Une vie de juge : entre une idée (idéale) de la justice et la réalité du terrain (mafieux)

Publié le 15/07/2022 - mis à jour le 22/07/2022 à 10H02

Avec son dernier texte, Un juge, Fabio Alessandrini propose une pièce très riche scéniquement et intellectuellement sur le parcours d’un juge italien, confronté aux réalités mafieuses sur les terres siciliennes, face à ses idéaux et ses valeurs de justice.

Fabio Alessandrini arrive sur scène par l’entrée des spectateurs et interpelle immédiatement le public en lui demandant quelle est la différence entre la loi et la justice. Puis, il s’adresse à un homme au hasard, accompagné, pour ensuite parler au couple et au public en affirmant que le premier veut tuer la seconde. De manière badine d’abord, il évacue les raisons possibles et passe à l’essentiel dans une forme d’agressivité contenue. Il n’est pas encore passé à l’acte car « il a peur de finir en prison », pulsion maîtrisée dans la tradition de tous les discours pénalistes élémentaires : « Chacun choisit sa cage. La peur de la sanction fait de nous des gens tellement bien. » Mais le narrateur ajoute que cette pulsion est refoulée par la « conscience » de l’homme. Dans le vocabulaire kantien, il s’agirait à la fois d’un impératif hypothétique et d’un impératif catégorique. La suite du propos du narrateur fait quitter bien vite le terrain de la philosophie pour entrer dans celui du droit. Le terrain de la loi pénale italienne.

Il s’agit pour le narrateur, au moyen d’un scénario tragi-comique, de démontrer l’étrangeté des syllogismes juridiques reposant sur la réalité des apories ou des contradictions du droit pénal italien (réformé depuis) qui est le résultat de ce que l’on appellerait en médecine ou en biologie un « effet cocktail ». Il s’agit, en l’occurrence, du modèle qui pouvait jadis théoriquement être suivi consécutivement à l’assassinat de son conjoint pour n’être condamné qu’à 2 ans et demi de prison (au lieu de 21 ans) grâce à un savant cumul de conditions permettant des remises de peines.

Après cet étonnant prologue, qui sert de métaphore à la « loi des repentis »1, le spectacle évolue vers un autre registre, celui du récit. Le récit d’un juge, qui n’est pas nommé, mais dont les traits peuvent faire penser à plusieurs juges italiens célèbres.

C’est le parcours professionnel du juge qui est dessiné par lui-même, depuis le début de ses études de droit jusqu’à la fin de sa carrière, en passant surtout par les différentes étapes de cette dernière, de sa première nomination en Calabre (car arrivé dernier des 260 promus) à sa nomination à Bogota (dans un groupe international de magistrats experts dans la lutte contre le trafic de stupéfiants) en passant par sa mutation à Palerme… Entre l’idée que tout un chacun se fait de la justice, qu’un étudiant en droit, aspirant à la magistrature, se fait de la justice et qu’un juge italien, en poste, se fait de la justice, il existe un fossé abyssal.

On entre peu à peu dans la réalité qui semble tout droit sortie d’une fiction ; pas celle du Parrain, des Incorruptibles ou encore des Affranchis2 qui mettent davantage l’accent sur les luttes de clans, la production cinématographique laissant largement la figure des magistrats de côté, mais celle d’un juge qui aussitôt le pied posé à Locri doit se rendre sur les lieux d’un double assassinat où il découvre après avoir révisé en route son cours de « Techniques d’enquête » qu’il n’y a notamment pas de police scientifique dans ce coin de l’Italie… Loin des autres manuels théoriques est l’apprentissage de la visite à la morgue, de la rencontre avec les familles des victimes. Et quand « le code à la main », le juge est obligé une énième fois de « classer l’affaire sans suite », faute de preuves, alors que tout le monde connaît l’identité des meurtriers, il finit par s’habituer à perdre et à ce que justice ne soit pas faite, tout comme il se résigne à ce que l’État soit symboliquement attaqué par une pluie de balles sur ses bâtiments publics lors des fêtes de Nouvel An. L’arrestation d’un père incestueux, aussi difficile soit elle, ne semble qu’une victoire dérisoire pour un juge en début de carrière, déjà usé et qui pourtant n’a encore rien vu. Ce qui suit, c’est la peur…

