZAN), zéro émissions nettes (ZEN), circulaire et résiliente ».

Invité à ouvrir cette dernière session, Jean-Philippe Dugoin-Clément, vice-président du conseil régional d’Île-de-France chargé de l’écologie, du développement durable et de l’aménagement, a rappelé la nécessité de « tenir compte de la notion de thématique interconnectée » (en termes de logement, activité économique, espace de nature). « Tout cela doit être un ensemble cohérent », dit-il. Les échanges des webinaires précédents avaient alors insisté sur la réversibilité des usages, la transformation des lieux, la prise en compte de l’impact du télétravail sur la typologie des habitats ou encore la lutte contre le mal-logement. Mais comment concilier ces objectifs contradictoires d’un besoin et d’une envie de nature en ville ?

Pour tous ces enjeux urbains, environnementaux et de mobilité, le SDRIF est le document de référence. Il déterminera le nouveau modèle de développement. « Le SDRIF sera une opportunité de planification croisée des enjeux du métabolisme francilien vers un développement urbain cohérent afin de garantir la qualité de vie des Franciliens », a-t-il ajouté avant de passer la parole aux invités.

Selon Sandrine Barreiro, directrice de la mission Planification de l’Institut Paris Région et modératrice des échanges, « Les intervenants qui ont participé aux différents webinaires ont clairement souligné les répercussions en cours ou à venir des grandes transitions environnementales, sociales et économiques sur nos façons d’habiter, de travailler, de consommer, de nous déplacer. Ont aussi été rappelées les attentes des Franciliens pour bien vivre en Île-de-France. Des attentes pouvant faire l’objet de revendications croissantes des citoyens d’être parties prenantes des décisions qui impactent leur lieu de vie ». Ces mutations augurent alors de nouvelles configurations du développement territorial.

Une remise en cause du modèle de planification ?

Dans les années 1960-1980, explique Xavier Desjardins, urbaniste et professeur en urbanisme et aménagement de l’espace à Sorbonne Université, la dimension de la programmation était très importante (équipements sportifs, équipements culturels, prolongements de lignes de transport) avec un État très présent. Puis, des années 1980 à 2010, « la dimension de temps long est beaucoup moins présente ». Deux concepts-clés émergent : développement durable et attractivité. La planification sert à construire le cadre de l’attractivité des territoires. Les collectivités prennent à cette époque-là de plus en plus d’importance avec la décentralisation. « On se projette dans le temps lointain mais c’est une projection relativement floue, relativement évanescente ».

Aujourd’hui, « Les enjeux environnementaux obligent à repenser complètement la manière de vivre, de travailler, de s’organiser. La planification change complètement de nature avec la question du compromis social autour de la rareté et de la préservation de l’humanité ». On parle ici de rareté des sols, de rareté du foncier mais aussi de la rareté économique. L’enjeu fondamental, selon l’urbaniste, est « le rythme des transitions », avec « une planification autant spatiale que temporelle ».

Par exemple, la question du logement pourrait être modifiée par les politiques publiques : si on utilise moins de sol, l’économie de la production de logements sera transformée, ce qui peut modifier les modalités de financement du logement public ou privé. En changeant les règles spatiales, on change les règles économiques de la production du logement.

Pourquoi une planification ?

Xavier Desjardins rappelle que la fonction de la planification « n’est pas tant de dessiner le futur, ce qui est totalement impossible, que de construire de l’alignement stratégique ». « C’est un exercice triple : un exercice d’expression d’une vision de l’avenir, un exercice de programmation des investissements publics dans des champs variés et un exercice d’organisation du droit des sols ». C’est, ajoute-t-il, « la mise sur la carte des politiques publiques » qui donne une visibilité à long terme pour les investisseurs.

Christine Lecomte, architecte-urbaniste et maîtresse de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles parle alors de « ménagement » plutôt que d’« aménagement » : « Si on veut anticiper par rapport à tout ce qui se passe dans le futur, il est aussi question de ménager les territoires, c’est-à-dire de trouver cet équilibre entre les ressources, la gestion des déchets, la limite des pollutions, etc. L’anticipation de tous les problèmes du réchauffement climatique va forcément amener à une forme de recherche de la qualité. Si nous n’y arrivons pas, on va se retrouver avec des problématiques d’obsolescence programmée ».

