Assises du Val-d’Oise : « Je n’ai jamais voulu tuer ma fille, mettez-vous bien ça en tête »
Tout au long d’un interrogatoire stérile, l’accusée a nié les faits qui lui sont reprochés. Ce matin, l’avocate générale a requis 18 ans de réclusion criminelle pour tentative d’assassinat. La question de l’existence du syndrome de Münchhausen par procuration, qui a nourri les débats et fait l’objet d’une controverse, est restée sans réponse. Verdict dans la soirée de vendredi.

En janvier 2021, les pédiatres de l’hôpital Necker se réunissent pour évoquer le cas de Jasmine, une petite fille de sept ans qu’ils traitent depuis juillet 2015. Malgré les très nombreuses hospitalisations, les traitements et interventions chirurgicales, ils ne parviennent pas à établir un diagnostic sur les maux dont Jasmine souffre, et constatent, impuissants, la persistance et l’aggravation de ses symptômes ; et même l’irruption de nouveaux, comme des anémies et des déshydratations sévères, ayant déjà engagé le pronostic vital de la patiente. Ils en concluent que ces symptômes sont provoqués par l’intervention d’un tiers.
À l’issue de cette réunion, ils décident, le 14 janvier 2021, de faire un signalement au procureur de la république de Pontoise. Ils soupçonnent l’existence d’un syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP), une pathologie psychiatrique rare et particulièrement compliquée à détecter, s’apparentant à une forme extrême de maltraitance, où une personne adulte en charge d’une personne vulnérable simule, exagère, ou déclenche volontairement des difficultés de santé graves et répétées et présente ensuite le « malade » en consultation dans le but d’attirer l’attention et la compassion à travers la maladie provoquée.
Jasmine est séparée de ses parents par une hospitalisation de six semaines à Necker, puis placée par un juge des enfants à l’hôpital de Margency. Son rétablissement, qualifié de « spectaculaire », confirme les soupçons des médecins : les troubles présentés par la patiente étaient bien factices et imposés par autrui ; la mère, responsable du SMPP dans 100% des cas observés dans la littérature scientifique, est mise en cause. L’enquête permettra de vérifier qu’Aziza M. est bien à l’origine, par ses actes, des souffrances de sa fille, raison pour laquelle elle comparaît pour tentative d’assassinat depuis le 30 octobre.
L’expert psychologue, qui l’examine en garde à vue en juin 2022, évoque à son tour un SMPP. S’ensuivent deux expertises psychiatriques réalisées au cours de l’instruction, qui toutes deux écartent l’existence d’un tel syndrome.
« Le diagnostic de SMPP, j’en ai vécu deux dans ma carrière, il est formel »
Le psychologue Bruno Daunizeau, qui a conjointement réalisé l’expertise d’Aziza M., fin 2022, avec le psychiatre Roland Coutanceau, est interrogé à ce sujet le premier jour du procès. « C’est une question qui se pose très fréquemment en cas de maltraitance sur des enfants en bas âge. On sait que la personne va chercher à se poser comme le sauveur en apportant des soins dans une situation de tromperie », a-t-il expliqué. Tel ne lui semblait pas être le cas d’Aziza M.
Au deuxième jour du procès, les pédiatres de l’hôpital Necker ont défilé à la barre. Tous ont confirmé leur diagnostic de SMPP. Le professeur Véronique Abadie a déclaré : « Le diagnostic de SMPP, j’en ai vécu deux dans ma carrière, il est formel. » Quand la présidente lui rétorque que les experts psy disent le contraire, elle explique que ce n’est pas en une heure qu’on peut établir un tel diagnostic. Un peu plus tard, elle précise : « Le SMPP concerne l’enfant. C’est une maltraitance de l’enfant. Que le parent soit schizophrène, pervers, complètement cinglé ou tout à faire normal, ce n’est pas mon problème. »
Le docteur Cécile Lambe explique : « Ce ne sont pas les psychiatres qui font le diagnostic du SMPP, ce sont les pédiatres. Cette enfant a été victime d’un SMPP. Point. Je vous le dis en tant que pédiatre, tous les pédiatres vous le diront : ce diagnostic concerne l’enfant. »
S’en est suivi un dialogue de sourd avec l’avocat de la défense, qui opposait à la pédiatre gastro-entérologue s’étant occupé de Jasmine pendant trois ans, l’expertise de deux psychiatres, en mettant en avant leur grande compétence.
