Parlement : une série télévisée au cœur du Parlement européen

Publié le 22/05/2020 - mis à jour le 25/05/2020 à 9H52

Parlement est la première série TV consacrée entièrement à la vie de l’intérieur d’une institution de l’Union européenne. La première saison, composée de 10 courts épisodes, est construite sur les pérégrinations d’un jeune assistant parlementaire découvrant le fonctionnement du Parlement européen à travers la discussion, qui sert de fil rouge, d’un amendement sur la protection des requins et sur fond de Brexit. Le parti pris, résolument humoristique, accentue l’écueil d’être tombé dans certains clichés et manque probablement son but de « faire aimer l’Europe ».

L’Europe1, et plus particulièrement l’Union européenne, est rarement un sujet d’expression artistique, même si ses crises (financière en Grèce2, Brexit au Royaume-Uni3) ont suscité films, romans et pièces de théâtre. On ne peut donc que saluer l’audace de la conception d’une série télévisée entièrement centrée sur la vie interne du Parlement européen !

Diffusée gratuitement depuis avril 2020 par France.tv, la saison 1 de la série Parlement, coproduction européenne (France, Allemagne, Belgique) créée par Noé Debré avec le soutien du programme européen pour la création « Europe Créative Media »4, se donne pour objectif de « faire aimer l’Europe » en 10 épisodes de 26 minutes chacun. Il n’est pas certain que les scénaristes (Noé Debré, Daran Johnson, Pierre Dorac et Maxime Calligaro5) aient réussi leur pari. Ils ont opté pour un angle d’attaque résolument humoristique, qui prend racine dans un certain nombre de clichés et les fait prospérer tout au long de cette première saison. Il en est ainsi de l’incompétence et l’oisiveté des parlementaires, la bureaucratie, la lassitude et la technicité des fonctionnaires, la gabegie, les effets néfastes du lobbying qui sont passés en revue sans contrepoids.

Les portraits de tous les personnages, à commencer par les élus français et britannique, vont même au-delà de la caricature, en jouant sur les stéréotypes nationaux. Le député français, Michel Specklin (joué par Philippe Duquesne), en poste depuis 3 ans, complètement ignorant des procédures et de l’agenda parlementaires, passe son temps à se soustraire à toute initiative qui lui demanderait un quelconque travail personnel, jusqu’à l’arrivée de son nouvel assistant parlementaire, le personnage principal de la série, Samy Kantor (joué par l’attachant Xavier Lacaille), qui débarque dans le bâtiment bruxellois du Parlement européen6, tout aussi ignorant de l’institution que son employeur, mais ayant à cœur de s’y investir et de se battre pour ses idées, qui sont souvent en fait celles de ceux qui l’instrumentalisent…

La Britannique, Sharon Redlion (Jane Turner), est présentée comme une ancienne conservatrice modérée, devenue « hard brexiteuse », après s’être « radicalisée sur internet » en traînant « sur des sites internet bizarres à lire des articles de Boris Johnson sur le calibre des bananes et des capotes » (épisode 2), mais qui ne comprend même pas la question de la frontière nord-irlandaise (épisode 5) et qui utilise par ailleurs ses indemnités parlementaires à des fins personnelles.

Le Brexit irradie d’ailleurs toute la saison, Rose (Liz Kingsman), l’assistante parlementaire britannique ne parvenant à se consoler de ses déconvenues professionnelles (notamment avec la firme Facebook, bien égratignée au passage) qu’en visionnant les interventions désastreuses de la Première ministre, Theresa May. L’histoire (récente) s’intègre ainsi dans la fiction, quand ce n’est pas un acteur véritable des institutions internationales qui se fait comédien l’espace d’un instant (Pascal Lamy, l’ancien directeur général de l’OMC, apparaît ainsi dans l’épisode 4).

