Seine-Saint-Denis (93)

« La prévention est l’essentiel de notre travail »

Publié le 30/10/2020 - mis à jour le 01/12/2020 à 12H19

Déléguée spéciale à l’égalité femmes-hommes auprès de la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, Marie-Pierre Badré est également présidente du centre Hubertine Auclert. Cette institution, implantée à Saint-Ouen (93), porte le nom d’une des premières Françaises à avoir milité pour le droit de vote des femmes. Elle est chargée de produire des rapports et des recommandations pour orienter les politiques publiques en matière de promotion de l’égalité femmes-hommes et de lutte contre les violences sexistes. Elle revient sur ses principaux travaux.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous nous présenter le centre Hubertine Auclert ?

Marie-Pierre Badré : C’est une institution qui a deux volets, car elle s’occupe à la fois de promouvoir l’égalité femmes-hommes et de documenter les violences faites aux femmes. Ces deux sujets sont complémentaires. Sur le volet des violences faites aux femmes, nous sommes un centre d’expertise associé à la région Île-de-France. À ce titre, nous intervenons pour aider les associations en charge des victimes, qu’il s’agisse de l’hébergement ou du suivi psychologique. Par ailleurs, en tant que centre d’expertise, nous publions régulièrement des rapports pour lutter contre ces violences faites aux femmes. Nous menons pour cela des enquêtes de suivi auprès des associations et des femmes victimes de violence et publions des rapports avec des recommandations. Nous faisons aussi des formations les violences sexistes, les cyberviolences, un sujet que nous avons été les premières à mettre sur la table, avant que le gouvernement ne s’en empare.

LPA : Quel est votre parcours ?

M.-P.B. : Je préside le centre Hubertine Auclert depuis la dernière élection du conseil régional, en 2015. J’ai auparavant été élue, d’abord dans un petit village, puis adjointe, et enfin suppléante de Franck Riester, ancien député de Seine-et-Marne, aujourd’hui ministre du Commerce extérieur. Je l’ai accompagné pendant 10 ans. J’ai été élue conseillère régionale d’Île-de-France par le suite et je suis déléguée spéciale au droit des femmes auprès de la présidente de région.

Je suis sensible au sujet du droit des femmes depuis toujours, et particulièrement depuis que je me suis engagée en politique. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de lois sur la parité. Les hommes étaient majoritairement élus et avaient les postes à responsabilité. Concernant l’égalité femme-homme, il n’y a pas de progression sans loi. Si la législation ne l’impose pas, il n’y a pas de dynamique paritaire. C’est la grande observation essentielle que nous pouvons faire sur la parité. Toutes les avancées, y compris dans les entreprises, n’ont eu lieu que parce que la loi est passée. Je me souviens de la première loi à ce sujet, pour la parité dans les conseils municipaux : elle ne concernait que les communes de plus de 3 500 habitants. Naïvement, on se disait qu’elle allait entraîner une dynamique dans les communes plus petites. Cela ne s’est pas passé ainsi. Il n’y a eu aucune dynamique paritaire. Cinq ans après nous avons été contraint d’adopter une loi pour imposer la parité dans les communes de plus de 1 000 habitants. La parité n’est pas quelque chose qui se développe spontanément.

LPA : Y a-t-il, dans ce combat féministe, des événements qui vous ont marquée ?

M.-P.B. : #MeToo a été un événement majeur dans l’évolution de l’égalité femmes-hommes. Il restera dans les livres d’histoire ! La libération de la parole des femmes est venue de là. Peu de femmes avant  #MeToo auraient osé dire de cette manière ce qu’elles subissaient. Ce mouvement a permis de faire évoluer les choses plus rapidement. Il y a une très grosse mobilisation depuis. Les femmes victimes de violences sont enfin vraiment considérées comme telles, alors qu’il n’y a pas si longtemps, on considérait que c’était de leur responsabilité. Il y a encore trop de féminicides pour que l’on puisse se satisfaire de cette évolution, certes favorable. Il faut réduire drastiquement leur nombre et on n’en prend malheureusement pas le chemin, cette année encore.

