Seine-Saint-Denis (93)

Le Bondy Cécifoot Club, du foot inclusif en Seine-Saint-Denis

Publié le 17/12/2020 - mis à jour le 18/12/2020 à 12H04

C’est un club de foot pas comme les autres. Le Bondy Cécifoot Club (BCC), fondé il y a bientôt un an, accueille des sportifs non-voyants ou malvoyants. Reportage sur les terres de Kylian Mbappé, dans un environnement qui favorise pratique sportive, insertion et sensibilisation au handicap.

Ce soir-là, le stade de la rue du Vieux Moulin, à la frontière entre Bondy et Noisy-le-Sec, n’est pas fermé. Malgré les restrictions liées à la crise sanitaire, les sportifs en situation de handicap et les installations de haut niveau ne sont pas concernés par les fermetures de stade, même si le nombre d’entraînements par semaine a été revu à la baisse par la suite. Un moindre mal pour que les sportifs puissent toujours venir pratiquer. « Ce terrain public multisports a été rénové par l’ancienne municipalité pour se recouvrir de synthétique et se doter de barrières en bois. C’est important pour favoriser l’acoustique et faire en sorte que les joueurs puissent ressentir les masses », explique l’entraîneur Samir Gassama, T-shit noir du club de Bondy sur le dos, en désignant le terrain derrière lui.

« Ressentir les masses » ?  Oui, nous sommes bien sur un terrain de foot, mais adapté à des joueurs non-voyants ou malvoyants qui pratiquent le sport le plus populaire de France. « Pour se retrouver dans l’espace, ils claquent des doigts. Avec des barrières fermées, le bruit reste davantage en interne », explique leur entraîneur. Samir Gassama a découvert le cécifoot un peu par hasard : alors qu’il était gardien de futsal dans une équipe valide en 2013, il est amené à prêter main forte à l’équipe de France de cécifoot. C’est une révélation : « La première fois que j’ai assisté à un match, je me suis dit : “en fait, ils voient ! C’est pas possible autrement !” C’était complètement bluffant ».

Un club inclusif en Seine-Saint-Denis

Le Bondy Cécifoot Club est le premier club du genre à voir le jour en Seine-Saint-Denis. En décembre, il fêtera son premier anniversaire. Mais l’aventure a commencé en 2017, quand Jean-François Chevallier, l’actuel président du club, et Samir Gassama, alors sélectionneur de l’équipe de France, ont l’idée de faire venir l’équipe de France de cécifoot B1 (aveugles) à Bondy pour un stage de préparation pour le championnat d’Europe à Berlin. Trois jours pendant lesquels les jeunes de la ville ont pu échanger avec les joueurs. À l’occasion de l’ultime entraînement, ils ont pu assister à un match de gala contre l’équipe nationale belge de cécifoot invitée pour l’occasion. Samir Gassama se rappelle que les enfants étaient parfaitement étonnés des performances des footballeurs. « Ils étaient fascinés ! Sans compter que les enfants, eux, posent leurs questions sans filtre, c’est très intéressant ».

Cette sensibilisation, Tarik, chargé d’études chez SFR, licencié du club et malvoyant, en parle volontiers. Ce soir, le trentenaire est passé au club, juste pour le fun, il aime beaucoup plaisanter avec ses camarades. « C’est très important de sensibiliser les jeunes. L’éducation civique, c’est bien, mais il faut parler de la vraie vie : les droits des femmes, la liberté d’expression, le handicap ! ». Tarik est un sportif de longue date. Il a commencé le foot à 15 ans, alors qu’il était valide. « Face à mon handicap qui a évolué, je m’adapte au foot, et le foot s’est adapté à moi. Si je deviens aveugle un jour, je n’aurais pas d’excuse pour arrêter. Tant qu’il y a du plaisir, je continue », confie-t-il.

Bandiougou Traoré, 27 ans, arrive en tenue. Cet international malien file rapidement dans la salle où va se dérouler l’entraînement ce soir, pour rejoindre Christophe Eilers international belge, et Martin Baron, capitaine de l’équipe de France. Cohésion, détente, sérieux sont leurs valeurs, comme dans le foot « classique ». Seules les techniques diffèrent. Samir Gassama explique en effet que les joueurs non ou malvoyants « développent d’autres sens qu’un joueur lambda ne peut pas développer. Moi quand j’ai essayé le cécifoot, j’ai mis un bandeau sur mes yeux. J’étais perdu, j’avais peur, je ne savais pas ce qu’il y avait devant ». Tarik confirme : « un passement de jambes, un non-voyant s’en fout. Tandis que le mal ou non-voyant va devoir aller à droite, à gauche, écouter le guide, l’entraîneur ». Afin de pouvoir mieux localiser le ballon, il contient des grelots à l’intérieur qui émettent de petits tintements. Et puis dans cette vaste salle, les sportifs ne sont pas seuls. À côté d’eux, Samir Gassama et Rafaell Da Fonseca, les guident. « Ta frappe était parfaite. T’as entendu, là ? », lance d’ailleurs Rafaell à Bandiougou. Le guide joue un rôle essentiel dans le jeu. Ce dernier doit indiquer, par quelques mots, la localisation des joueurs sur le terrain : 13, 9, 6 mètres, pour les guider jusqu’au but adverse.

