Tribunal de Meaux : « Je suis un homme, donc on croira forcément la femme… »

Publié le 13/06/2022 - mis à jour le 13/06/2022 à 19H04

A l’audience correctionnelle de Meaux, en Seine-et-Marne, la compagne de Louis* le soutient. Impossible d’envisager que son amoureux ait pu vouloir violer une fille de 19 ans ! Aux graves accusations, il oppose des « papouilles » consenties. La vidéosurveillance va semer le doute.

Tribunal de Meaux : « Je suis un homme, donc on croira forcément la femme… »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Ce mercredi 1er juin, à 14 heures, les jurés du tribunal de Fairfax (Virginie) continuent de délibérer dans l’affaire Johnny Depp contre Amber Heard. En France, Twitter s’agite encore autour du ministre Damien Abad accusé de viol par deux femmes ; une inconnue et une plaignante dont le dossier a été deux fois classé sans suite. Comparaison n’est pas raison mais, à l’ère de #MeToo, c’est à tout cela que pense Louis, 22 ans. Il se voit au bord du précipice.

Il a échappé à la cour d’assises. D’abord soupçonné de viol par pénétration digitale, il est finalement prévenu d’agression sexuelle. Ce qui reste grave, a fortiori quand sa seule confrontation avec la justice, en 2019, se résume à une bagarre qui l’a contraint à effectuer un stage de citoyenneté. Donc, là, il a le regard désespéré d’un animal piégé. A la barre, Louis ne cesse de se retourner vers son avocat meldois, Christophe Gérard, et vers sa compagne. Comme elle, sa famille et ses amis lui conservent leur confiance depuis les faits, survenus le 17 avril dernier aux abords de Disneyland Paris.

« En larmes, très choquée », elle dit avoir été violée

 La 3e chambre correctionnelle de Meaux est bondée car vont y être déférés les proxénètes d’une mineure de 15 ans (notre article du 7 juin ici). Dans la salle voisine, comparaissent d’autres « macs » prostituant des jeunes filles. Un fléau exponentiel qui concerne 7 000 à 10 000 adolescentes, selon le récent rapport de Catherine Champrenault, l’ancienne procureure générale près la cour d’appel de Paris (1).

La foule n’est pas venue pour Louis, toutefois ses chuchotis et ricanements en réaction à l’exposé de la présidente Emmanuelle Teyssandier-Igna gênent le grand jeune homme brun. Ses vêtements noir et gris paraissent traduire sa disposition d’esprit.

La juge récapitule la procédure. Le 17 avril à 3h30, Léa*, 19 ans, appelle les pompiers. La conversation enregistrée exprime une détresse. Elle est « en larmes, très choquée », indiqueront-ils après sa prise en charge. La victime dit avoir été « violée en voiture, dans un parking devant chez [elle] ». Léa précise avoir « tenté de [s’]échapper à trois reprises, s’être enfuie » à toutes jambes et s’être calfeutrée à son domicile, terrifiée à l’idée qu’il la suive.

A 4h25, elle est entendue par la police. Il s’agit d’un crime, il faut procéder urgemment aux constatations médicales. Elles ne révèlent aucune lésion, pas de trace de pénétration. À nouveau interrogée à 16 heures, Léa nuance ses propos : elle a « refusé les avances » de Louis après qu’il se fut montré trop entreprenant. Au psychiatre qui lui vient en aide, elle confie sa crainte de « perdre son ami, son travail » à cause d’une sortie qui a mal tourné.

« Faire ça en voiture ? Je ne suis pas trop fan »

Léa maintient néanmoins avoir subi un geste intolérable. Elle n’assiste pas aux débats, n’a pas souhaité se constituer partie civile. Personne ne porte sa parole. En revanche, Louis clame haut et fort son innocence. Il raconte : « Il était 3 heures du matin, je lui faisais des papouilles, des bisous dans le cou. Elle a défait sa ceinture de sécurité et s’est installée sur moi. J’en ai eu marre, il était tard, je n’étais pas avec elle pour ça. Et faire ça en voiture ? Je ne suis pas trop fan. »

