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Marie Brandewinder : « Les ressources de l’école des Arts et Métiers permettent un meilleur développement des start-ups incubées » !

Publié le 05/10/2022 - mis à jour le 05/10/2022 à 10H40

L’incubateur de l’école des Arts et Métiers, rattaché à l’établissement public d’enseignement supérieur à Paris, a été créé en 2012. Après dix années d’existence, plus de 100 entreprises et 700 emplois ont été créés, grâce à l’incubation dans cette structure. Près de 20 start-ups sont incubées en permanence. Des projets engagés dans l’industrie et l’innovation. Depuis octobre 2021, Marie Brandewinder occupe le poste de directrice de l’incubateur de l’école des Arts et Métiers. Avec elle, nous revenons sur les spécificités et l’évolution de la structure qu’elle dirige.

Actu-Juridique : En quoi consiste votre rôle au sein de l’incubateur de l’école des Arts et Métiers de Paris ?

Marie Brandewinder : Mon rôle de directrice consiste à sélectionner les projets qui peuvent intégrer l’incubateur. Ils sont présentés en comité d’incubation et la sélection se fait à ce moment-là. Ensuite, je m’occupe des activités d’accompagnement des sociétés incubées ou pré-incubées. Nous avons des opérations de formation, d’atelier et de coaching. Je m’assure aussi d’un suivi hebdomadaire des nouveaux projets incubés. Puis, j’anime l’écosystème de l’incubateur autour de différents partenaires pour améliorer sa notoriété et solliciter des acteurs pour nous aider à accompagner les start-ups. Les projets sont assez particuliers compte tenu de la spécificité de l’incubateur. Ce sont des start-ups innovantes, mais nous avons une technicité puisque nous sommes spécialisés dans les projets industriels, innovants et durables. Il faut admettre que les activités industrielles ne sont pas évidentes à accompagner. Pour cela, il faut donc renforcer l’écosystème de l’incubateur pour arriver à trouver les expertises, les compétences pour permettre le meilleur développement des entreprises incubées.

Actu-Juridique : Concrètement, quelles relations votre incubateur entretient-il avec l’école des Arts et Métiers à laquelle votre structure est rattachée ?

Marie Brandewinder : Nous avons un lien étroit entre l’école et l’incubateur. Nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur les ressources exceptionnelles de l’école. Nous avons à disposition tout un ensemble d’équipements, d’expertises et de compétences focalisés sur les problématiques industrielles. Concrètement, nous avons accès à l’atelier d’usinage utilisé par l’école dans les cursus d’ingénieur. C’est assez rare dans un incubateur en région parisienne et même à l’échelle nationale. Nous avons un parc de machines qui permet aux sociétés incubées de réaliser les objets ou les pièces qu’elles développent. Elles peuvent faire des prototypes et des démonstrateurs réels. Il y a des machines conventionnelles et à commandes numériques, des tours, des fraises, des presses plieuses ou encore des machines d’électro-érosion. Nous avons aussi accès à des imprimantes 3D. Par exemple, nous avons des start-ups spécialisées dans la fabrication de trottinettes, des vélos cargo, des capteurs de qualité de l’air ou de robotique augmentée. Pour développer ces produits, elles ont pu utiliser les machines pour leur prototype. En ayant accès directement aux machines, les entreprises ont des cycles de conception, de réalisation et des tests très courts. Ainsi, elles ont des itérations rapides, qui permettent d’avancer rapidement dans leur développement. Ensuite, le fait d’être rattaché à cet établissement public d’enseignement supérieur permet d’avoir aussi accès à un ensemble de laboratoires de recherche sur des problématiques industrielles. Ces ressources permettent d’accompagner les start-ups dans de bonnes conditions.

Actu-Juridique : Comment les start-ups sont accompagnées par ces laboratoires de recherche rattachés à l’école ?