LPA : Que faut-il faire pour cela ?

M.-P.B. : Il y a encore beaucoup de travail à faire sur les violences faites aux femmes. L’arsenal pénal doit être modifié. Le décret sur l’éloignement du conjoint violent vient seulement d’être voté. Le nombre de téléphones grand danger, un outil fantastique pour les femmes victimes de violences, doit être déployé de façon importante. Il ne faut pas hésiter à inciter les femmes en difficulté à en demander. Les choses évoluent mais lentement.

LPA : Pourquoi lier ces deux sujets que sont les violences faites aux femmes et la promotion de l’égalité ?

M.-P.B. : Ces deux sujets sont reliés. Si vous n’apprenez pas aux individus, dès le plus jeune âge, ce qu’est l’égalité femmes-hommes et ce qu’elle implique, l’inégalité va se perpétuer au détriment des femmes. Il faut enseigner que le respect va dans les deux sens. Sur ce sujet des violences sexistes, nous subissons l’héritage des générations précédentes. Des hommes se croient encore tout permis. Il faut apprendre très tôt le respect, que les filles ont autant de droits et de devoirs que les garçons et il y aura moins de violence dans la relation. Il y a une éducation à mettre en place. Cela commence à l’école maternelle.

LPA : Vous intervenez d’ailleurs en milieu scolaire…

M.-P.B. : Nous avons en effet des conventions avec l’éducation nationale et nous intervenons dans les collèges et lycées. L’essentiel de notre travail est de prévenir. Nous faisons des formations dans les lycées contre les cyberviolences et les violences sexistes. Nous avons sorti un outil, appelé violentomètre : il s’agit d’un double décimètre qui permet de définir si la relation amoureuse est saine ou non, et de mesurer l’éventuelle dangerosité d’une relation. C’est de la prévention pure des violences. Nous devons apprendre aux jeunes ce que sont les violences sexistes. On s’est rendu compte que souvent, les jeunes filles n’ont pas la sensation d’être victimes de violences alors qu’elles le sont. Les garçons se permettent de faire des commentaires sur les tenues des jeunes filles. On n’a jamais vu l’inverse. Rappelez-vous la mode des caleçons qui dépassaient du pantalon porté très bas : jamais cela n’a provoqué de débat. Les filles sont, elles, victimes de remarques de la part des garçons. Après tout, ce n’est pas étonnant quand on voit les propos des hommes politiques, relayés par les médias, sur la nécessité pour les filles de porter une tenue républicaine !

LPA : Quelles sont vos recommandations en matière de lutte contre les violences faites aux femmes ?

M.-P.B. : Nous avons analysé le parcours des victimes, en portant une attention particulière à ce qui ne marche pas. Le premier constat, c’est que les femmes ne portent pas plainte, car elles ne sont pas toujours reçues comme des victimes. Il faut former les policiers et les gendarmes à l’accueil de ces femmes. Eux-mêmes en font d’ailleurs la demande, car ils ont bien conscience que c’est très spécifique. Il faut qu’il y ait, dans les commissariats, un endroit dédié à la réception de ces plaintes, une pièce à part où des agents formés prennent les plaintes de ces femmes-là. Il y a également des choses à améliorer dans le parcours judiciaire. Il s’écoule trop de temps entre la plainte et la prise en compte du dossier par la justice. Sachant que 90 % des féminicides arrivent au moment où la femme décide de quitter le foyer conjugal, réduire ce temps est crucial. Il faut être capable de juger du degré de dangerosité quand on laisse ces femmes repartir chez elle. On peut leur donner un téléphone grand danger ou prononcer rapidement l’éloignement du conjoint violent.

©Esthermm/AdobeStock

LPA : Quel usage est fait des nombreux rapports que vous publiez ?