Dans certaines opérations, par exemple, la vision en termes de qualité des matériaux s’étire seulement jusqu’à 10 ans. « Ce n’est plus possible », dit l’architecte. « Les modèles qu’on applique aujourd’hui et finalement obsolètes vont forcément être réinterrogés. De nouvelles attentes émergent des citoyens mais aussi de nouvelles contraintes. Il va y avoir un passage obligatoire à de nouvelles manières de penser la propriété, de nouvelles manières d’imaginer l’imbrication des fonctions, les manières de vivre ».

Quel modèle de planification ?

Pour André Torre, économiste et directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) rattaché à AgroParis Tech, « Le maître mot pourrait être l’hybridation. C’est-à-dire qu’on est en train d’hybrider la politique de planification un peu plus classique avec des règles, des normes et des outils, avec des processus de participation ou d’opposition ». Un exemple : l’échec d’EuropaCity, un projet de mégacomplexe définitivement abandonné dans la commune de Gonnesse, révélateur très important de la limite de la planification territoriale.

L’importance du monde rural en IDF

Trop souvent perçue comme urbaine et dense, l’Île-de-France est aussi très rurale. Ces espaces peuvent être des supports d’innovation et de transition. André Torre ajoute : « On oublie un petit peu que la région Île-de-France est une très grande région et qu’elle est aussi une région agricole, avec une part importante d’espaces naturels et de forêts ». De plus en plus de ces espaces sont valorisés, notamment depuis la crise sanitaire, avec la volonté de se rapprocher d’eux et d’échapper aux centres-villes. « Cela va provoquer de nouveaux déplacements vers les franges de l’agglomération urbaine et à chaque fois que l’agglomération francilienne s’étend, elle le fait aux dépens de la nature et aux dépens des terres agricoles », poursuit-il.

En ce sens, l’objectif de zéro artificialisation nette serait une illusion et l’on ne pourrait tendre que vers « une réduction du volume ». « Il faut commencer à se poser la question de l’interpénétration de manière plus forte qu’aujourd’hui, une interpénétration plus harmonieuse entre le construit et les zones agricoles ou naturelles, comme à Amsterdam ou Londres ».

Le circuit-court à l’horizon

Le circuit-court doit trouver toute sa place pour favoriser la valorisation des territoires les uns par rapport aux autres. Les matériaux biosourcés et géosourcés dans le secteur de la construction exploiteront des ressources locales de proximité. La coopération territoriale a également été mise en avant pour des emplois non délocalisables. Le réémploi pose des questions d’aménagement de nouveaux lieux, ou de nouvelles plateformes, transformant la région en un grenier de richesses et de ressources renouvelables. A également été évoqué durant les débats, l’idée d’apprendre à mettre en place des processus qui consomment moins et qui permettent de garder plus longtemps les produits et les productions dans une optique de frugalité.

Mais une partie des réponses dépasse l’échelle francilienne. La région est elle-même encore dépendante de ses voisines, notamment en termes d’électricité.

Quels leviers pour le futur schéma directeur ?

Sylviane Delmas, conseillère au Conseil économique, social et environnemental (CESER) d’Île-de-France et présidente de la commission Aménagement, évoque la « complexité du jeu des échelles pour le positionnement francilien », sa place au niveau du bassin parisien, au niveau national mais aussi international. « On voit bien que ce schéma directeur est vraiment l’expression du positionnement de la région Île-de-France », ajoute-t-elle, appelant à intégrer la résilience pour le prochain exercice de projection de l’Île-de-France à l’horizon 2040.

Selon Daniel Béhar, géographe et professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris, le schéma directeur doit viser « le renouveau d’une quête d’une forme d’autonomie, d’une réorganisation fonctionnelle de l’Île-de-France ». « C’est l’autonomie dans l’interdépendance qui va être sans doute la perspective de la transformation d’un centrisme vers le polycentrisme, pour reprendre les termes classiques ». Tandis que Xavier Desjardins appelle à « refonder totalement » les référentiels spatiaux  : « Quid de l’équilibre habitat-emploi à l’heure de l’économie circulaire et d’un télétravail qui se développe ? ».

En conclusion, Fouad Awada, directeur général de l’Institut Paris Région a voulu rappeler que ce schéma directeur n’était pas une étude mais « d’abord un travail de concertation et de dialogue autour des enjeux identifiés au niveau des territoires, c’est donc une négociation territoire par territoire, acteur par acteur pour arriver à un consensus global ». Celui-ci sera achevé aux alentours de 2023-2024.

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