Question de rhétorique : insulte, outrage et autres calomnies

Publié le 18/05/2021 - mis à jour le 07/06/2021 à 14H28

« Éric Dupond-Moretti représente le pire de la Macronie, alliance sordide du règne de l’argent et d’une destruction des valeurs essentielles de la France », a déclaré Sébastien Chenu, Député du Nord, Porte-parole et candidat du Rassemblement national à la présidence des Hauts-de-France,  le 8 mai dernier sur sa page publique Facebook. Guillaume Prigent, auteur de Avoir raison avec Schopenhauer (1), nous explique quel procédé rhétorique se joue dans ce recours à l’injure et à l’insulte.

Question de rhétorique : insulte, outrage et autres calomnies
Photo : ©AdobeStock/Panaramka

Le constat : pourquoi c’est si tentant ?

 « Je te dis pas que c’est pas injuste, je te dis que ça soulage » concède Théo, après avoir mitraillé les frères Volfoni à leur sortie de l’hôpital dans le film les Tontons Flingueurs.

Disons-le franchement, un bon petit juron de temps en temps ne fait pas de mal. Un doigt de pied faisant la rencontre aussi fugace que brutale avec un pied de table, un liquide renversé sur un vêtement fraîchement lavé, l’oubli fâcheux d’une obligation professionnelle ou personnelle… les raisons ne manquent pas.

Ce ne devrait pour autant pas être le cas envers ceux qui sont en désaccord avec vous. Même si on trouve toujours une bonne raison de recourir aux trésors de méchanceté gratuite qu’offre notre langue. Le personnage du Mérovingien dans le deuxième épisode de Matrix ne pense pas autrement lui qui dit au héros Néo : « J’ai testé toutes les langues, j’ai une faiblesse pour le français. C’est une langue merveilleuse. J’aime notamment les jurons français. Nom de Dieu de putain de bordel de merde de saloperie de connard d’enculé de ta mère ».

La colère incontrôlée, la peur de la défaite ou tout simplement l’envie de salir sont autant de raisons pour se laisser aller au « plaisir » douteux d’un bon torrent de crasses.

Preuve en est donnée par cette publication toute en légèreté, en finesse et en sens de la mesure faite par le député et conseiller régional Sébastien Chenu le 8 mai dernier, et qui vise notamment Eric Dupond-Moretti, entré en campagne sous l’étiquette de la République en Marche dans la région Hauts-de-France.

Question de rhétorique : insulte, outrage et autres calomnies

Le procédé rhétorique : salir un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…

Derrière l’insulte, se cache souvent une intention funeste. Ici, diaboliser et salir un adversaire politique, non pas en critiquant le programme politique qu’il porte, mais en assumant de lui dénier toute morale, toute éthique et tout honneur. Car face aux « salauds » réels ou supposés, on ne peut qu’avoir raison.

Marine le Pen s’en était d’ailleurs servi lors de son débat contre Emmanuel Macron le 4 mai 2017 lorsqu’elle avait déclaré « M. Macron est le candidat de la mondialisation sauvage, de l’uberisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique, notamment de nos grands groupes, du dépeçage de la France par les grands intérêts économiques, du communautarisme. Et tout cela piloté par M. Hollande hein, qui est à la manœuvre maintenant de la manière la plus claire qui soit. »

D’un point de vue rhétorique, l’insulte n’est sans doute pas la plus complexe des techniques à utiliser. L’idée générale, aisément perceptible par chacun, est de trouver toutes les raisons possibles et imaginables pour faire de votre adversaire un « salaud ». Il n’y a qu’une seule contrainte : il faut trouver un lien, aussi ténu soit-il, entre la personne qu’on vise, et les insultes qu’on va déverser. Ici ce sera le passé d’avocat d’Eric Dupond-Moretti.

Ceci étant fait, la mécanique de l’injure va suivre un double mouvement.

Premier mouvement, insulter tout en étant sur la défensive. Dit autrement, « oui j’insulte mais l’autre a commencé ». C’est le sens de la phrase « la seule chose qui l’intéresse [Eric Dupond-Moretti], c’est lui-même et évidement, sa haine » qui semble dire en creux qu’on a le droit d’insulter ceux qui ne vous aiment pas.

Deuxième mouvement, confondre l’ancien avocat et ses anciens clients. Sébastien Chenu dit notamment « De quel honneur pourrait se réclamer l’auteur d’une plaidoirie répugnante s’attendrissant sur la mère fanatisée de Mohamed Merah face aux familles des vraies victimes de ce barbare antisémite ? ». N’en jetez plus, voici le fond de l’affaire. Qui a défendu une personne jugée coupable ne vaut pas mieux que son client ? Que penser alors d’un procureur s’en prenant à une personne qui se trouve relaxée ? Passons…

S’il est permis de douter du fait que Sébastien Chenu ait une connaissance précise du dossier en question ou des débats nés du procès, et encore plus de la plaidoirie d’Eric Dupond-Moretti en défense d’Abdelkader Merah… l’insulte vise ici à dire qu’un avocat est à l’image de son client. Pour avoir défendu le frère d’un terroriste, il aurait donc perdu tout « honneur ». Reste à comprendre ce que Sébastien Chenu pense du même Eric Dupond-Moretti qui a défendu aussi Daniel Legrand, l’un des 19 accusés dans l’affaire Outreau, des policiers pris à partie lors de la perquisition du siège parisien de LFI, le handballeur Nicola Karabatic, les victimes de l’amiante ou encore Jérôme Kerviel.

Le risque : ravager la maison commune

Déverser des tombereaux d’injures et d’immondices sur ceux qu’on considère comme ses adversaires politiques n’appelle aucune clémence. Plus encore lorsque celui qui s’y abaisse ne peut ignorer qu’en février 2021, d’après le baromètre annuel du CEVIPOF, seuls 16 % des Français déclaraient avoir confiance dans les partis politiques.

A l’heure d’un grand rendez-vous national, comme une élection régionale, on est en droit d’espérer et d’attendre mieux de responsables politiques que de de mêler vie politique et pensée venimeuse.

Surtout s’ils aspirent demain à présider aux destinées de plus de 67 millions de Français.

 

(1) Librio Philosophie – novembre 2017

Pour lire les autres chroniques de Guillaume Prigent, c’est par ici.

X