Deux jardins en Seine-Maritime : Bois-Guilbert et Mesnil-Geoffroy

Publié le 09/09/2016

Bois-Guilbert ou un artiste contemporain, Jean-Marc de Pas, en son jardin normand dédié à la sculpture

Le regard profondément bleu, la douceur dans les gestes et les paroles : Jean-Marc de Pas a les caractéristiques d’un homme un peu perdu dans son art et habité par la création. Mais quand on découvre ses sculptures, on voit que le travail est précis sans être incisif, rond et doux ou élancé et angulaire selon les formes ; en aucun cas un travail flou, vague et sans finalité.

Âgé d’à peine 21 ans, Jean-Marc de Pas reçoit le domaine du château de Bois-Guilbert qui avait été fondé par ses ancêtres en 1620. Lourd héritage qui deviendra néanmoins l’œuvre de sa vie en créant sur sept hectares un jardin de sculptures, hymne à la vie et à la nature.

Et pourtant, ce sont les meubles qui l’attirent au départ : il étudie donc et se forme à l’ébénisterie à l’École Boulle. Mais assez vite il abandonne le mobilier pour devenir, selon ses termes, « ciseleur de lumière ». Certes, il aime toujours la matière (bois, plâtre, argile, bronze), quelle qu’elle soit ; mais il considère que la sculpture a une dimension d’expression, un langage de poésie supérieurs à ceux du meuble. Il imagine, dessine des plans et crée donc petit à petit un jardin (7 000 arbres plantés depuis 1988) autour du bâti existant sur la propriété (pavillon, chapelle, château des XVIIe et XVIIIe siècle).

Un jardin couronné de prix : bien sûr il est affilié à l’Association des parcs et jardins de Haute-Normandie dont il reçoit un prix en 2010 ; mais c’est quelques années après qu’il bénéficie de consécrations suprêmes : Maison des illustres en 2013 et Jardin remarquable en 2014.

Aux côtés de platanes bicentenaires et d’un châtaignier du XVIIe siècle ; les cercles de bouleaux et de séquoias, les charmilles sont autant de végétaux qui ponctuent le parc et permettent aux œuvres de mieux exprimer leurs formes.

La sculpture s’inscrit dans le parc, se fond dans le végétal. Le jardin est conçu dans sa globalité pour que l’œuvre puisse s’exprimer pleinement : le parc est pensé comme une osmose entre la nature et la sculpture ; il y a un mariage voulu entre le végétal et les sculptures. 70 œuvres ponctuent les allées et révèlent une promenade qui devient aussi bien poétique que symbolique, si on se réfère au jardin du cosmos, au cloître des quatre saisons.

Comme une autre artiste, Nathalie Decoster, Jean-Marc de Pas entend nous faire entrer dans sa relation au temps et à l’espace. Les sculptures sont installées en des endroits précis du parc pour souligner la symbolique de chaque espace.

Réunissant le travail de la main et de l’esprit qui a œuvré ; la sculpture est au plus près des sentiments humains. Elle révèle et transcende l’Homme. La poésie qui émane de ce jardin, l’incitation à la rêverie qu’il dégage sont autant de témoignages de la personnalité même de Jean-Marc de Pas.

Vingt statues d’hommes illustres sculptées par Jean-Marc de Pas décorent lintérieur du château de Bois-Guilbert.

DR

Une actualité liée à la Normandie impressionniste : dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste qui a lieu jusqu’à l’automne 2016, Jean-Marc de Pas a imaginé toute une série de portraits en terre cuite ou en bronze : vingt hommes illustres qui décorent l’intérieur du château. Des peintres, des musiciens de l’époque impressionniste : Renoir, Degas, Debussy…

Mesnil-Geoffroy ou le classicisme entre rosiers et légumes anciens

Un if en boule d’un seul pied datant du XVIIIe siècle, quelques 2 900 rosiers étiquetés dont plus de 1 985 variétés différentes et plus de 1 500 roses sélectionnées pour leur parfum, un hectare de potager de légumes anciens, une iriseraie, un labyrinthe de charmille de la fin du XVIIe siècle, des sauts de loup et des « ah ah » harmonieux aux quatre points cardinaux, un logis principal construit en 1640 en style Louis XIII et un agrandissement ultérieur en 1746 par deux ailes Louis XV, des boiseries peintes se détachant sur des parquets de bois précieux ou de marbre : l’œil ne sait plus trop où se poser lors d’une visite de Mesnil-Geoffroy.

On ne peut donc que s’émerveiller devant le formidable travail des actuels propriétaires qui « ont tout restauré sans rien inventer », tel qu’ils le disent eux-mêmes. Une « presque folle » passion les anime doublée d’une débordante énergie créatrice.

En effet, le classicisme tant du parc que du château est parfait ici. Normal, nous direz-vous, le parc fut dessiné à la française par Collinot, le neveu de Le Nôtre et son premier jardinier. Collinot a réalisé un bel ensemble extrêmement classique ; ce qui a fait dire à un voyageur de passage, l’abbé Cochet : « on dirait Le Nôtre se reposant de Versailles ».

Le château du Mesnil-Geoffroy et son magnifique parc.

DR

La propriété est comme construite autour et pour le jardin où les agencements du parc sont réalisés afin de mettre en valeur le superbe bâti du château. L’un et l’autre sont en osmose pour l’œil du visiteur et/ou de l’habitant. La statuaire est elle aussi classée monument historique (le dieu-fleuve de Le Hongre, Vénus, Érigone et Apollon) et les quatre vases en terre cuite du XVIIIe siècle ponctuent les perspectives et arrêtent l’œil au même titre que les « ah ah » interrompant les murets de rosiers et de poiriers.

Mais le génie des propriétaires-jardiniers est d’avoir su agrémenter les grands parterres de pelouse situés devant le château, en leur ajoutant des banquettes d’ifs aux tailles décalées. Un ajout qui complète à merveille le dessin de Collinot au même titre que le potager de légumes anciens où les cucurbitacées jouxtent les épinards-fraises, le cerfeuil tubéreux et l’oca du Pérou.

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Référence : LPA 09 Sep. 2016, n° 117k7, p.21

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