« Une explosion du nombre de défaillances d’entreprises est à anticiper dans les prochains mois »

Publié le 26/02/2021 - mis à jour le 28/02/2021 à 22H11

Alors que l’économie du pays est fragilisée par plus de 10 mois de crise, le bilan national des entreprises réalisé par le Conseil national des greffiers des tribunaux de commerce (CNGTC) révèle un chiffre en baisse de 37,5 % pour les procédures collectives en 2020. Pour Sophie Jonval, présidente du Conseil, « c’est la stratégie du quoi qu’il en coûte » du gouvernement qui explique un tel paradoxe.

Les Petites Affiches : Comment expliquez-vous la baisse des procédures collectives et des radiations d’entreprises en 2020, malgré un contexte inédit et défavorable a priori ?

Sophie Jonval : L’an passé, 27 645 ouvertures de procédures collectives ont été enregistrées au Registre du commerce et des sociétés (RCS) en France. Soit une baisse de 37,5 % par rapport à 2019. Les radiations ont quant à elles chuté de 14 % sur un an. Ce sont, bien entendu, des baisses importantes mais qu’il est nécessaire de pondérer. C’est la stratégie du « quoi qu’il en coûte » et les mesures de soutien mises en place par le gouvernement dès le début de la crise sanitaire qui ont permis d’obtenir de telles données. Ce n’est en aucun cas la démonstration d’une économie qui se porte bien. Le soutien au chômage partiel, les prêts garantis par l’État (PGE), ou encore le fonds de solidarité ont préservé de nombreuses entreprises de difficultés économiques immédiates.

Aussi, le rythme des immatriculations et créations d’entreprises, bien que moins important que les années précédentes, s’est maintenu à un niveau satisfaisant. Des secteurs de l’économie, notamment celui du transport (11 000 entrepreneurs supplémentaires) et du commerce, ont su tirer leur épingle du jeu dans un contexte économique si particulier. C’est le cas également de certaines régions dont l’Île-de-France. Le nombre d’immatriculations a ainsi progressé de 2,1 % en Métropole, atteignant le chiffre de 469 044. Le drame annoncé en la matière n’a pas eu lieu, il s’agit là d’un signe positif quant au dynamisme économique du pays.

LPA : Le nombre d’immatriculations s’est d’ailleurs accéléré à partir du mois d’octobre dernier et donc du deuxième confinement. N’est-ce pas contre-intuitif ?

S.J. : La crise sanitaire a créé de nouvelles opportunités. Des comportements de consommation ont évolué entraînant de nouveaux investissements. À partir du mois d’octobre dernier, les immatriculations au RCS ont frôlé la barre des 50 000. Elle a même été légèrement franchie en décembre dernier (50 485).

Dans le détail, le secteur du transport et de l’entreposage a vu son nombre d’immatriculations augmenter de 24 % entre 2019 et 2020, et celui du commerce a connu une hause de 7,2 %. Ce sont là les deux secteurs les plus dynamiques. En résumé, une nouvelle demande s’est créée l’an dernier, et une nouvelle offre y a répondu. La crise a peut-être également accéléré une réflexion et le désir d’entreprendre pour certaines personnes.

LPA : A contrario, la part des liquidations judiciaires est en hausse de 5 %. Comment expliquez-vous ce « décalage » avec les autres données du bilan ?

S.J. : La proportion de liquidation judiciaire est passée en effet, en 2020, à 77,5 % contre 73,5 % en 2019. Cela peut s’expliquer par les situations de certaines entreprises plus compliquées et irréversibles qu’habituellement. Aussi, une part importante des entreprises qui ont entamé une procédure collective auprès du tribunal en 2020, était déjà dans une situation très précaire et sans réelle activité avant la crise. Ces entreprises n’étant pas éligibles aux aides de l’État, le redressement apparaissait impossible et la liquidation judiciaire était donc la seule solution envisageable. Et de manière générale, malgré le Covid, les entreprises sont soumises à un cycle de vie classique, ce qui peut expliquer également cette légère évolution.

LPA : Votre bilan national des entreprises permet, d’ordinaire, de constater l’état de santé de l’économie du pays. Peut-on dire que ce n’est pas le cas cette année et que les chiffres tronquent la réalité économique ?

S.J. : Je n’utiliserais pas le mot « tronquer », nos chiffres révèlent plutôt des paradoxes. Lors des anciennes crises, nous constations le même schéma : hausse des défaillances des entreprises, hausse du chômage et baisse des immatriculations. Or rien de tout cela ne s’avère juste avec cette crise de la Covid-19, et ce du fait des aides de l’État que nous évoquions. Elles maintiennent de nombreuses entreprises encore en vie. C’est la première fois que l’État subvient à un tel niveau à la détresse des entreprises. Notre bilan donne donc le bon panorama de l’économie française, une économie qui vit, pour une part, sous perfusion.