« Ça », soit des rapports sexuels dans un habitacle d’auto, qu’il n’a même jamais suggérés à sa petite amie depuis le début de leur relation, il y a trois ans. Ils se sont connus au collège, à l’âge de 12 ans, se sont toujours aimés. Voilà pourquoi, en dépit d’un sérieux écart de comportement suivi d’une dispute, elle ne l’a pas quitté. Aux policiers, elle a affirmé ne pas croire en sa culpabilité : « Je ne l’imagine pas faire ce genre de choses. Il est gentil et attentionné, incapable de violences sexuelles. »

La juge et ses assesseurs doivent instruire le dossier, les dénégations et un témoignage ne suffisent pas. « – Pourquoi des papouilles finissent-elles en pénétration digitale ?

– Je n’ai pas fait ça ! En plus, elle portait un jean très, très slim.

– Vous étiez tous deux consentants ?

– Oui, elle voulait même que je l’emmène fumer des joints à Amsterdam.

– Pourquoi avoir enclenché la marche arrière quand vous êtes rentré chez vous, que vous avez vu la police dans votre impasse ?

– Je n’ai pas cherché à fuir, c’est faux ! J’étais juste nerveux. »

« Elle dit avoir réussi à s’échapper, avoir couru ? Vraiment ? »

 Il y a un hic : aux enquêteurs, Louis aurait dit : « Je me suis douté que vous veniez pour la fille. » La présidente s’interroge à bon droit : « – Pour quelle raison ?

– Je ne sais pas. Je ne voyais que ça… »

On comprend que, dans sa vie ordinaire de salarié et de bon compagnon, il a probablement pensé avoir dépassé les limites de la convenance.

« – En garde à vue, vous avez vomi… Pourquoi ?

– J’étais sous le choc. Les accusations étaient très graves, je me suis dit : “Je suis un homme, donc on croira forcément la femme… »

Madame Teyssandier-Igna communique l’analyse de la vidéosurveillance du parking. À 3h21, Léa « sort tranquillement du véhicule (…), rassemble des affaires dans son sac » et « s’éloigne sans hâte ». Le doute s’insinue. Le procureur Coullaud, à qui échoit la charge des poursuites, reste convaincu qu’il y a eu « agression par un homme insistant qui ne pouvait ignorer un refus ». Honnête, il pose cependant la question que les débats ont inspirée : « Des deux versions, quelle est la plus crédible ? » Il y répond en insistant sur « les faits dénoncés immédiatement », « la retranscription de l’appel, les pleurs, l’état de choc ». Il requiert deux ans de prison assortis du sursis, des soins et l’inscription au fichier des délinquants sexuels.

Louis est effondré. Me Christophe Gérard, du Barreau de Meaux, semble plus confiant. Lui aussi questionne le tribunal, partant du postulat qu’il se serait réellement produit un délit : « Tout se passe bien jusqu’à ce qu’ils se séparent. Pourquoi ? Est-ce elle qui n’a pas su se faire comprendre ? Est-ce lui qui n’a pas su interpréter qu’elle voulait arrêter ? » Ni l’un ni l’autre d’après lui, rappelant que l’examen médical n’a rien révélé.

L’avocat soulève en revanche une contradiction flagrante : « Elle dit avoir réussi à s’échapper, avoir couru ? Vraiment ? Sur les images des caméras, ce n’est pas du tout ce que l’on voit ! » Il pointe son discours fluctuant qui, d’une déposition à l’autre, est passé d’un viol à des privautés. Le conseil demande qu’on lave l’honneur de son client.

Louis a la parole en dernier : « Si elle a subi un choc, j’en suis désolé. »

Vingt minutes plus tard, il est relaxé. Dans la salle des pas perdus, il a l’air éberlué. Pas celui du gars satisfait d’avoir vu les soupçons balayés, plutôt la mine de l’homme heureux qu’un tribunal l’ait cru. Comme à Fairfax.

Tribunal de Meaux : « Je suis un homme, donc on croira forcément la femme… »
Me Christophe Gérard au tribunal de Meaux le 1er juin 2022 (Photo : ©I. Horlans)

*Prénoms modifiés

(1) Le rapport de Catherine Champrenault est consultable à cette adresse.

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