Île-de-France

« Il faut préserver et conforter le secteur agricole »

Publié le 15/03/2021 - mis à jour le 15/03/2021 à 18H45

La crise sanitaire produit des effets néfastes sur l’ensemble de l’économie française. L’agriculture n’y échappe pas. En Île-de-France, un plan de relance a été mis en place pour accompagner les professionnels dans leurs besoins de transition et d’innovation. Élise Le Marchand est cheffe de service économie-filières à la chambre d’agriculture de la région Île-de-France. Elle revient  pour les Petites Affiches sur les enjeux du secteur sur le territoire francilien.

Les Petites Affiches : Quelles sont les missions de la chambre d’agriculture de la région Île-de-France ?

Élise Le Marchand : C’est une chambre consulaire de 150 salariés environ qui a deux grandes missions : une mission de représentation des agriculteurs et de défense des intérêts de cette profession ; et une mission d’intervention avec une offre d’accompagnement et de conseil. Nous sommes organisés en services métiers : agronomie, environnement, élevage, territoires, vie de l’entreprise, l’économie-filière et un service de relations publiques et constitue un interlocuteur privilégié pour les intercommunalités et les communes.

LPA : Que représente votre service « économie-filière » ?

E.L.M. : Mon service compte 15 agents qui sont spécialisés dans le développement et la structuration des filières alimentaires et non alimentaires. On dispose d’un conseiller énergie et un conseiller forêt. L’équipe filière alimentaire est composée de conseillers qui accompagnent à la diversification en activité agricole. En Île-de-France, nous avons surtout des cultures céréalières ou de grandes cultures, principalement végétales. Sur les 5 000 fermes de la région, 10 % sont spécialisées (productions maraîchères, horticultures, pépinières, etc.). Il y a également de l’élevage, ce qui représente à peu près 500 exploitations. Ce service vise à conforter l’économie agricole du territoire et à développer des filières à haute valeur ajoutée pour le monde agricole. Pour ce faire, on rencontre des acteurs de l’aval, notamment la grande distribution, les grossistes, les entreprises agroalimentaires mais on cherche également de nouveaux débouchés avec les agromatériaux à destination de la construction (chanvre, paille, etc.) et de l’énergie avec une dynamique quant à l’installation d’unités de méthanisation pour produire du biogaz, comme pour les bus propres qui roulent au gaz naturel pour véhicules (GNV).

LPA : Quel est votre enjeu majeur ?

E.L.M. : Il faut préserver et conforter le secteur agricole. La diversité est un enjeu majeur parce qu’il y a des fermes qui doivent sans cesse maintenir leur rentabilité pour assurer un renouvellement des générations. L’enjeu de la transmission est également important. Le volet agritourisme va dans ce sens. L’idée est de recevoir du public pour vendre des produits fermiers ou avoir une offre d’hébergement-restauration à la ferme.

LPA : Ces activités ont dû être beaucoup impactées par la crise ?

E.L.M. : Oui, tout à fait. Il y a eu un boost durant les confinements sur l’offre des produits locaux, avec un regain de visibilité. Pour autant, dès que les commerces rouvrent, il y a une baisse. Nous sommes en contact avec 500 fermes pour les aider concernant leurs problèmes d’écoulement de la production dûs notamment à la fermeture des marchés et de la restauration collective. On a pu constater que tous ceux qui avaient une boutique ou un drive ont eu de très bonnes fréquentations, ce qui a d’ailleurs conduit certains à la limite de l’épuisement pour répondre aux demandes.

LPA : Quels sont les projets de la chambre d’agriculture pour innover ?

E.L.M. : Nous travaillons sur des formats innovants de points de vente. Des casiers ont été installés sur une aire de covoiturage de Vinci, à Longvilliers dans les Yvelines. Nous mettons à profit des partenariats historiques, comme avec la SNCF, pour développer des opérations « panier fraîcheur » : des créneaux sont prévus en gare pour vendre des paniers de fruits et légumes. Un des projets en cours est de déployer des enseignes de magasins sous l’égide de la marque « Bienvenue à la ferme ». L’Île-de-France fait partie des régions pilotes sur ce projet. Nous sommes encore dans une phase de prospection auprès d’agriculteurs pour se lancer. On espère en ouvrir un par an. Ce serait déjà une belle performance.

LPA : Quels ont été les impacts de la crise sur les agriculteurs en Île-de-France ?

E.L.M. : C’est assez variable en fonction des productions. Çertains ont été conforté par la demande en fruits et légumes locaux mais ce sont des productions qui demandent des investissements et un travail très importants, des astreintes notamment. On peine à trouver des candidats pour se assurer la production ou la vente, ou encore tenir des marchés. Dès que les marchés sont fermés, comme c’était le cas pendant cette crise sanitaire, les producteurs sont en difficulté.

