Val-de-Marne (94)

« Il faut construire un Grand Paris durable »

Publié le 16/09/2021 - mis à jour le 16/09/2021 à 10H55

Pendant onze jours, du 19 au 29 août, 700 habitants d’Île-de-France ont randonné autour du tracé du futur Grand Paris Express, à la recherche d’espaces verts. Sur 200 kilomètres, ils ont découvert une banlieue parisienne bucolique, en mutation, loin des clichés qu’elle évoque. À l’origine de ce projet, le média en ligne Enlarge your Paris, en partenariat avec la société du Grand Paris. Vianney Delourme, co-fondateur du journal et concepteur des parcours, raconte les dessous de ce projet, dont il espère qu’il poussera les élus et les urbanistes à construire le Grand Paris en pensant aux piétons.

Actu-juridique : Comment est né ce projet de randonnée sur le territoire du Grand Paris ?

Vianney Delourme : En 2013, j’ai participé à la création du média en ligne Enlarge your Paris avec un groupe d’amis journalistes. Tous travaillaient pour des médias nationaux et habitaient en banlieue. Ils étaient gênés par le décalage entre leur expérience de ce territoire et la manière dont les journaux qui les employaient la racontaient. La banlieue a très longtemps été présentée uniquement par le prisme du faits divers, des quartiers prioritaires et des problèmes de société. Tout cela existe, bien sûr, mais pourquoi ne pas dire aussi qu’en banlieue, il y a autant de lieux culturels qu’à Paris intra-muros ? À cette époque émergeait le projet du Grand Paris, porté par Nicolas Sarkozy. Les travaux de l’atelier international du Grand Paris et la finalisation du tracé du Grand Paris Express étaient lancé. Nous étions conscients que la banlieue allait changer très vite et fort. En 2014, nous avons rencontré Guy-Pierre Chomette, grand reporter qui envisageait un changement de carrière et s’apprêtait à quitter Paris. Avant de le faire, il voulait en faire le tour à pieds. Plutôt que de choisir des sentiers de randonnée classiques, il a pris le tracé de métro du Grand Paris qui venait d’être rendu public. Nous avons trouvé l’idée passionnante et avons refait ce parcours avec nos lecteurs. C’est ainsi que nous avons fait un premier tour du Grand Paris en 2016, après avoir recensé tous les panoramas et toutes les hauteurs du territoire. C’était un galop d’essai. La randonnée a duré 48 heures et rassemblé 600 personnes. Forts de cette première expérience, nous avons sollicité la société du Grand Paris pour lui proposer d’organiser, chaque année, des randonnées sur le tracé du futur métro. Cela a très bien fonctionné. Nous nous sommes très vite mis à organiser des balades sur les tracés des futures lignes 14, 15, 16, 17, 18, avec des centaines de personnes chaque année.

AJ : Quel est l’intérêt de la découverte par la randonnée ?

V.D. : Les balades urbaines sont un bon moyen de mieux connaître le territoire et de partager ces découvertes. En 2020, nous avons voulu transformer cette démarche en ramassant ces explorations sur 10 jours. C’est devenu le tour piéton du Grand Paris. Nous l’envisageons comme un voyage. Nous nous donnons rendez-vous le matin dans une gare qui sera en connexion avec le Grand Paris Express à l’avenir, et nous nous quittons le soir dans une autre gare après quinze ou 25 kilomètres parcourus. Notre conviction est qu’on a besoin de marcher en ville, pour des raisons de santé publique. Nombre de docteurs en neurosciences rappellent aujourd’hui que l’homme est un nomade, et que la sédentarité induit des problèmes physiques et psychiques. Seulement, pour marcher, il faut des parcours.

AJ : Comment étaient pensés les parcours ?