Dans le civil, Rafaell Da Fonseca est conducteur de bus à la RATP. C’est Samir qui lui a fait découvrir la discipline, et comme tous, Rafaell Da Fonseca a « accroché tout de suite ». Il a alors appris à se placer derrière le but du camp adverse, pour guider ses avants-centres. « Quand je guide le joueur, je vis le truc ! », s’enthousiasme-t-il. « C’est comme si c’était moi sur le terrain. Je le fais le plus simplement possible, il faut trouver les bons mots. Droite, gauche, il faut aussi ne pas crier trop fort, pour ne pas couvrir le bruit des grelots. Tellement d’informations leur parviennent, les joueurs emmagasinent, c’est impressionnant ».

Les joueurs portent également des casques. « On les appelle les “Batman” », plaisante Rafaell Da Fonseca. « Ça protège le crâne, le nez pour protéger des impacts. Car il leur arrive de se percuter, parfois très fort ».

Des sportifs et des entraîneurs exigeants

Pour les joueurs, la pratique du sport n’est pas du tout anecdotique. Insertion, relations sociales, activité sportive, bref, autant de bienfaits pour les personnes valides comme en situation de handicap. Il existe d’ailleurs davantage de points communs entre les deux mondes. « Quand je passe dans la rue et que je ne vois pas de palettes au sol, parce que c’est trop sombre, je peux tomber. Mais plus d’éclairage public, ça ne serait pas seulement mieux pour moi, mais également pour toute personne qui rentre chez elle de nuit. Ces améliorations, ce ne sont pas que pour les handicapés, mais pour tout le monde », analyse Tarik.

Ce que les joueurs trouvent ici, c’est non seulement de la bienveillance, mais aussi de l’exigence. Ils sont d’abord perçus par le prisme de leur engagement sportif, et non par l’angle du handicap. « Leur handicap, on ne le calcule pas », reconnaît Rafaell Da Fonseca. « Samir et moi avons la nature de la gagne. Il y a le plaisir de jouer mais aussi une petite pression que l’on met sur les joueurs. On leur donne des objectifs, des challenges ». S’il badine volontiers, Tarik tient à rappeler avant toute chose que le « cécifoot, c’est du foot. Souvent les éducateurs ont tendance à vouloir du beau jeu ». Samir Gassama abonde dans son sens : « On ne prend pas de pincettes avec les joueurs aveugles ou non-voyants. Pour tous les éducateurs, les licenciés sont avant tout des sportifs », rappelle-t-il. Pas question de mettre le handicap à une place particulière qui reléguerait les performances sportives au second plan.

Dommage que cet amour du sport ne suscite pas encore assez d’intérêt dans l’opinion publique et chez les annonceurs. « Nous en sommes exactement à la même situation qu’aux débuts du football féminin », explique Samir Gassama. « En France, le manque de médiatisation de cette discipline est incroyable. Il y a des pays où elle suscite un véritable engouement, où le sport remplit des tribunes complètes, comme c’est le cas en Espagne, en Allemagne, au Brésil, où il n’est pas rare de voir des portraits des joueurs de cécifoot dans la rue ! En France, nous n’avons même pas de terrain officiel adapté pour organiser des matchs de championnats. C’est inadmissible », s’insurge-t-il.

L’ambition d’une académie

À les interroger, tous les licenciés, en cécifoot ou en futsal – le club compte aussi une section filles en futsal, une discipline apparentée au football mais qui se joue sur un terrain de handball et avec des équipes de 5 – adorent leur club. Sans hésiter, Samir Gassama évoque « son côté familial. Tout le monde se connaît ». Joy, 33 ans, l’une des membres de l’équipe filles, se réjouit de venir au club après son travail de monitrice en auto-école. Elle plaisante volontiers avec ses coéquipières, va souvent dîner avec elles en sortant de l’entraînement (hors confinement) : « J’aime le côté ludique, pas seulement l’esprit de compétition », explique-t-elle, souriante.

Certains membres sont même devenus amis. « Nous partageons la passion du foot avant tout », éclaire Rafaell, sans oublier, les leçons de vie qu’il tire de son expérience au BCC : « Les joueurs font preuve d’une grande force, se déplaçant parfois de l’autre bout de l’Île-de-France pour venir s’entraîner, motivés comme jamais ».

Le BCC a des ambitions pour les prochains mois. Samir Gassama explique : « Aujourd’hui, il y a une équipe de France, mais pas de relève. À cause de l’inclusion des jeunes dans des écoles normales, nous n’arrivons plus à identifier les viviers de joueurs, car en cours, ils ne font pas de cécifoot ». L’inclusion, dans le cas du BCC, est complètement contre-productive, alors l’idée est de créer une académie, afin de proposer plus de cours, plus de créneaux et une nouvelle génération de joueurs. « C’est un grand projet en France, qui n’a encore jamais été concrétisé », raconte l’entraîneur. Le partenariat avec la Fédération de handisport est signé, tout est prêt. Reste plus qu’à sortir de la crise sanitaire pour que l’académie puisse voir le jour.

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Référence : LPA 17 Déc. 2020, n° 158d5, p.3

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