Économie francilienne : « 2021 n’a pas permis un rebond de rentabilité mais une stabilisation de la situation »

Publié le 10/01/2022 - mis à jour le 17/01/2022 à 13H44
Économie francilienne : « 2021 n’a pas permis un rebond de rentabilité mais une stabilisation de la situation »
©Syretshi / AdobeStock

D’après les prévisions, la croissance devrait augmenter de 6,7 % en 2021. Un niveau record depuis le début des années 70. C’est un rattrapage après une chute du PIB de 7,9 % en 2020. Un phénomène de rattrapage constaté par les TPE et PME. Même si certaines entreprises ont continué a bénéficié des aides de l’État, la reprise s’est accélérée au deuxième semestre 2021. L’année 2022 commence avec l’incertitude causé par le regain de l’épidémie avec le variant Omicron. Les difficultés de recrutement dans certains secteurs d’activité et l’endettement des entreprises pendant la crise sanitaire sont aussi préoccupants. Bernard Cohen-Hadad, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) d’Île-de-France fait le point sur la conjoncture économique francilienne. 

Actu-Juridique : Quel bilan économique faites-vous de l’année 2021 pour les PME et TPE d’Île-de-France ?   

Bernard Cohen-Hadad : L’activité économique en 2021 a été sous perfusion du « quoi qu’il en coûte », du dispositif des coûts fixes et de l’activité partielle. Nous avons limité la casse dans nos entreprises. La reprise en septembre a été extrêmement forte. Elle a permis d’amortir le choc des premiers mois d’une année 2021 de tous les dangers. Le train de reprise du dernier trimestre de l’année a renforcé cet amortissement. Elle a effacé une partie de l’inquiétudes des entreprises, même si le début de l’année 2022 reste angoissant. Il y a eu aussi une forte reprise pour les activités de proximité, malgré une faiblesse en matière de fréquentation d’un certain nombre d’activités comme les salles de sport, l’hôtellerie, la restauration et plus globalement les traiteurs et l’événementiel. Le secteur culturel a encore été touché. Sous cette réserve, la reprise a été positive et a permis de revenir à des chiffres de 2019. Néanmoins, nous sommes loin d’une embellie durable, compte tenu de la dette amassée par nos entreprises. Elle reste encore très présente dans leur compte d’exploitation. Le bilan est donc mitigé car l’année 2021 n’a pas permis un rebond de rentabilité pour les entreprises. Elle a juste permis de stabiliser un certain nombre de situations, qui avaient été mises en place pour sortir de la pandémie.

AJ : En quoi la crise sanitaire continue de créer des décalages entre les secteurs économiques en Île-de-France ?

B. C.-H.: Les secteurs économiques fragilisés l’ont été à travers différents points. D’une part, il y a eu une montée en puissance de la vente à distance. C’était déjà une tendance importante. Tout ce qui est vente de vêtements, de chaussures, de produits manufacturés était déjà dans l’œil du cyclone. La crise sanitaire a renforcé l’attrait des consommateurs pour ce type de consommation à distance. Nos entreprises de proximité avec les fermetures administratives et le télétravail ont pâti de ce manque de chalandise. Pour autant, la Covid 19 et la pandémie ont permis à beaucoup de nos entreprises de faire un bond en termes de vitrine numérique, d’amélioration de leur rentabilité et de formation de nos personnels au digital. Cela a permis de rentabiliser pour la majorité des sociétés un nouveau business model.

AJ : Quelles sont les autres problématiques auxquelles ont fait face les entreprises franciliennes ?

B. C.-H.: Il y a d’abord l’endettement des entreprises à travers les différents dispositifs : les prêts garantis par l’État (PGE), le prêt Rebond ou encore le fonds Résilience, deux spécificités en Île-de-France. Cet endettement a permis à de nombreuses sociétés de survivre. Il y a eu aussi concomitamment à la reprise, plus rapide que prévue, un vrai manque de compétences.

« 53 % des TPE et PME d’Île-de-France en manque d’effectif ont refusé des marchés, faute de personnel »

47 % de nos PME et TPE étaient en manque d’effectif et en recherche de compétences, sur l’année 2021, plus particulièrement au dernier trimestre. 53 % d’entre elles ont dû refuser un certain nombre de marchés, faute de personnel pour pouvoir y répondre. Un phénomène dans un contexte particulier puisqu’à la fin de l’année, nous avions 770 000 demandeurs d’emploi alors qu’on avait 440 000 offres d’emploi en Île-de-France. Il y a un problème de vase communicant entre les offres des entreprises et l’incapacité d’un certain nombre de public d’y répondre pour des raisons de formation.

AJ : Comment avez-vous perçu le déploiement du plan France Relance en 2021 ?

B. C.-H.: Le plan France Relance a été dans le bon sens, y compris le plan France 2030, qui est en train d’être mis en place. Il y a une réflexion sur la réindustrialisation de la région capitale et la revalorisation de l’autonomie stratégique. L’autonomie stratégique c’est le fait de fabriquer en Île-de-France, que ce soit en matière industrielle mais aussi agricole. C’est faire en sorte que l’ensemble des produits, que nous fabriquons en Île-de-France, puissent être pensés et utilisés dans le cadre d’une autonomie stratégique de notre région dans le cas d’une crise grave. Plutôt que d’essayer d’importer ou de sous-traiter. La Covid 19 a mis en évidence des trous dans la raquette à ce niveau-là. C’est important pour nous de favoriser l’économie de proximité, une économie plus verte, plus circulaire et donc responsable. Si on fait le monde d’après comme le monde d’avant, on va dans un mur.