Quand les assassinats se font en plein jour, à visage découvert, le juge devenu témoin a « la trouille ». Pourquoi n’ont-ils pas tiré ? Pas cette fois-ci. « La mafia n’est pas pressée. Ce qui doit t’arriver arrivera. Demain, dans deux ans, dans dix ans. » On croit revivre la dernière journée du juge Paolo Borsellino, averti de l’arrivée d’une cargaison importante de TNT, qui portait implicitement son nom3.

Quid finalement des « vertus du juge »4 quand la justice est délibérément « délaissée, délabrée, abandonnée », quand une trentaine de juges ont potentiellement 30 000 affaires à traiter et des ventilateurs et systèmes d’enregistrement défectueux ? Quid en particulier de cette valeur et vertu d’intégrité quand dans cette « vie de chien » le travail se fait au détriment de la famille, quand il faut renoncer à sa vie privée en vivant en permanence sous escorte policière, ce qui n’empêche pas d’être assassiné, comme les célèbres juges Falcone et Borsellino ? Quid de l’indépendance, de l’impartialité et du désintéressement quand la corruption gangrène la fonction publique et qu’un juge finit par se demander « de quel côté est l’État » ?

La pièce de Fabio Alessandrini, qui est présentée dans une mise en scène discrète mais inventive tout en étant une véritable performance d’acteur seul en scène, vient donc universaliser les difficultés rencontrées par un magistrat dans l’exercice de ses fonctions, confronté non seulement à la bureaucratie administrative commune et banale, particulièrement en Italie, accompagnée d’un manque cruel de moyens, mais surtout au monstre de la Cosa nostra. Pas plus que le cinéma, la littérature et le théâtre ne sont prolixes s’agissant des parcours de juges. Si l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro ont suscité le célèbre texte de Sciascia5 et la pièce moins connue Corps d’État de Marco Baliani6, les magistrats (en particulier les antimafia) n’ont pas suscité le même intérêt. Un juge vient ainsi incontestablement, et avec talent, combler un vide, en offrant le message d’espoir de celui (et de tous ceux) qui malgré tout continue de croire en sa vocation : « C’est peut-être ça la justice, une obsession, une maladie. Si c’est le cas, je crains que je ne me soignerai pas.

Un juge, de et avec Fabio Alessandrini, durée 1h15

Donné au Théâtre de la Reine Blanche (Paris) du 20 avril au 1er mai 2022

À retrouver en tournée en 2023 à Dieppe Scène nationale, au Théâtre de Compiègne, au Théâtre Jean Vilar à Saint-Quentin et au Off d’Avignon

Notes de bas de pages

  • 1.
    D’abord adoptée (en 1979) pour lutter contre le terrorisme, la loi dite des repentis en Italie fait référence à la législation permettant de faire bénéficier d’une protection les repentis accusés ou condamnés notamment pour « association mafieuse » qui s’engagent à collaborer avec la justice. Ce type de loi existe dans d’autres pays de l’Union européenne.
  • 2.
    Films respectivement de Francis Ford Coppola (1972, 1975 et 1991), de Brian de Palma (1987), de Martin Scorsese (1990). V. aussi, plus récemment, Le Traître de Marco Bellocchio (2019).
  • 3.
    V. le film documentaire Paolo Borsellino : le prochain sur la liste de Francesco Micchiché (2017).
  • 4.
    A. Garapon, J. Allard et F. Gros, Les Vertus du juge, 2008, Paris, Dalloz.
  • 5.
    L. Sciascia, L’Affaire Moro, 1978, Paris, Grasset, Les cahiers rouges.
  • 6.
    M. Baliani, Corps d’État, 2012, Paris, Éditions de l’Amandier.
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