LPA : Quels ont été les domaines d’activité les plus dynamiques en 2020 ?

S.J. : La prépondérance du secteur des transports est très importante cette année, et notamment les services de livraison. Les acteurs de la Food Tech, tels qu’Uber Eats, Deliveroo, Glovo, Stuart et d’autres, ont recours à des prestataires indépendants devant s’inscrire au RCS. Le boom de leur activité a donc eu un impact sur les immatriculations en 2020. Près d’une inscription sur 10 (9,5 %) était liée à la livraison à domicile l’an dernier, contre 6,5 % en 2019. Le commerce a lui aussi été un moteur de l’activité, et plus particulièrement la distribution alimentaire et l’e-commerce alimentaire qui ont pu rester ouverts toute l’année.

Concernant le statut des entreprises choisies, nous avons constaté une accélération de l’appétence pour les entreprises individuelles. Un tiers des immatriculations enregistrées en 2020 concernent une entreprise individuelle contre 29,5 % un an auparavant, et 28 % en 2018, soit une hausse de 5 points en deux ans seulement.

LPA : Quels sont les secteurs qui ont suscité le moins d’enthousiasme de la part des entrepreneurs ?

S.J. : La restauration traditionnelle bien sûr, avec une baisse des immatriculations de près de 30 % en un an. L’enregistrement des activités de travaux de maçonnerie générale a reculé quant à lui de 7,5 %. Enfin, les industries manufacturières et extractives ainsi que l’agriculture, la sylviculture et la pêche ont lourdement souffert, enregistrant des baisses supérieures à 4 % sur un an.

LPA : Votre bilan propose un découpage régional de l’ensemble de vos données. Quel est le bilan pour la région Île-de-France, la région la plus peuplée et la plus riche de France ?

S.J. : Trois régions ressortent principalement de ce bilan 2020, si l’on considère leur dynamique entrepreneuriale. Les Hauts-de-France et les Pays de la Loire, avec respectivement une hausse des immatriculations de 4,1 % et 2,3 % en un an, mais surtout l’Île-de-France, avec la plus forte augmentation constatée au RCS : + 7,5 %. À elle seule, la région parisienne représente plus de 28 % des immatriculations de l’année passée, et enregistre une hausse de 1,5 point en un an, alors que sa population ne représente que 19 % du nombre national d’habitants. L’Île-de-France bénéficie pleinement de l’effet « Food Tech » évoqué. L’activité des livraisons à domicile a bondi de 70 % en 2020.

Pour les procédures collectives, la région capitale est évidemment le territoire qui enregistre le plus de dossiers déposés : 25,4 %, soit près de 7 000 en 2020. À noter tout de même que l’Île-de-France se situe légèrement en dessous de la moyenne nationale concernant la baisse d’ouverture de ces procédures : – 35 % en Île-de-France contre – 37,5 % sur le plan national.

LPA : La région parisienne symbolise-t-elle, à elle seule, les tendances observées ?

S.J. : Oui, très clairement, il y a un effet « loupe » avec l’Île-de-France. C’est la région qui, historiquement, crée le plus de richesse en France. C’est aussi la plus peuplée, et là où la dynamique entrepreneuriale est la plus forte. Si Paris et sa région suivent une tendance, le reste de la France s’aligne généralement.

LPA : Faut-il craindre le pire en 2021 pour l’Île-de-France et le territoire national concernant l’ouverture des procédures collectives et les défaillances ?

S.J. : Les premières semaines de 2021 s’inscrivent dans la même tendance que celles de 2020, avec une baisse importante des procédures collectives. Nous observons tout de même un frémissement des procédures de conciliation (mandat ad hoc et conciliation), engagées par les chefs d’entreprise auprès des tribunaux de commerce, et notamment en Île-de-France. Mais fondamentalement, les bases restent les mêmes. Rien ne changera tant que les aides de l’État seront toujours aussi importantes.

À ce sujet, les greffiers des tribunaux de commerce espèrent que la baisse du niveau des aides sera progressive, et non brutale, pour limiter la « casse » économique. L’enjeu majeur sera d’éviter les défaillances d’entreprises performantes et dans le même temps de restreindre autant que faire se peut le sauvetage des entreprises dites « zombies ». Il faut aussi souhaiter que cela se conjugue avec une reprise de l’activité et de la consommation assez nette des secteurs les plus impactés, et de la restauration principalement. À l’instar de ce qui s’est passé après le premier confinement où les Français ont vraiment joué le jeu de la consommation, qu’en sera-t-il cette année, et à l’approche de l’été ? Les incertitudes quant à la vaccination, et les variants, sont encore nombreuses. En tout état de cause, une explosion du nombre de défaillances d’entreprises est à anticiper dans les prochains mois entraînant des destructions massives d’emploi.

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Référence : LPA 26 Fév. 2021, n° 159r3, p.3

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