Prison : quand le cheval devient passeur de liberté

Publié le 26/05/2022 - mis à jour le 27/05/2022 à 15H10

Dans un 52 minutes intitulé « Les caresses de l’ombre » diffusé ce jeudi soir à 22h45 sur France 3 Bretagne, la documentariste Danièle Alet donne à voir comment la médiation par les chevaux aide les détenues achevant de longues peines à préparer leur sortie. Passionnant.

Prison : quand le cheval devient passeur de liberté
Les caresses de l’ombre

Actu-Juridique : Comment est née l’idée de traiter le sujet de la médiation par le cheval en prison ?

Danièle Alet : Comme souvent, par le hasard des rencontres.  J’ai découvert la fondation Adrienne et Pierre Sommer qui œuvre depuis cinquante ans pour la médiation animale notamment dans le milieu carcéral, avec des chiens, et, plus surprenant pour moi, des chevaux. J’étais intriguée, j’ai voulu comprendre en quoi ces animaux d’une stature aussi imposante pouvaient devenir des médiateurs et je suis ainsi entrée dans le monde de « la douceur inhumaine ». Le projet a été lancé avant la crise sanitaire puis suspendu en raison des confinements, ce qui nous a permis à chacun de comprendre ce que c’était que perdre le contact avec l’extérieur, les gens, la nature, le monde animal… Cela m’a intéressée d’explorer ce lien avec le vivant, qu’à mon sens, notre époque a largement rompu.

Les sujets liés à la justice m’intéressent depuis longtemps. En 2016, j’ai réalisé « Sois juge et… Tais-toi ? » sur le tabou du suicide et du harcèlement dans la magistrature ; j’ai aussi observé durant plus d’un an des mineures multirécidivistes au Centre éducatif fermé de Doudeville, ce qui a donné naissance à « Centre spécial pour filles rebelles ». Enfin, dans mon documentaire sur l’histoire des viols de guerre, j’aborde la question de l’évolution de la justice internationale.  On a besoin de justice, mais aussi de savoir comment elle fonctionne, et surtout si elle fonctionne…

Actu-Juridique : « Les caresses de l’ombre » se concentrent sur la préparation à la sortie de femmes condamnées à des longues peines, en quoi est-il nécessaire d’accompagner une libération ?

DA. : C’est difficile d’être enfermé des années durant dans une cellule de 7m2, tout le monde le sait. Mais le confinement nous a montré aussi à quel point il pouvait être compliqué de reprendre une vie normale après un enfermement. C’est toute la question du dedans/dehors qui est passionnante à explorer. L’enfermement prive de liberté mais en même temps sécurise, tandis que la liberté autorise tout, mais le « tout est possible » peut donner le vertige. Ces femmes ont payé leur dette à la société, elles sont pour la plupart prêtes à sortir, mais ce n’est pas si facile qu’on l’imagine. En prison, on sait que jour et nuit on peut appeler quelqu’un, tandis qu’à l’extérieur, elles savent qu’elles seront seules, avec le poids du passé, l’angoisse de l’avenir et parfois sans même pouvoir pour certaines, compter sur une famille en raison des cassures générées par l’épreuve de la justice et de la prison. Sortir dans ces conditions, c’est effrayant.

Actu-Juridique : Quel rôle joue l’animal dans ce que vous décrivez ?

DA. : Catherine Mercier que l’on suit dans le documentaire a été psychologue pendant 19 ans au CPF de Rennes, avant de créer ces programmes de médiation équine. L’idée lui est venue lorsqu’elle a été confrontée à une détenue qui refusait de sortir à l’issue de sa très longue peine et menaçait de commettre un nouveau crime pour retourner en prison. Comme cette femme aimait les animaux, la psychologue a eu l’idée de faire venir un de ses chevaux dans l’établissement. La méthode a été aussitôt un succès, la détenue est sortie et tout s’est très bien passé pour elle contrairement à ce qu’elle redoutait. C’est ainsi que la médiation s’est développée à Rennes,  soutenue par la Fondation Adrienne et Pierre Sommer et l’administration pénitentiaire.

L’animal est là, il ne juge pas, et sa présence seule parvient à toucher la profondeur de l’âme. C’est au-delà des mots, la médiation animale est quelque chose qui ne s’explique pas, il faut montrer. Dans le documentaire, on voit par exemple un cheval s’approcher d’une des détenue, Roselyne, et poser sa bouche sur sa tête comme pour l’embrasser. Roselyne craque, se met à pleurer parce que d’un seul coup, l’attitude du cheval a fait ressortir tout ce qui lui faisait du mal et qu’elle avait enfoui au fond d’elle : le manque d’amour, l’estime de soi très abimée… En réparant ce lien avec elle-même, elle se sent capable de recréer des liens avec les autres. La médiation animale permet d’accomplir ce travail.

Actu-Juridique : Les quatre détenues que vous suivez ont accepté de témoigner à visage découvert…

DA. : Elles ont longuement réfléchi, et si elles ont finalement accepté, c’est parce qu’elles ont estimé avoir payé leur dette à la société et qu’elles souhaitaient être regardées comme ces citoyennes qu’elles allaient redevenir.

Actu-Juridique : Ce n’est pas facile de filmer en prison, or vous y êtes parvenue…

DA. : L’administration pénitentiaire m’a autorisé à effectuer des repérages de juillet à décembre 2019. C’est une chance. J’ai également été soutenue dans ma démarche par la remarquable directrice de l’établissement, Véronique Sousset, par Catherine Mercier et son équipe bien sûr et l’ensemble du personnel pénitentiaire, mais également par Aligal production et F3 Bretagne. Cela a été précieux durant les trois ans qu’a duré ce travail, plusieurs fois interrompu par la crise sanitaire. Nous avons enfin pu tourner en juillet 2021 et j’ai terminé la post-production en mars dernier.

Je suis bien sûr triste que la région ait refusé de soutenir financièrement ce film réalisé avec de petits moyens et avec le soutien et la confiance de nombreuses « belles personnes » comme on dit.

Disponible en replay sur le site de France TV jusqu’au 26 juin ici. 

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