Les experts en question sont apparus en visio-conférence au soir du 2e jour. Après avoir écarté tout trouble psychiatrique, toute maladie mentale ayant aboli ou altéré son discernement, la psychiatre Bérénice Gardel, autrice d’un mémoire de fin d’étude (ancien, précise-t-elle) explique qu’elle a écarté le SMPP pour deux raisons. La première, c’est que les mères atteintes de ce trouble travaillent en milieu médical ou paramédical, ce qui n’est pas le cas d’Aziza M. La deuxième, c’est qu’elles refusent systématiquement les soins psychologiques qu’on leur propose. Or, Aziza M. est suivie depuis son incarcération.[1]
La présidente demande : « Qui est susceptible d’établir le diagnostic de SMPP ?
— La plupart du temps, ce sont les pédiatres.
— Les pédiatres ont justement maintenu ce diagnostic, car quand l’enfant a été séparée de sa famille, ils ont constaté un rétablissement « spectaculaire ».
— Il faut faire la distinction entre des maltraitances et le SMPP. L’idée du SMPP vient du fait qu’elle fait du mal à sa fille, pour ensuite la sauver. Ici, on a le sentiment qu’elle a mal agi par absence de compétence, mais pas dans le but de faire croire qu’elle est malade dans le but, ensuite, de se valoriser en prétendant l’avoir sauvée. »
S’ensuit un silence un peu gêné. La présidente l’informe qu’Aziza M., dont tout le monde, dont eux, ont décrit l’intelligence supérieure, avait acquis une maîtrise technique médicale remarquable (le professeur Abadie l’a souligné). Elle l’informe aussi que l’accusé a écrit un certain nombre de choses, sur des carnets (voir nos deux premiers articles ici et là), pouvant faire penser qu’elle a volontairement commis des actes pour causer les troubles de sa fille. Par exemple : « Les premiers rapports ne sont pas à mon avantage, du côté de Margency. Ils confirment le fait que Necker avait raison. Necker est en train de m’acculer, ils se doutent tous de quelque chose. Même Samir commence à douter de moi. »
La psychiatre admet qu’elle n’a pas lu ces carnets, qu’elle n’a pas lu l’enquête de personnalité, seulement certains procès-verbaux. « Il s’est passé probablement quelque chose avec sa fille. Des maltraitances par négligence, c’est possible », dit-elle rapidement. Elle explique que l’expertise est fondée uniquement sur l’entretien conduit avec Aziza M., dont la ligne de défense est en opposition avec les éléments du dossier, ce qui pose un problème évident de méthodologie. Peu enclin à l’autocritique, le docteur Cordier intervient : « À la fin de notre examen, elle a fondu en larmes et a dit ‘moi, je voulais la protéger’. Et ce n’était pas une simulation », lance-t-il, confirmant que leur expertise repose sur une croyance aveugle de la parole d’une accusée qui conteste les faits.
La présidente, puis les avocates en partie civile et l’avocate générale, tentent de lui extorquer un dédit à l’audience : peuvent-ils maintenir leurs conclusions, maintenant qu’elle sait ce qu’elle sait ? « Sur le plan pathologique, elle ne présente pas la structure de personnalité », évacue le Docteur Gardel.
C’est ici que se loge le malentendu entre pédiatre et psychiatres : les premiers analysent la personnalité de l’auteur des maltraitances pour déterminer si elle répond aux critères du SMPP, les seconds décèlent le SMPP dans le schéma maltraitant.