Quant à Ingeborg Becker (Christiane Paul), conseillère politique allemande, elle est stratégique et dominatrice, assistée par le fantasque Torsten (Lucas Englander) ; le lobbyiste italien a des méthodes séductrices, mais manipulatrices et l’assistante suédoise, sans tabou et entreprenante avec le jeune novice Samy, est qualifiée de « nazie » par l’assistante britannique. C’est l’occasion, au-delà de ces stéréotypes, de décoder les subtilités langagières, sous couvert que tout au Parlement serait « le contraire de ce que son nom indique » (épisode 2) : par exemple, l’appartenance du « parti démocrate suédois » au groupe politique de « l’Europe des nations et des libertés », c’est-à-dire le groupe d’extrême droite au Parlement européen7, est bien réelle…

Les scénaristes, très bien documentés, font la démonstration de leur connaissance approfondie de la procédure et du processus décisionnel européens, même s’ils se font volontiers lyriques et juridiquement fantaisistes quand ils présentent la politique européenne de la pêche comme « l’héritière du droit des mers, du jus cogens, de Grotius, de la jurisprudence des tribunaux d’amirauté (…) de décennies d’élaboration juridique » (épisode 2) !

En revanche, l’exemple retenu comme fil rouge de la saison 1, la défense des requins par le vote d’un amendement sur l’interdiction de la découpe de leurs ailerons – le finning – est bien un amendement qui a été défendu et voté au Parlement européen (en 2012), et qui permet de décoder pour le grand public la procédure interne parlementaire évidemment méconnue, les subtilités du lobbying (« le plus vieux métier du monde » ainsi qu’est intitulé l’épisode 4) et les rapports avec la Commission européenne (épisode 6). C’est aussi l’occasion de souligner l’importance du travail des administrateurs, dont les responsables sont présentés comme extrêmement rigoureux et cultivés mais conditionnés et cantonnés dans un rôle purement administratif – c’est-à-dire non politique – à l’instar de Eamon (l’excellent William Nadylam), tandis que les fonctionnaires subalternes sont dépeints comme désabusés et largement inoccupés.

Finalement, cette série qui assume courageusement le choix du multilinguisme pour mieux faire ressortir l’omniprésence de l’anglais « bruxellois » – qui est bien le reflet de la réalité – assume son appartenance au registre de la comédie (satirique) en multipliant les scènes cocasses et sentimentales avec humour et légèreté, au risque d’exaspérer les europhiles et de conforter les europhobes.

Poursuivre cette approche ludique et humoristique des aventures d’un jeune huron8 sympathique dans l’institution de l’Union qui devrait être la plus proche des citoyens, dans une saison 2, pourrait avoir un rôle éducatif – pour ne pas dire pédagogique – utile, à condition de ne pas faire de l’Union un bouc-émissaire systématique et d’attirer l’attention sur la responsabilité des États dans le fonctionnement des institutions européennes en général et du processus décisionnel parlementaire européen en particulier.

france.tv

Notes de bas de pages

  • 1.
    V. Saulnier-Cassia E., « La dramaturgie 2019 de l’Europe : l’esthétique du possessif », RDL 2020, dossier « Europe », n° 4, à paraître.
  • 2.
    Costa Gavras, Adults in the room, 2019.
  • 3.
    Coe J., Le cœur de l’Angleterre, 2019, Gallimard. V. Saulnier-Cassia E., « La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne saisie par la littérature. Le Brexit romancé par Jonathan Coe », RDL 2020, dossier « Europe », n° 4, à paraître.
  • 4.
    Sur ce programme de financement européen dans le contexte du Brexit, v. Saulnier-Cassia E., « Brexit et culture : les enjeux de la sortie du Royaume-Uni de l’UE en matière culturelle » in Guézou O. et Manson S., Droit public et culture, 2020, Mare et Martin.
  • 5.
    Calligaro M. (avec Cardère E.) est l’auteur d’un roman policier se déroulant au Parlement européen : Les compromis, 2019, Rivages/Noir.
  • 6.
    Le dossier tabou de l’éclatement du siège du Parlement européen entre Bruxelles et Strasbourg est assez bien traité dans l’épisode 9.
  • 7.
    Il s’est depuis 2019 fondu dans le groupe « Identité et démocratie ».
  • 8.
    L’on ne saurait que trop conseiller en dépit de son caractère partiellement dépassé, car publié à l’heure où les Communautés européennes comptaient 12 États membres, l’ouvrage de l’anthropologue Marc Abélès (La vie quotidienne au Parlement européen, 1992, Hachette, 438 p.).

À lire également

Référence : LPA 22 Mai. 2020, n° 154a3, p.12

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