Pour les filières longues (lait, farine, œufs), il y a eu moins d’impact : ce sont des produits qui ont fait l’objet de petites pénuries parce qu’il y a eu une forte demande. Là encore, il y une difficulté à positionner l’origine francilienne par rapport à l’offre France ou étrangère. Aujourd’hui, malgré les travaux des états généraux de l’alimentation qui ont eu lieu en 2018, avec la volonté d’accroître la coopération entre les maillons de la filière – de la production primaire à la distribution avec une réelle prise en compte du prix de revient –, on peine à parvenir à obtenir la signature de contrats pour sécuriser le producteur. Ils sont encore trop soumis aux aléas du marché. Pour les produits pour lesquels l’Île-de-France est déficitaire, les agriculteurs sont prêts à se lancer mais pour autant il faut pouvoir sécuriser les débouchés. On a vraiment un problème à ce niveau-là. Tous les publics acheteurs et commercialisants vous diront que « le local est important », mais les engagements peinent à se traduire concrètement.

LPA : Qu’en est-il pour le bio ?

E.L.M. : Le bio continue à profiter d’une belle dynamique, 6 conseillers accompagnent cette production en grande culture ou en culture spécialisée. Les conversions continuent d’être très dynamiques et cette croissance est fortement soutenue par la région.

LPA : Comment le plan de relance aide-t-il les agriculteurs ?

E.L.M. : Il s’inscrit dans les mesures d’aide aux entreprises en raison de la crise sanitaire. Des enveloppes supplémentaires ont été ouvertes, d’un montant de 1,2 Md€, même s’il y a toujours eu des dispositifs d’aides pour investir et moderniser, des programmes européens notamment, cofinancés avec les collectivités locales (région, département, État). Dans ce plan, on retrouve des mesures pour les agriculteurs mais également pour les opérateurs économiques et pour les collectivités. Des aides pour des investissements matériels ont été fortement sollicitées. Il y a eu des rallonges budgétaires également. Ce sont des aides accordées en vue d’améliorer et d’optimiser les pratiques agricoles pour réduire les intrants, réduire les émissions de gaz à effet de serre. D’autres mesures ciblées découlent du plan protéine (la France et l’Europe sont déficitaires en protéines végétales notamment pour nourrir le bétail) qui aident à développer le colza et le tournesol à ce titre. Il est prévu des diagnostics carbone pour mettre en place des plans d’action. Sur le plan environnemental, l’idée est d’aider les fermes à atteindre le label Haute valeur environnementale (HVE) avec un cahier des charges exigeant et demandé par un certain nombre de distributeurs sur des produits.

LPA : Beaucoup de ces mesures n’étaient-elles pas déjà en cours avant la crise ?

E.L.M. : Ce sont des choses qui existaient dans les programmes de développement ruraux régionaux. Ces dispositifs ont pu être amendés et bénéficient d’une rallonge budgétaire. Cela accélère la modernisation des exploitations, leur adaptation au contexte de marché actuel et futur pour maintenir la place du secteur agricole en Europe et dans le monde. Cela reste l’un des rares secteurs avec l’aéronautique à avoir un solde commercial positif : environ 10 Md€ par an d’excédent.

LPA : L’Île-de-France soutient-elle bien son agriculture ?

E.L.M. : Un pacte agricole a été voté en 2015 avec un accent mis sur l’innovation (techniques précises, pointues, connectées) et la diversification. Un volet communication a pour but de valoriser les produits locaux via la marque « Origine Île-de-France » mais également pour permettre une meilleure acceptabilité des projets. Nous faisons face à des citoyens partagés entre l’envie d’avoir du local mais si possible pas trop près pour éviter les nuisances telles que les odeurs, le bruit, les passages de camions. Or, on ne sait pas faire du lait, de l’énergie, des œufs sans une certaine effervescence de l’activité. En ce moment, la région vote le plan régional alimentation pour lequel la chambre a été sollicitée. Nous avons souligné les besoins en matière d’accompagnement pour rendre la région plus indépendante, plus autonome.

LPA : Vous avez organisé un webinaire le 26 janvier dernier pour conseiller les agriculteurs. Quelles étaient leurs attentes ?

E.L.M. : Nous avons eu une cinquantaine de participants. Des conseillers référents ont répondu en direct à leurs questions. Ils souhaitaient connaître la consommation des enveloppes, ce qu’il en restait. Est-ce qu’il y aurait encore des rallonges budgétaires ou des nouvelles relances ? Ils voulaient également savoir s’il était possible d’émarger à plusieurs mesures de ce plan. La réponse est oui, si ce sont des projets distincts. Tout le dispositif d’aide est bien accueilli. Il y a un vrai engouement pour les mesures proposées.

LPA : Qu’attendez-vous de plus à l’avenir ?

E.L.M. : Il faut des efforts plus conséquents sur la communication et l’éducation, faire mieux connaître l’agriculture pour la soutenir par son acte d’achat. Le consommateur doit être aidé également par les services des fraudes, parce qu’on trouve des produits cultivés selon des normes interdites en France. Le soja OGM est par exemple utilisé pour nourrir notre bétail alors qu’il est interdit de le produire en France. Quelle est la logique ? C’est très hypocrite puisque nos agriculteurs pâtissent de l’importation de ces produits dont la demande pourrait constituer des opportunités.

Référence : LPA 15 Mar. 2021, n° 159m3, p.10

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