« Il y a un versant psychiatrique centré sur le tiers, et un versant pédiatrique centré sur l’enfant »
Depuis qu’il a été décrit pour la première fois en 1976, le SMPP a été nommé et renommé de nombreuses manières : trouble factice par procuration (DSM – 4, 1994) ; trouble factice imposé à autrui (DSM-5, 2013) ; Abus médical de l’enfant (American Academy of Pediatrics, 2008), etc. C’est cette dernière appellation qui a la préférence de la pédiatre et légiste Caroline Rey-Salmon, entendue au 3e jour du procès, chargée de procéder à l’analyse des dossiers médicaux de Jasmine. « Il y a un versant psychiatrique centré sur le tiers, et un versant pédiatrique centré sur l’enfant. C’est pour ça qu’on parle de maltraitances médicales sur l’enfant. Nous, on est centrés sur l’enfant, quelles que soient les motivations du tiers. »
Au cours de sa carrière, dit-elle, elle a connu 16 cas de SMPP. Elle rappelle quelques éléments utiles : il faut 4 ans et demi en moyenne au corps médical pour détecter un SMPP. Dans l’intervalle, ils participent à leur insu aux maltraitances infligées à l’enfant.
Le Dr Rey-Salmon dit aussi que le taux de mortalité chez les enfants victimes du SMPP est de 5 à 10%. La veille, la psychiatre Bérénice Gardel a affirmé : « Les mères qui ont un SMPP n’ont jamais l’intention de tuer », ce qui n’est pas contradictoire. Elle a ajouté « et là, en l’occurrence, il n’y a pas de SMPP », ouvrant grand la porte à la possibilité d’une intention homicide chez Aziza M, ce dont se serait bien passée la défense, qui bataille depuis le début de l’audience pour que soit exclue l’existence du SMPP, car sinon, le système motivationnel apparaît « monstrueux ». En réalité, l’existence ou non d’un SMPP dans ce cas d’espèce n’influe en rien sur l’enjeu primordial de ce procès : l’intention homicide.
L’affirmation de la psychiatre (« Les mères qui ont un SMPP n’ont jamais l’intention de tuer ») doit être comprise dans son acception courante : elles n’ont pas l’intention consciente de tuer, ne le veulent pas, c’est pour cette raison qu’elles ne l’admettent pas. En droit, l’intention homicide se déduit d’actes matériels positifs, par exemple la nature des moyens employés pour donner ou tenter de donner la mort, actes dont le dossier regorge et sur lesquels l’accusée a été interrogée, au 5e jour de son procès, durant près de sept heures.
« C’était un appel au secours »
Aziza M. dit principalement deux choses. Elle dit qu’elle a pu se tromper dans l’évaluation de l’état de Jasmine au moment où elle administrait l’eau salée – utilisée pour provoquer des vomissements. Elle reconnaît aussi avoir commis des erreurs en procédant à de légères extractions sanguines de Jasmine (des « purges », car elle pensait que c’était dans le protocole). La présidente insiste : « Qu’on ôte du sang pour le mettre dans la poche de selles, ça faisait partie du protocole ?
— C’était un appel au secours, à ce moment-là. Je voulais qu’elle soit hospitalisée, parce qu’à un moment donné, je n’y arrivais plus. J’étais complètement dépassée.
— Est-ce que vous admettez que vos agissements ont a minima contribué à l’aggravation de l’état de Jasmine et aux nécessités de transfusion ?
— Peut-être que ça a pu, mais je ne le faisais pas dans le but de lui faire du mal. »
L’accusée reconnaît donc des erreurs, mais aucune intention. Elle réfute avoir provoqué les maladies de sa fille, estime qu’il s’agit d’une défaillance des différentes parties, qu’elle n’a pas été écoutée ni aidée, qu’elle n’en pouvait plus et que ce n’était pas à elle de soigner sa fille. Quand elle dit ça, elle s’emporte et vibre d’une colère retenue mais perceptible, contre le corps médical, à ses yeux entièrement coupable.
Confrontée à ses écrits, qui font état d’intentions dépourvues d’ambiguïté, Aziza M. s’explique : « Quand j’écris ça, je ne pèse pas mes mots, je ne pense pas que ça va être décortiqué, j’écris ça à l’arrache. » Elle explique donc que ce qui est écrit ne signifie aucunement ce que tout le monde en comprend. Elle reconnaît avoir mis du sang dans la poche de colostomie pour provoquer une prise de conscience chez les médecins, qui, dit-elle, ne la croyaient pas. Quand elle écrit « Pour le prochain malaise », suivi d’une conduite à suivre, elle prétend qu’il s’agit d’interrogations pour comprendre ce qui déclenche les malaises. À l’interroger sur des détails concrets, la présidente paraît impuissante à extorquer toute réponse crédible.