AJ : Vous avez dit être inquiet par rapport à l’endettement des entreprises, contracté durant la crise sanitaire. Pourquoi ?

B. C.-H.: La situation actuelle de reprise de la pandémie risque de pénaliser les entreprises pour faire d’autres investissements. Les prêts garantis par l’État ont été pris pour amortir une perte de gestion liée à la crise sanitaire entre 2020 et 2021. Aujourd’hui, les PGE ne sont ou n’ont pas été utilisés pour des investissements futurs. Ils ont été utilisés pour des investissements de gestion de conjoncture. Les établissements bancaires n’apprécient pas les sociétés trop endettées. Sans la décision ministérielle de décaler les remboursements, nos entreprises auraient été étouffées par une dette de conjoncture pandémie.

« Les PGE ne sont ou n’ont pas été utilisés pour des investissements futurs. Ils ont été utilisés pour des investissements de gestion de conjoncture »

Or aujourd’hui, elles ont besoin de réinvestir soit sur les outils de production, soit sur la formation ou soit sur des logiciels pour pouvoir passer des caps supplémentaires et rester compétitives, sur les plans national, européen et international. Mais cela se fait sur des investissements complémentaires. Aujourd’hui, si vous avez déjà un PGE, un prêt Rebond ou avez bénéficié du fonds Résilience, c’est très compliqué d’obtenir des prêts complémentaires et donc de réaliser des investissements. Il faut savoir que la présidente de la région Île-de-France a décidé d’effacer la dette de certaines TPE et PME concernant le fonds Résilience. C’est une solidarité des territoires qui se manifeste compte tenu du rôle de sauvegarde de l’emploi que les entreprises ont pratiqué dans la crise.

AJ : Dans quel état d’esprit sont les dirigeants d’entreprise franciliens en ce début d’année 2022 ?

B. C.-H.: Aujourd’hui, le moral des dirigeants n’est pas au plus bas. Il est même relativement au-dessus de la moyenne. Les annonces faites par les ministères de l’économie et du travail, notamment de réduire le délai d’isolement pour les personnes cas contact, ont été bien vécues. Elles sont rassurantes car nous craignions une paralysie de l’économie. Bruno Le Maire vient d’annoncer aussi un décalage de remboursement des prêts garantis par l’État de 7 à 10 ans, sous certaines conditions. Le ministère du Travail a aussi réaffirmé une prise en charge du chômage partiel à 100 % pour les activités extrêmement pénalisées.

Ensuite, nous avons beaucoup d’inquiétude pour les métiers en tension sur la région Île-de-France : le bâtiment, le service à la personne, la santé, la logistique et le numérique. Ces secteurs sont pénalisés par le manque de personnel qualifié, ce qui crée un engorgement et une difficulté à pouvoir répondre aux commandes ou à la capacité de développement.

« En Île-de-France, les restaurateurs connaissent une baisse entre 20 % à 30 % des chiffres qui réalisent habituellement »

Puis, nous avons une épée de Damoclès avec la possibilité d’apparition de nouveaux variants. Ils pourraient perturber la reprise et le retour des politiques de « stop and go » qui ont été extrêmement néfastes pour l’activité économique, en 2020.  À force d’avoir la menace de nouveaux variants et des mesures comme les fermetures administratives concernant les clubs privés, les salles de sport ou l’événementiel, ces activités peuvent être pénalisées. Actuellement, c’est le cas des discothèques. Mais aujourd’hui, il y a moins de clients. Il suffit de regarder actuellement les tristes soirées dans les restaurants de Paris et en Île-de-France. Les restaurateurs connaissent une baisse entre 20 % à 30 % des chiffres qui réalisent habituellement.

AJ : Quelles sont les perspectives des PME et TPE pour l’année 2022 ?

B. C.-H.: Aujourd’hui, les prévisionnistes ne peuvent que se tromper. D’un jour à l’autre, on découvre soit une dynamique, soit des freins auxquels on n’avait pas pensé la veille. Il faut donc rester prudent. Ceci étant, si le virus et la pandémie, à travers la vaccination, sont maîtrisés, l’économie va pouvoir repartir sur une dynamique similaire à celle de la fin de l’année 2021. Elle ne sera peut-être pas aussi rapide. On reste dans une volonté de confiance avec une nécessité de réorienter nos activités économiques de manière plus responsable. C’est une réalité du terrain. Il faut aussi valoriser ce que j’appelle la proximité augmentée. Il s’agit de faire du présentiel dans nos boutiques tout en faisant du digital. C’est aussi avoir des relations dématérialisées grâce au digital tout en maintenant des relations en présentiel. Et c’est aussi avoir une meilleure intégration du public éloigné de l’emploi, que ce soit les jeunes, les personnes isolées et les séniors. Nous avons besoin d’intégrer ce type de compétence et de les valoriser à travers des formations.

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