V.D. : Chaque journée, nous proposons une boucle différente autour du Grand Paris Express. Toutes ces promenades étaient ponctuées de plusieurs rencontres, avec des experts en architecture ou en histoire de l’urbanisme, des forestiers, des écologues, des directeurs de musées, des artistes et des artisans, des botanistes, des philosophes, et d’une visite de musée. Par exemple, le premier jour du tour piéton de cette année, nous avons été reçus dans le Val d’Oise par le directeur du musée d’ Ecouen, un somptueux château Renaissance, puis nous avons visité une ferme à Sarcelles, et enfin nous avons été accompagnés par le directeur du syndicat de gestion des eaux des petites rivières du 95 et du 93, des petits cours d’eau oubliés qui sont en cours de reconquête et de réouverture. En suivant les rivières, nous avons traversé des parcelles au bord de l’eau. Ce genre de journée permet de changer la perception des territoires. Les parcours de cette édition étaient consacrés à la découverte des « trames vertes » qui permettent d’aller d’une gare du métro Grand Paris à une autre. Nous sommes donc allé chercher toutes les grandes trames vertes et bleues du Grand Paris : les berges de la Marne au naturel, les parcs en hauteur de Romainville et des Hauts-de-Seine, les forêt de l’Ouest, le plateau de Saclay. Nous nous arrêtions autant que possible déjeuner chez des agriculteurs et des apiculteurs dont on mangeait le travail. Nous avons fait une grande consommation de miel, de légumes, de fromages. Cela permettait de rappeler la dimension agricole du Grand Paris. Même si elle peut paraître anecdotique, chaque centimètre carré de terre agricole préservée est une victoire pour l’avenir.

AJ : Est-ce facile de trouver ces espaces verts ?

V.D. : Non, pas vraiment. Chaque jour de marche nous a demandé, en amont, plusieurs jours de préparation pour procéder à des repérages sur carte et sur site. Nous avons aussi mené des recherches pour trouver des gens qui pouvaient parler des lieux traversés. Nous menons désormais un travail en aval des promenades. Grâce à un partenariat avec l’atelier parisien de l’urbanisme, nous avons pu distribuer des cartes aux marcheurs qui nous ont rejoints. Nous sommes en train de préparer la carte du Grand Paris des piétons qui sera publiée lors de la biennale d’architecture et de paysage de l’Île-de-France au printemps prochain. Elle proposera des boucles autour du tracé du Grand Paris. Il y a plein de chouettes possibilités de randonnées : la balade de la Bièvre, la boucle de la Marne, la promenade des montagnes de l’Est. Cette carte permettra de mieux les populariser.

Promenade sur les berges de la Marne, à proximité de la future gare Champigny-sur-Marne (94).

DR

AJ : Qu’avez-vous préféré ?

V.D. : J’ai aimé chacune de ces onze journées de marche. J’ai été très marqué par le fort intérêt suscité par notre projet. L’affluence nous a dépassés. Les 700 places proposées sont parties en une journée. Tous les jours, des randonneurs voulaient revenir. Nous sommes plus de 800 à avoir marché. Parmi les participants, il y avait des retraités, des étudiants, des travailleurs free lance. Normalement, quand vous faites des balades urbaines, vous attirez surtout des élus et des aménageurs de la ville. Là, c’était très mélangé socialement. Il y avait des CSP+ mais aussi des gens qui ne maîtrisaient pas encore le français. Les participants ont compris qu’il ne s’agissait pas d’une randonnée au sens classique du terme, mais d’une marche pour s’approprier son territoire. Ils étaient très intéressés par les intervenants, bien que leurs prises de parole soient parfois exigeantes. Un philosophe nous a parlé de philosophie de la marche pendant une heure, alors que nous étions exténués après vingt kilomètres de marche à pied. Tout le monde écoutait attentivement. J’ai vraiment eu le sentiment que cela plaisait.

AJ : Ce projet de randonnée est-il politique ?