Marie Brandewinder : L’idée est de pouvoir mettre à disposition des projets incubés l’immense capacité de recherche et de développement des laboratoires. Nous devons formaliser cette relation car ce n’est pas toujours simple de faire travailler des start-ups avec des laboratoires de R&D (recherche et développement). Il faut prendre le temps de poser les objectifs, les méthodes et les façons de travailler. Il faut aussi dimensionner les projets car le recours aux laboratoires de l’école ne peut pas être gratuit. Cette ressource est un investissement. C’est un point que nous devons développer en formalisant une collaboration de R&D. Par ailleurs, les laboratoires peuvent aussi être intéressants dans notre sourcing d’innovations. L’incubateur peut devenir un débouché naturel de projets d’innovation à vocation industrielle issus des laboratoires de recherche de l’école des Arts et Métiers.

Actu-Juridique : Quel lien entretenez-vous avec les élèves pour les sensibiliser à l’entrepreneuriat ?

Marie Brandewinder : Il y a une activité importante autour de la sensibilisation à l’entrepreneuriat au sein de l’école. Elle est intégrée au cursus d’élève ingénieur. C’est le Parcours entrepreneuriat et innovation technologique (PEIT) qui est destiné aux première et seconde années. En troisième année, il y a la spécialisation Création d’entreprise et développement d’activités (Creda). Ce cursus est destiné aux élèves qui ont un projet de création d’une société. Dans ce cadre-là, l’incubateur peut être le lieu naturel d’hébergement des projets portés par des élèves ingénieurs de l’école des Arts et Métiers. Cette année, plusieurs élèves issus de ces cursus sont venus prolonger leur travail débuté dans leur parcours de formation.

Actu-Juridique : Quel est le profil aujourd’hui des entrepreneurs incubés dans votre structure ?

Marie Brandewinder : Environ un tiers des sociétés sont portées par des anciens élèves de l’école. Il y a des jeunes qui sortent tout juste d’études. Les étudiants ne sont pas forcément les plus faciles à accompagner. Au moment où ils arrivent dans l’incubateur avec leur projet innovant, ils découvrent tout de la vie professionnelle aux difficultés potentielles de la création d’entreprise. Ces projets demandent en général un accompagnement très précis, très rigoureux, au moins au début.

Ensuite, deux tiers des dirigeants des entreprises incubées ont des profils différents. Par exemple, j’ai de nombreuses start-ups créées par des personnes qui ont cinq à dix ans d’expérience professionnelle. Ce sont des entrepreneurs aguerris, qui ont beaucoup appris dans leur vie professionnelle à travers des postes à responsabilité. Puis; à un moment, ils ont décidé de franchir le pas de l’entrepreneuriat. Enfin, par rapport aux secteurs d’activités présents, nous avons des projets dans le numérique, dans la greentech, dans les services autour de l’industrie 4.0 comme le jumeau numérique, la maintenance prédictive. D’autres start-ups développement des objets high tech.

Actu-Juridique : Comment a évolué l’incubateur sur ces dix dernières années, notamment dans les domaines d’activité ?

Marie Brandewinder : La problématique durable est une préoccupation qui monte en puissance dans les projets qui sollicitent l’incubateur. Ce n’est pas si simple, car cette thématique nécessite de faire évoluer la réflexion sur les modèles économiques ou sur les aspects techniques d’un projet. Par exemple, un projet de hardware, qui va intégrer la dimension durable, va favoriser un produit avec une durée de vie très longue. Avec cette durée de vie plus longue, plusieurs sujets de préoccupations émergent, comme la question du support, de la maintenance ou du service après-vente. Ce n’est pas simple de trouver un modèle économique viable pour ces types de préoccupation. Le créateur d’entreprise va souhaiter développer aussi un produit réparable. Ce critère est à prendre en compte dès la conception. L’école des Arts et Métiers est très en pointe sur ce sujet-là. Sur ces dernières années, au niveau des projets accueillis dans l’incubateur, il y a un véritable accent mis sur ces problématiques. Nous devons adapter notre accompagnement pour orienter les start-ups vers des matériaux sourcés, vers un mode de production respectueux de l’environnement. Nous pouvons les orienter par exemple vers des productions locales. Elles ne peuvent donc pas recourir à tous les modes de production mais uniquement ceux présents en France. Des choix doivent être faits sur les méthodes de production et d’industrialisation.