M.-P.B. : Les usages sont libres. Tout le monde peut s’en servir. Il nous arrive de produire ces rapports à la demande d’une institution. Ainsi, la région Île-de-France nous a récemment demandé de faire un rapport sur le 31 17, le numéro que les femmes peuvent appeler si elles sont victimes d’harcèlement dans les transports en commun. La région nous a demandé de faire un audit pour savoir s’il fonctionnait bien. Nous pouvons également nous auto-saisir de problématiques que nous font remonter les 150 associations qui adhérent au centre. Leurs retombées nous permettent de faire des rapports pour que les choses s’améliorent.

LPA : Pouvez-vous nous présenter quelques-uns de vos rapports ?

M.-P.B. : Un de nos rapports qui avait fait beaucoup de bruit, concernait les femmes dans l’espace public. Nous avions montré comment ce dernier avait été conçu par les hommes et pour les hommes. On n’imaginait pas à quel point elles étaient complètement oubliées dans l’espace public. On avait pris l’exemple des équipements sportifs. Quand on construisait des terrains de sport, on les faisait avec des vestiaires mixtes. On s’est rendu compte que si les jeunes filles ne faisaient pas de sport, c’est parce qu’elles n’avaient pas de vestiaire à elles. Désormais, ces équipements sont davantage conçus avec des vestiaires distincts pour filles et garçons. Nous avons traité de bien d’autres thèmes : les femmes dans la ruralité, le cyberharcèlement, la prostitution des mineures. Nous allons bientôt publier un rapport passionnant sur la manière dont l’Espagne a réussi à faire baisser drastiquement le nombre de féminicides.

LPA : Un de vos derniers rapports porte sur la période du confinement. Qu’avez-vous observé ?

M.-P.B. : Les associations ont reçu le double d’appel pendant le confinement par rapport aux années précédentes à la même période. Les femmes n’ont pas été les seules victimes de ce confinement, des enfants l’ont été aussi. Toute la cellule intrafamiliale a souffert. Ces associations ont eu beaucoup de mal à gérer les dossiers de femmes victimes car beaucoup de structures, notamment judiciaires, ne répondaient pas aux appels. Les forces de l’ordre ont été plus sollicitées mais les dépôts de plainte ont baissé. Cela peut être lié au fait que ces femmes n’ont pas osé sortir, ou que les commissariats étaient ouverts sur des périodes trop courtes. Des choses positives ont néanmoins été mises en place par les pouvoirs publics : la région a débloqué des financements spécifiques pour les associations qui avaient besoin d’informatique et de téléphone pour gérer les appels de femmes pendant le confinement. Le 39 19 a été généralisé.

Le confinement a permis une prise de conscience et a révélé un manque de moyens. Certaines femmes ont découvert à l’occasion de ce confinement qu’elles étaient victimes de violences psychologiques très importantes. Elles n’en avaient pas conscience auparavant. Elles étaient obligées de tout assumer, de façon encore plus prégnante que d’habitude. Le Covid-19 a mis au jour les difficultés qu’avaient les femmes dans la cellule familiale, notamment quant aux tâches ménagères.

LPA : Vous mettez en garde contre le télétravail, qui s’est lui aussi développé pendant le confinement…

M.-P.B. : Cela va faire l’objet d’un prochain rapport. Les femmes sont très preneuses du télétravail quand elles ont le choix, surtout quand elles ont des enfants en bas âge. Cela leur permet de faire l’économie des temps de transports. Le télétravail arrive en tête de leurs demandes. Mais il va falloir analyser aussi les inconvénients de ce télétravail. S’il n’est pas réparti de façon égalitaire dans les sociétés, s’il incombe majoritairement aux femmes, cela aura des répercussions néfastes pour elles. Quand vous n’êtes jamais présente physiquement, vous vous coupez des réunions, des réseaux dans l’entreprise. Cela peut être un piège, dans lequel les femmes risquent de laisser des plumes.

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Référence : LPA 30 Oct. 2020, n° 157d7, p.3

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