V.D. : Je dirais plutôt que c’est un projet de territoire, un projet culturel. Il met la marche au cœur de la ville qui est en train d’être construite à l’occasion du Grand Paris. C’est une nouvelle dynamique. Au XXe siècle, on a construit la banlieue comme une ville-automobile. La voiture était alors vue comme un outil d’émancipation et de progrès social. On en voit désormais les limites en termes économiques, écologiques, et d’aménagement du territoire. En faisant la carte du Grand Paris piéton, nous montrons qu’il est possible de remettre le piéton au cœur du territoire. Lors de la dernière boucle, un expert historien des transports, géographe et économiste, nous a accompagné. Il nous a parlé des fractures urbaines provoquées par les infrastructures telles que les autoroutes, les structures ferroviaires, les dépôts logistiques. Elles provoquent des obstacles visibles mais aussi des désagréments intangibles. Le bruit et l’ambiance font que les gens marchent ou pas.

AJ : Est-ce agréable de marcher sur ce territoire ?

V.D. : Il y a plein d’endroits où c’est agréable, et il faut les conserver. Il y en a beaucoup d’autres qui pourraient l’être, et il faut y travailler. Cela nous semble intéressant de penser en termes de trames piétonnes d’une vingtaine de kilomètres. Elles sont utiles à la fois pour les loisirs du week-end mais aussi au quotidien. Cela permet d’en faire un morceau, de chercher des ramifications, d’ envisager des réseaux secondaires. Au même titre qu’une autoroute pour les automobilistes, ces parcours structurent le territoire pour les piétons.

AJ : Ces randonnées vont-elles inspirer les élus et les concepteurs du Grand Paris ?

V.D. : Nous l’espérons bien ! Les aménageur qui construisent le Grand Paris se posent la question des rapports entre les piétons et les transports en commun. Les habitants qui ont participé à nos randonnées rendent compte de ce qu’ils ont vu sur le terrain. Certains ont ainsi pu dire dans les médias que la connaissance des espaces verts autour de chez eux n’allait pas de soi et qu’il leur fallait de l’animation et de la communication pour se les approprier et les faire rentrer dans leur quotidien. Changer notre carte mentale implique de faire œuvre de pédagogie et de changer nos habitudes. Nous voyons dans la construction de ce nouveau métro une occasion de le faire.

AJ : Comment ce Grand Paris va-t-il évoluer, d’après vous ?

V.D. : L’atelier international du Grand Paris a été créé en 2010 et la fin des travaux du métro est prévue pour 2030. Nous pensons qu’en une génération, la petite couronne aura changé de visage. Le métro sera accompli, les J O auront été une étape importante permettant à tous de prendre conscience de la dimension grand-parisienne de la ville. Nous ferons face à des enjeux écologiques importants. Les questions de lutte contre les îlots de chaleur en ville, la réflexion entre densité et étalement de la ville seront abordées. Il faudra aussi soulever la question du lien entre le Grand Paris et la grand couronne francilienne. Celle-ci va connaître des bouleversements importants, avec le départ en retraite annoncé d’un agriculteur sur deux. Nous espérons que l’agriculture se tournera davantage vers l’alimentation des habitants que vers l’export de céréales. Dans ce contexte, le défi sera d’apporter de la qualité à la ville. Cela ne sera pas évident, d’autant plus qu’il faut d’ores et déjà compter avec un boom immobilier, des problématiques d’accès au logement. L’enjeu est néanmoins clair. Il s’agit de faire un Grand Paris durable.

Sur le tracé de la ligne 16 sud, les randonneurs rencontrent l’A6 et la voie du TGV Ouest

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AJ : Le Grand Paris existe-t-il déjà concrètement ?

V.D. : Le Grand Paris existe sur le plan institutionnel avec la métropole et sur le plan des transports avec le métro. Mais aujourd’hui , nous l’avons constaté lors des randonnées, ses habitants ne savent pas précisément quelle réalité exacte ce terme recouvre. Les participants ignoraient ce que sont la société Grand Paris ou la métropole du Grand Paris. Ils ne se sentent pas appartenir au même territoire. Les habitants de Montreuil ont des préjugés à l’encontre des habitants de Versailles, et réciproquement. Pourtant, ces villes ont un destin commun. L’activité économique, les enjeux environnementaux et les questions liées aux transports ne se règleront pas à l’échelle de la commune. Les Franciliens le comprendront mieux en 2024, quand auront lieu les Jeux Olympiques, organisés à l’échelle du Grand Paris.

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