Actu-Juridique : Si je suis porteur d’un projet d’innovation, que dois-je faire pour intégrer votre incubateur ?

Marie Brandewinder : Nous prenons contact pour que vous me présentiez votre projet. J’évalue si vous êtes bien dans la cible de l’incubateur. Si c’est le cas, nous fixons ensemble une série de sessions de travail pour vous aider à améliorer votre dossier de candidature. Vous remplissez votre dossier de candidature, qui passe ensuite en comité d’incubation. Dans ce comité, nous avons différents acteurs clés de l’accompagnement direct ou indirect : la mairie de Paris, la région Île-de-France et la Banque publique d’investissement. Ces institutions soutiennent directement ou indirectement les projets par l’attribution de subventions ou par des aides attribuées à l’incubateur. Dans le comité d’incubation, nous avons aussi des compétences dans le domaine juridique, de recherche et développement et de l’industrie. Vous présentez votre projet en 15 minutes puis vous avez 15 minutes de questions. Les membres du jury délibèrent et si la délibération est favorable, vous intégrez l’incubateur directement.

Actu-Juridique : Quels sont les critères sur lesquels vous vous appuyez pour déterminer l’intégration dans votre incubateur ?

Marie Brandewinder : Nous déterminons en amont si le projet est en adéquation avec la spécialisation de l’incubateur. C’est une question sur laquelle nous refaisons le point aussi en comité d’incubation. Ensuite, notre intérêt est d’incuber des projets qui se sont déjà heurtés à la réalité, qui ont déjà été testés. Nous n’incubons pas des idées. Nous sommes sensibles à la présentation d’une maquette, à des premiers échantillons ou à des éléments bricolés. C’est très important pour nous, car c’est le signe d’un développement qui va au-delà d’une idée. Les premiers tests signifient que la question sur la faisabilité a été posée. C’est essentiel car nous allons pouvons déterminer les voies de développement nécessaires pour arriver au produit ou au service développé.

Puis, l’entrepreneur commence déjà à être réceptif aux problématiques de dimensionnement. C’est aussi un élément essentiel à la réussite d’un projet. Mon innovation va-t-elle nécessiter six mois et 50 000 euros d’investissements ou plutôt quatre ans et 5 millions d’euros ? D’ailleurs, nous incubons aussi bien des projets à 50 000 euros que des projets à 4 millions d’euros. Autre point essentiel concernant les aspects du marché, les candidats doivent arriver avec une idée sur les potentiels clients du bien ou du service développé. Encore une fois, la réponse n’importe pas forcément. Ce qui nous intéresse, c’est que le candidat se soit posé les questions et que nous puissions l’aider à développer les réponses.

Actu-Juridique : Quelles sont les perspectives de développement de l’incubateur ?

Marie Brandewinder : Pour l’incubateur, ce qui m’intéresse c’est de développer les capacités d’accueil des projets incubés. Pour l’instant, nous incubons 20 entreprises. L’idée serait de tourner à 25 à la fin de l’année 2022. Nous souhaiterions avoir plus de capacités pour augmenter ce nombre de sociétés incubées. En tant qu’incubateur, nous répondons à des problématiques importantes comme la réindustrialisation. C’est un axe important du plan de relance. Nous avons des projets qui sont tout à fait pertinents dans ce domaine.

Après, nous avons une réflexion à engager sur les problématiques de financement des entreprises ou des start-ups à caractère industriel. Ce sont des projets qui ne sont pas forcément très faciles à financer car ils ne correspondent pas aux critères et aux standards des investisseurs. En général, ces projets trouvent une rentabilité sur le temps long. Au sein de l’incubateur, nous devons donc identifier les bons outils de financements pour les sociétés industrielles. Puis, nous devons poursuivre le développement de notre écosystème d’experts et de compétences pour assurer le succès de ces projets techniques et complexes.

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