« Je voudrais savoir pourquoi elle m’a fait ça à moi »
Reste le volet délictuel : les violences commises sur quatre de ses cinq autres enfants. La veille, N. et W. les ont détaillées. Aujourd’hui, la mère, dans le box, les nie intégralement. « Je ne frappe pas mes enfants », point. Elle dit : « Il y a cette colère chez eux, ils fréquentent la famille paternelle, il y a des choses qui sont dites, peut-être qu’il y a une influence. »
Une avocate de la partie civile lui demande si elle a une autre explication à toute cette colère. Elle répond que la colère naît de la tristesse. « Mais ils n’ont pas de tristesse », répond l’avocate. « Leur mère est en prison, il n’y a pas de tristesse ? » en haussant le ton, révélant ainsi l’ampleur de son déni (sous lequel se cache l’espoir de les revoir ?)
Quant aux violences psychologiques : « Ça n’est jamais arrivé. J’ai l’impression que tous les bons souvenirs ont été effacés de leur tête. J’avais du mal à me dire : ce sont mes enfants qui parlent comme ça. » Elle nie les films d’horreurs, l’obligation de rester dans sa chambre, la vidéo de décapitation montrée à N., la fille aînée. Ce jeudi 5 novembre, elle est la seule de la fratrie présente à l’audience. La présidente demande à sa mère si elle a déjà critiqué le poids de N. : « Non, non, non » N., qui souffre de trouble du comportement alimentaire, fond en larme. Son père la réconforte. Elle pleure longuement, affalée sur la table, puis se lève et sort de la salle dans un claquement sonore de hauts talons.
L’avocate de l’administrateur ad hoc avait promis à Jasmine de poser à sa mère la question qu’elle voulait lui poser. L’avocate prévient : « je l’appellerai ce soir pour lui répéter votre réponse. » La question est : « je voudrais savoir pourquoi elle m’a fait ça à moi. » « Alors, qu’est-ce que je réponds à Jasmine ?
— Tout ce que je voulais, c’est qu’elle s’en sorte, je ne voulais pas lui faire du mal. Elle est ma vie, c’est ma fille. Vous pensez que je suis un monstre pour faire du mal à ma fille ? J’admets mes erreurs, mais on m’a mis des responsabilités très lourdes que je n’arrivais pas à assumer. Je n’ai jamais voulu tuer ma fille, mettez-vous bien ça en tête. »
La mère, cette fois encore, a haussé le ton.
Vendredi matin, l’avocate générale a requis la condamnation d’Aziza M., pour la tentative d’assassinat sur Jasmine et les violences sur N., W. et les jumelles M. et D., à 18 ans de réclusion criminelle. Sa défense a demandé qu’elle soit condamnée pour des violences volontaires et/ou des mauvais traitements, estimant que l’intention homicide n’était pas caractérisée.
Le verdict est attendu dans la soirée.
[1] Sur ce point, il nous paraît utile de citer l’ouvrage « syndrome de Münchhausen par procuration : Comprendre, évaluer et prendre en charge », par Éric Binet, aux éditions De Boeck Sup, 2024. « Une notion nous semble particulièrement hors sujet à propos de la psychopathologie du SMPP, c’est celle qui l’envisage sous l’angle de la motivation « consciente » de ces mères à agir ainsi. Pour certains, c’est une condition sine qua non pour poser un diagnostic de SMPP, à l’instar de ceux qui considèrent que tous les parents SMPP ont de bonnes connaissances médicales. Ces mères ne reconnaissent jamais leurs troubles, comment pourraient-elles, dès lors, exprimer une motivation consciente quant à leurs troubles ? » Rappelons également que si Aziza M. suit une psychothérapie depuis 2021, elle n’est pas centrée sur les faits infligés à sa fille, qu’elle ne reconnait pas.
Lire nos deux autre chroniques du procès :
Assises du Val-d’Oise : « Quand Jasmine est passée aux aveux, on est sortis du déni »
Référence : AJU507216